Algérie / Crise économique : rompre impérativement avec les méthodes de gestion du passé

Par Ali Benouari


Trop de politique, pas assez d’économie, écrivais-je, il y a 27 ans, dans l’une de mes chroniques dans l’hebdomadaire Ruptures. Le Hirak a, certes, redonné à la (vraie) politique sa véritable place, depuis le 22 février 2019, mais force est de constater que l’économie risque de redevenir bientôt la priorité n°1. Derrière la crise sanitaire du coronavirus qui sévit se profile en effet une grave crise économique et financière.

Une crise annoncée depuis longtemps, mais qui se trouve aggravée par la chute soudaine et brutale du prix du pétrole. Si la crise sanitaire occupe tous les esprits, la crise économique se développe de façon encore plus sournoise. Le pays compte encore quelques réserves financières (environ 50 milliards de dollars), mais si rien n’est entrepris rapidement, c’est-à-dire aujourd’hui, le pays se retrouvera en faillite avant que les plaies de la pandémie ne se seront refermées. Il faut avoir vécu la crise de 1988-1994 pour comprendre ce que signifiera une seconde faillite, dans un contexte plus difficile, marqué par le doublement de la population et l’apparition de besoins nouveaux.
La pandémie créée par ce virus est en train de provoquer une union sacrée, bien légitime, entre tous les Algériens. Mais nos concitoyens ne semblent pas vraiment conscients de l’autre danger, occupés qu’ils sont à survivre au coronavirus. Ils s’en remettent donc, consciemment ou inconsciemment, au gouvernement pour résoudre la crise financière. Le gouvernement de son côté semble dépassé par les évènements, ayant à gérer les deux crises en même temps. Mais, alors qu’il cherche à faire adhérer par divers moyens les citoyens à sa politique sanitaire, il les tient éloignés de la gestion de la crise économique.

