Algérie / Pourquoi l’Algérie ne sera pas islamiste !

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Depuis le début du mouvement contestataire en Algérie, les observateurs internationaux n’ont eu de cesse de brandir sur les plateaux télé le risque d’un basculement dans un régime islamiste ou dans le chaos, désormais si «prévisible» dans les pays du Sud qui osent se révolter.

Loin de constituer un enjeu majeur quant à la suite du soulèvement pacifique en Algérie, le silence politique et intellectuel, la fausse neutralité en France, interrogent plutôt les «valeurs» défendues par la France ainsi que l’amitié supposée entre les deux pays. Aussi, il convient de mettre la lumière sur la spécificité du contexte algérien afin de relativiser la thèse de l’islamisme, avancée comme seule alternative au mouvement contestataire en Algérie.

L’on évoque ça et là «la décennie noire» comme motif à un retour systématique de la violence en cas de chute du pouvoir, allant jusqu’à prétendre que la jeunesse algérienne serait «dépourvue de mémoire», et de fait incapable de mesurer les conséquences de sa fougue, sa soif de liberté et de justice si jamais les islamistes s’emparaient du pouvoir, tel que cela a été avancé par une journaliste de c news : «La jeunesse n’a pas de mémoire, et en l’occurrence cette période noire qu’a vécue l’Algérie avec l’islamisme est quelque chose qui n’est pas forcément vécue comme un danger pour cette jeunesse».

Analyse simpliste et réductrice à laquelle le philosophes Vincent Cespedes répond très justement : «Le traumatisme du terrorisme est tout le temps présent, y compris chez les jeunes qui ne l’ont pas vécu». Le traumatisme fonctionne comme un «habitus» sociétal. C’est très précisément du fait de cette mémoire fortement intériorisée, très présente chez les jeunes, qui ont grandi dans les stigmates de ce traumatisme national, que jeunes et moins jeunes appellent à une transition non violente «Silmiya».

D’autre part, n’étant pas dans une continuité directe et immédiate de ce que l’on a appelé le «Printemps arabe», le peuple algérien jouit de la distance et de la conscience nécessaires afin de ne pas miser sur l’islamisme, devenant une carte perdante une fois au pouvoir, le cas de l’Egypte et de la Tunisie en témoigne, ce qu’avait d’ailleurs relevé O. Roy : «Le Printemps arabe (…) a montré que l’islamisme n’est plus la forme spécifique de la protestation politique. Ce n’est plus le langage par excellence de la révolte des ‘‘masses arabes’’. C’est bien la demande de démocratie qui est la nouvelle langue de la contestation.»

En effet, preuve que le peuple ne veut pas de révolution islamique, est son refus catégorique des prières de rue, aucun slogan ou référence à la religion, à Dieu, ou à un leader islamiste, ancien ou nouveau, exfiltration systématique des opposants islamistes venus participer aux marches, ainsi que des mises en garde contre des récupérations possibles diffusées sur les réseaux sociaux.

Actuellement, les islamistes sont loin d’être l’emblème unanime de l’opposition politique en Algérie ou chez les voisins arabes étant donné le rejet dont ils font l’objet, pourtant ils sont fortement présents socialement et culturellement (dans les mosquées, via les réseaux associatifs, et dans certains médias qui favorisent leur ancrage social).

Les vingt dernières années ont vu le paysage religieux algérien transformé par la diffusion du salafisme wahhabite si efficacement relayé par les chaînes satellitaires. Aujourd’hui, c’est l’islamisme culturel plutôt que strictement politique qui interpelle.

Certains algériens se font à la fois acteurs mais aussi critiques d’une religiosité rigoriste, rétrograde et puritaine, comme convaincus que plus de religiosité ne fera pas baisser le chômage ni élever le niveau de vie, c’est ainsi que l’on entend tous les jours la population critiquer la religiosité excessive, «tout le monde prie, tout le monde s’improvise mufti, mais le pays ne va pas mieux, la société va mal».

En effet, en même temps que les individus redoublent de zèle pour les pratiques religieuses quotidiennes, le voile systématique et à outrance, y compris chez les adolescentes, la multiplication des fatwas et la salafisation du rapport au religieux, il existe une réelle dynamique de résistance qui s’exprime par le retour à des formes plus populaires du patrimoine religieux, et qui s’inscrit dans le besoin d’un retour vers une certaine authenticité (le défilé des femmes en «haïk» lors des manifestations, la revendication du dialecte algérien à travers les slogans et les pancartes, ou encore la mise en avant de l’humour comme spécificité algérienne de résistance politique).

