Algérie / La darija est un legs de nos aïeux, sachons la préserver et la protéger

par Abdou ELIMAM *

Faut-il officialiser la darija? La question en soi n’est pas incongrue si l’on songe que très nombreux sont les pays ou Etats qui ont plusieurs langues officielles. C’est le cas de la Floride ou de la Californie (avec 5 langues inscrites dans leurs constitutions fédérales), par exemple. Cela n’en a pas fait des Etats anomiques, bien au contraire ! Mais est-ce la question de l’heure en Algérie ?

Le débat devrait prendre assise sur cette réalité historique que la darija est une langue pleine et entière. Qu’elle a un passé historique antérieur à l’arrivée de la langue arabe dans nos contrées. L’ancêtre de notre langue était le punique (civilisation carthaginoise) qui, au contact de la langue arabe, s’est enrichi et s’est développé pour devenir cette darija que nous parlons aujourd’hui. Cette langue de naissance de plus de 30 millions de compatriotes, se parle si spontanément que nous n’avons plus conscience que … nous la pratiquons instinctivement. Même ceux qui, parfois la minorent, le disent en darija. Depuis sa mue (les scientifiques parlent «d’individuation»), vers le Xe siècle, elle est devenue la compagne nécessaire et indispensable de l’arabe. En effet les deux langues couvrent des fonctions différentes et complémentaires dans la société. L’une pour la liturgie, le ‘Fiqh’ et l’Administration, l’autre pour le reste des fonctions linguistiques (vie privée, communication sociale, littératures diverses, etc.). Elles sont devenues inséparables et, au Maghreb, l’une ne peut vivre sans l’autre.

Sans réaliser l’irresponsabilité de leurs propos, certains osent pointer la darija comme danger pour la religion musulmane et la langue du Coran. Or s’il n’y avait pas la darija (pour traduire) comment aurions-nous compris la langue de la religion ? Cela étant, une telle accusation gratuite est vite contredite par cette langue du Coran même. En effet le Livre sacré a été révélé, au VIIe siècle et sa langue n’est jamais – au grand jamais – devenue langue maternelle de personne au monde. N’est-ce pas là, le signe qu’elle est d’une nature autre ? Qu’elle résiste aux tentatives des humains de la réduire à une langue de l’échange quotidien (fait de mensonges, de duperies, d’injures et bien d’autres actes de langage incompatibles avec cette prose divine). Si telle avait été la volonté du Créateur, il y a longtemps que même en Arabie Saoudite les enfants naitraient avec cette langue comme langue maternelle. Or ce n’est pas le cas. Ce ne sera le cas nulle part. La langue du Coran est à respecter et à protéger, pas à vulgariser et à corrompre.

Les pays arabes ont accepté une réforme/modernisation de la fus’a’. C’est ainsi qu’a été forgé, durant le XIX e siècle, cet arabe «médian» ou «arabe moderne». C’est devenu, depuis, la langue franche du monde arabe. C’est celle des médias, de l’enseignement et de la littérature contemporaine. Mais cela reste une langue franche donc sans ancrage identitaire national, sans mémoire collective de la communauté des Maghrébins. Mais comme il s’agit d’une langue de laboratoire qui a été forgée à partir du texte coranique, elle n’est pas parvenue à devenir la langue maternelle de quiconque.

Nul ne pourrait contester le fait que la langue arabe produit une littérature de tous ordres, gigantesque. Cependant le lectorat-cible est sans territoire délimité. La langue arabe, avec toute sa richesse et son lyrisme, reste une langue franche, celle qui relie les peuples arabes et leurs gouvernants entre eux. Un Syrien s’y identifie, un Egyptien s’y identifie, un Tunisien s’y identifie, etc. Insistons, bien sûr, sur le fait que notre littérature (mel’ûn, ez-zajal, ech-chaâbî, etc.) constitue une mémoire collective consignant nos spécificités culturelles, nos mots, nos expressions et proverbes, etc. C’est même cela qui donne un ancrage socio-historique à notre nation qui se singularise par ses valeurs, son drapeau, son imaginaire, sa langue.

La langue arabe – transnationale – ne peut avoir un ancrage national. Les valeurs qu’elle véhicule sont sans territoire propre. Voilà pourquoi la darija et l’arabe ne sauraient s’opposer l’une à l’autre ; elles sont mutuellement indispensables. Et cela fait dix siècles que cela dure !

Les effets du «complexe de colonisé» se manifestent dans la haine et la péjoration de soi, dans la dépréciation de sa langue de naissance. Un des témoignages de cette frilosité s’exprime dans le qualificatif de «dialecte» pour désigner sa langue. En langage commun, on tend à désigner par dialecte une sorte de sous-langue parlée par des incultes sans référents civilisationnels : des infrahumains. Comment peut-on dire ça d’une langue qui a une littérature vieille de 1.000 ans (depuis l’époque andalouse) ? Les spécialistes de ces questions, les linguistes (pas les autoproclamés comme tels, bien sûr) considèrent que, dès lors, qu’une communauté use d’un code langagier reconnu comme tel («système»), nous avons affaire à une langue. Il en est qui disent qu’une langue est un «dialecte» qui est au pouvoir, mais en réalité, même celle qui n’est pas au pouvoir reste une langue quand même.

Quant à l’argument prétendant que la darija serait démunie de règles de grammaires et de dictionnaires, il témoigne d’un aveuglement auto-dépréciatif. En réalité, à partir du moment où deux personnes réussissent à communiquer en usant d’un code (même restreint), cela signifie qu’elles ont appliqué des règles. C’est impossible autrement. Sans grammaire et sans vocabulaire propre, comment la darija aurait-elle pu être la langue parlée et écrite par des millions de personnes (en Algérie, en Tunisie et au Maroc, notamment) depuis – au moins – 1000 ans ? Quant aux supports linguistiques (grammaires, dictionnaires, poésies, qassidates, etc.), la darija en a «à revendre». Il suffirait qu’une volonté politique s’exprime en sa faveur pour que tous ces trésors réhabilitent la légitimité tant attendue. Il n’en faudrait pas plus. Notre dernier ouvrage «Après tamazight, la darija (maghribi)» vise précisément à placer le décor d’un débat nécessaire pour préserver ce legs de nos aïeux. Nous serions des enfants indignes si nous laissions à l’abandon ce que des générations ont contribué à nous laisser en héritage. Et puis, lorsque nous serons réconciliés avec notre langue, il y a fort à parier que nous nous réconcilierons avec nous-mêmes.

*Linguiste


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