Caricature de Nedjmeddine Bendimerad



Une tâche qui relève de l’impossible
La tâche qui incombe à ce gouvernement relève de l’impossible, comme en témoigne la difficulté à élaborer une seconde loi de finances complémentaire pour le même exercice budgétaire (un record du monde en la matière). Quelles que soient la bonne volonté et les qualités des membres du gouvernement actuel, la tâche paraît surhumaine. Du moins si on l’envisage sous ses aspects techniques. Devant les déficits abyssaux laissés par les gouvernements précédents, on a envie de dire : «Mission impossible.»
L’héritage de Bouteflika ne peut être assumé sans rompre avec les méthodes et les instruments de gestion forgés par ce dernier. Certes, ce gouvernement n’a pas une légitimité assez forte (au vu du fort taux d’abstention à l’élection présidentielle) pour demander au peuple tous les sacrifices, mais il a la légitimité de dire aujourd’hui franchement aux Algériens : «Voici la situation. Voici les déficits. Voici le prix à payer.» Il ne doit surtout pas agir comme s’il était responsable de la situation qui lui a été léguée. Ce qui renforce notre scepticisme quant à l’issue de la politique prônée actuellement est de voir se perpétuer les anciennes méthodes de gestion.
Ainsi le fait de vouloir corriger des problèmes structurels par des lois de finances complémentaires. Comme si on pouvait revenir à l’équilibre budgétaire par de simples mesures techniques. Du déjà vu chaque fois que nous assistons à une baisse importante du prix du pétrole. Il y a aussi le fait que le gouvernement actuel semble prisonnier de certains dogmes ou ambiguïtés qui ont contribué au désastre actuel. Cela concerne, en particulier, les questions de l’endettement extérieur, de l’ajustement par le taux de change, du financement monétaire des déficits (planche à billets) et du système de subventions, direct et indirect. Comment ne pas évoquer aussi le tabou de la structure des dépenses budgétaires et du contrôle de ces dépenses ? Voyons de près tous ces dogmes :
1. On continue, dans la foulée de la diabolisation par Bouteflika de l’endettement extérieur, à voir dans ce dernier un grand danger, celui de la dépendance vis-à-vis de l’étranger. Certes, on sent une inflexion de notre politique en ce domaine, mais on gagnerait à expliciter cette politique.
Certes, l’endettement extérieur est dangereux s’il entraîne un service de la dette trop lourd à supporter (au-delà de 25% des revenus en devises), mais il convient de reconnaître ses vertus, qui sont, d’une part, de pallier une insuffisance de l’épargne nationale et, d’autre part, de financer, de manière rationnelle, des investissements en devises. Etant assurés, par ailleurs, que les investissements ainsi financés s’auto-remboursent, d’une manière ou d’une autre. Il faut aussi reconnaître publiquement que ce type d’endettement est un excellent moyen de prévenir la corruption dans les marchés publics (contrôle du coût et du délai par les bailleurs de fonds, au travers d’une stricte procédure d’appels d’offres).
2. On continue à ne voir dans le taux de change qu’un instrument de protection du pouvoir d’achat, en occultant son précieux rôle d’avertisseur et d’«ajusteur» en cas de décalage structurel entre le pouvoir d’achat global de la nation et les moyens en devises à disposition.
3. On continue aussi, apparemment, à considérer la planche à billets comme un mal nécessaire pour rétablir les équilibres budgétaires.
4. On refuse d’aborder de front la question des subventions, qui ne sont appréhendées que sous le seul angle social, oubliant leurs effets pervers. Ces effets sont la corruption, le gaspillage, la fuite des produits subventionnés vers les pays frontaliers et le creusement des inégalités sociales dans la mesure où elles profitent autant aux riches qu’aux pauvres. Les subventions systématiques n’encouragent pas, enfin, l’effort et le travail productif.
5. Il y a enfin le refus d’aborder la problématique de la répartition des dépenses budgétaires et la problématique de leur contrôle, quoique celle-ci est consubstantielle à celle-là, l’opacité dans l’exécution des dépenses allant de pair avec la nature même de ces dépenses. Comment en effet contrôler les dépenses qui échappent officiellement au contrôle institutionnel du Parlement et de la Cour des comptes ? Comment contrôler le budget exorbitant des anciens moudjahidine sans soulever la question du nombre et de la qualité des ayants droit ? Comment contrôler les dépenses de fonctionnement de la Présidence et du gouvernement, qui relèvent de leur pouvoir discrétionnaire ?
Continuer à ignorer ces problèmes n’aidera pas à rétablir l’équilibre des finances publiques, car la structure des dépenses budgétaires (en équipement comme en fonctionnement) n’obéit absolument pas à la logique et aux objectifs assignés aux lois de finances, qui sont la croissance et le développement économiques, la justice sociale et l’équilibre régional. Nos lois de finances n’ont pas réussi à atteindre ces objectifs avec un prix du pétrole à 100 dollars, comment le pourraient-elles maintenant ? Il faut donc sortir de ces dogmes qui sont autant de carcans, qui entravent l’action du gouvernement.