La créativité dont font preuve les manifestants algériens depuis le 22 février (fresques murales, impulsion d’un mouvement écologique devenu mondial, les productions musicales plurielles, les chansons dans les stades, le dynamisme de la création culturelle…) est la marque du processus d’individualisation en cours en Algérie du fait de la mondialisation, la généralisation d’internet et des réseaux sociaux, en somme une ouverture sur le monde qui permet le dépassement des conditions de vie immédiates, un besoin d’appartenance et de contribution à la société-monde, mais dans le même temps le retour conscient vers sa propre culture, s’inscrivant en somme dans ce que Raphaël Liogier désigne par l’«individuo-globalisme».

Le religieux qui n’échappe pas au processus d’individualisation se recompose, donnant lieu à une multitude de formes de pratiques religieuses, qui ne peuvent se cristalliser en un bloc homogène, en un parti politique en mesure de représenter la nouvelle réalité religieuse en tant qu’expérience intimement individuelle et hétérogène, nous assistons à une sortie du religieux en politique. A des formes de sécularisation mixant pratiques religieuses locales et référents modernistes.

Durant les manifestations, ce n’est pas le référent religieux qui a permis la mobilisation, c’est une conscience politique individuelle dont l’évidence a été rendue possible principalement grâce au travail de la Toile dans une perspective de moyenne durée.

Sur le plan géopolitique, l’Algérie n’est comparable ni à l’Egypte ni à la Libye, mais tendrait vers un modèle de transition plus proche de celui de la Tunisie. En effet, contrairement à l’Egypte, l’opposition islamiste représentée par les Frères musulmans ne jouit pas d’une grande crédibilité ayant, dans une certaine mesure, validé le 5e mandat par leur candidature aux élections. Pour ce qui reste du FIS, la base électorale reste très faible, en témoigne la marche du 25 mars à laquelle n’ont participé que quelques dizaines de manifestants en désordre et ayant du mal à scander «Daoula islamiya».

Dans le même temps, largement intégrés au jeu politique, jouissant de liberté et de grande facilité dans le monde associatif, les islamistes en Algérie ne peuvent jouer la carte des éternels opprimés du pouvoir, comme ce fut le cas des Frères musulmans en Egypte et de ce fait se faire les représentants, voire les garants de l’intégrité politique et de la justice sociale.

Par ailleurs, bien qu’ayant un rôle majeur en Afrique quant à la stabilité de la région du Maghreb et du Sahel, l’Algérie ne subit pas les pressions que l’Egypte devait gérer, dépendante très largement de ses relations avec l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis, Israël et l’Iran et qui aurait difficilement pu donner lieu à une démocratie immédiate, libérée de toutes les influences extérieures.

L’Algérie n’est d’ailleurs pas comparable à la Libye, car le tribalisme légué par la gestion d’El Gueddafi laissait très peu de chance à une transition politique sereine, situation complexe très largement aggravée par l’intervention précipitée de la France, qui a aussi vite abandonné le pays à un sort aussi terrible qu’incertain.

Quant à la Syrie à laquelle l’ancien Premier ministre Ouyahia avait tristement comparé l’Algérie, ignorant que ses paroles ne performaient plus grand-chose et n’avaient aucune chance d’atteindre ou d’atténuer la détermination du peuple, dont la conscience politique lui permettait de voir de manière très claire et limpide que ni le pouvoir, ni l’ingérence étrangère n’auraient à gagner si le pays était plongé dans le chaos, et ce, au risque de voir la crise migratoire, déjà difficile à gérer du côté européen, s’aggraver.

Ce sont là autant d’éléments qui permettent de lire le contexte du soulèvement algérien autrement qu’à travers le triste prisme du Printemps arabe, et de s’adonner à des comparatismes simplistes et réducteurs qui tenteraient de jeter un voile sur l’avenir meilleur auquel aspire tout Algérien pour qui la liberté et la justice sont des valeurs universelles et non pas l’apanage du monde occidental.

Par Meriem Khelifi  ,

Enseignante, sociolinguiste, ses recherches portent sur les discours religieux. Elle a publié un ouvrage portant sur Le discours religieux dans les médias arabes aux éditions Européennes, ouvrage issu de sa thèse soutenue sous la direction du professeur Aïssa Kadri à l’université de Paris 8.

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