Être critiques et solidaires du gouvernement
Nos concitoyens sont déjà solidaires et actifs dans la lutte contre le coronavirus. Mais nous devons aussi l’être dans la lutte contre la crise financière, en étant attentifs et vigilants sur ce que prépare en ce domaine le gouvernement, surtout en l’absence de vrais débats parlementaires et de canaux de concertation. Sur ce que nous dit le gouvernement de ses intentions, via la presse, nous comprenons que nos concitoyens ne sont toujours pas considérés comme des gens responsables. Ce qui est une erreur car les Algériens de toutes sensibilités sont prêts à accepter toutes sortes de sacrifices s’ils en comprennent le bien-fondé. Ils comprennent déjà que le pouvoir de Bouteflika n’a laissé au gouvernement actuel et à ceux qui lui succéderont que de mauvaises solutions, ayant gaspillé une manne de 1 000 milliards de dollars qui aurait pu mettre le pays sur les rails du développement. Le défi consiste maintenant à choisir entre les moins mauvaises solutions. Si le gouvernement fait des choix rationnels, le peuple adhérera certainement, même s’ils sont douloureux. L’enjeu est de gagner un temps précieux sur la propagation de la crise financière. Exactement comme pour la lutte contre le coronavirus. Certaines des solutions préconisées auraient pu être étalées dans le temps et faire l’objet d’un débat public préalable, mais le temps presse.
Les propositions ci-dessous doivent être vues sous l’angle d’une contribution personnelle, fruit d’une longue expérience qui a débuté dans le feu de la tragédie qui a commencé en octobre 1988. Elles ne sauraient être, bien entendu, ni exhaustives ni la panacée.
1. Dévaluation de la monnaie d’au moins 50% dans une première étape. Elle pourrait annihiler l’effet de la baisse de 50% du prix du pétrole, laquelle induira une baisse des recettes fiscales pétrolières d’environ 1300 milliards de dinars, si le prix du pétrole devait se maintenir aux environs de 30 dollars d’ici à la fin de l’année. Cette dévaluation aidera aussi, en les renchérissant de 50%, à réduire les importations, et ce, sans intervention administrative. De même qu’elle protègera la production nationale, comme le feraient les droits de douane.
La dévaluation aidera enfin à lutter contre la surfacturation des importations et la fuite des produits subventionnés vers les pays voisins. La dévaluation a, certes, un impact négatif sur le pouvoir d’achat des Algériens (ce qui nécessitera la mise en place d’un nouveau système de protection sociale). Mais, à coup sûr, la non- prise en compte de la surévaluation actuelle du dinar aggravera le déficit de la balance des paiements (avec un risque sérieux d’épuisement de nos réserves de change d’ici au plus tard 18 mois), ainsi que le déficit budgétaire prévu, qui risque de franchir allègrement le cap des 4 000 milliards de dinars à la fin de l’année.
La dévaluation est de loin préférable au recours systématique à la planche à billets. Celui-ci doit rester dans des limites raisonnables. En aucun cas il ne saurait tenir lieu de politique.
Car dans ce cas, il engendrera tôt ou tard une explosion de l’inflation, synonyme de dévaluations futures encore plus importantes.
2. Suspension des accords de libre- échange avec l’Union européenne et les pays arabes, qui ont contribué à détruire l’outil de production national, sans apporter aucun avantage. Cette suspension durera le temps qu’il faudra pour rebâtir une économie compétitive.
3. Taxation des grosses fortunes et exonération d’impôt des petits revenus et des start-up. Cela en attendant une réforme monétaire et fiscale d’envergure.
4. Revision drastique de la part du budget de fonctionnement alloué aux secteurs qui entravent le développement de l’économie nationale. Il s’agit des budgets des ministères de l’Intérieur et de la Défense (qu’il faut réduire dans le cadre des limites imposées par notre sécurité intérieure et extérieure), de la présidence de la République et des Moudjahidine.
Ces quatre ministères consomment près de 40% du total du budget de fonctionnement, laissant aux secteurs productifs une part dérisoire.
Pour information, le budget des Moudjahidine représente 750 fois celui du Tourisme et de l’Artisanat (alors que le tourisme pourrait être un gros pourvoyeur de devises), 90 fois celui de l’Environnement et des Energies renouvelables, 90 fois celui des Postes et des TIC, 45 fois celui de l’Industrie et des Mines et 22,5 celui des Ressources en eau. Il faut aussi réduire le budget des charges communes, de 10% à 3% du budget de fonctionnement total. Il faut savoir que ce budget est dépensé selon le bon vouloir de la Présidence et n’obéit à aucun contrôle institutionnel.
Il faut ensuite répartir les économies ainsi faites entre les ministères porteurs de croissance comme l’Industrie, les Trans ports, l’Agriculture, les Mines, les Energies renouvelables, les Technologies de l’information, le Tourisme, etc., dont la dotation actuelle est insignifiante. La plupart de ces secteurs reçoivent en effet moins de 0,5% du budget total de fonctionnement.
Le budget d’équipement, quant à lui, représente moins de la moitié du budget de fonctionnement. Il est de surcroît plombé par des dépenses qui n’ont rien à voir avec le développement du pays. Il doit être revu à la hausse.
5. Confiscation des biens de tous les oligarques qui ont été condamnés et récupération par le Trésor public de tous leurs avoirs détenus illégalement à l’étranger. Il n’est pas bien difficile de tracer ces avoirs, si la volonté politique pour le faire existe, et ce, quoi qu’en disent les pseudo-spécialistes en la matière. D’une manière générale il faudra faire jouer l’entraide administrative avec les pays concernés, parallèlement à l’entraide judiciaire.
6. Changement de tous les billets de banque et taxation à 30% des fortunes non déclarées qui échappent au fisc depuis trop longtemps. Les montants récupérables devraient être supérieurs à 5 000 milliards de dinars et les rentrées fiscales y afférentes ne devraient pas être inférieures à 1 000 milliards de dinars. Cette mesure entre parfaitement dans ce qu’on peut appeler une économie de guerre.
7. Inscription, dans le cadre de l’économie de guerre, dans une loi ou même dans la nouvelle Constitution, du maintien des réserves de change à 50 milliards de dollars. Cela nous obligera à n’importer que ce qui est essentiel et à hauteur de nos rentrées en devises. C’est le meilleur moyen de parvenir à mettre enfin en place une politique de diversification de nos exportations. Ce niveau de 50 milliards de dollars est la garantie de maintien de notre souveraineté.
8. Faire respecter la réglementation des changes et la réglementation fiscale en obligeant tous les citoyens résidants fiscaux en Algérie à déclarer leurs biens à l’étranger. Argent, meubles ou immeubles. Ces biens seront taxés comme les fortunes non déclarées et qui se trouvent en Algérie. Ce sont des dizaines et des centaines de millions d’euros ou de dollars qui pourront être ainsi récupérés. Tâche loin d’être insurmontable car ces biens sont souvent connus et recensés. Du plus petit hôtel aux appartements et maisons achetées en France, en Espagne, etc. Tout contrevenant étant susceptible d’être condamné à une lourde amende et/ou peine de prison s’il n’obtempère pas dans un délai de six mois par exemple.
9. Révision du système actuel des subventions, qui appauvrit le pays et ne profite qu’aux riches. La piste est tout indiquée. C’est la mise en place d’un filet social et de mesures qui protègeront les travailleurs et les chômeurs contre la dégradation attendue de leurs conditions de vie, y compris la perte du pouvoir d’achat qui résulterait d’une dévaluation massive.
Les mesures qui entrent dans ce cadre pourraient prendre la forme d’un doublement du salaire minimum pour les travailleurs et, pour les gens sans ressources, d’aides financières directes. Cela suppose le recensement urgent des catégories concernées. Il y aura, certes, quelques abus mais, au final, et comme l’affirment de nombreux experts algériens (Nabni…), ces mesures nous permettront d’économiser des sommes considérables qui iront au développement du pays.

En attendant une réforme globale
Ce ne sont là que quelques mesures de portée immédiate, qui peuvent non seulement renflouer les caisses de l’Etat, mais rétabliront en même temps la confiance des citoyens dans leurs institutions.
L’établissement d’une loi de finances n’est en effet pas qu’un exercice comptable. C’est un acte hautement politique. La bonne foi du gouvernement sera appréciée au travers des décisions qu’il prendra rapidement. Hésiter à prendre des décisions courageuses nous exposerait à trop de risques. Bien sûr, la tâche de redressement de l’économie du pays va bien au-delà du rétablissement à court terme de nos finances publiques. Le véritable chantier sera de s’attaquer aux origines structurelles des déséquilibres financiers.
C’est-à-dire l’environnement juridique, financier, monétaire, fiscal, éducatif, ainsi que les réformes proprement sectorielles (transport, agriculture, industrie, santé, énergie, etc.). Etant entendu que toutes ces réformes devront s’inscrire dans une planification rigoureuse des objectifs, à moyen et long termes. Comment ne pas évoquer, enfin, le sous-bassement politique et institutionnel de l’ensemble de ces réformes ? Rien ne saurait marcher durablement sans une redéfinition de la relation gouvernants-gouvernés, qui est, bien entendu, du ressort de la future Constitution.
A. B.


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