Algérie / L’info-spectacle amorale !

27.06.2020

par Belkacem Ahcene Djaballah

Condamné à 15 ans de prison, l’ex-Premier algérien Ahmed Ouyahia a assisté menotté aux funérailles de son frère.                                                                                                          © Credit : Guidoum/PPAgency/SIPA

C’est vrai ! Le spectacle de l’ancien chef de gouvernement Ahmed Ouyahia, menotté lors de sa présence à l’inhumation de son jeune frère, est désolant. Choquant même ! D’autant plus désolant qu’il a été médiatisé plus qu’il n’en faut, plus particulièrement par les télés off-shore qui se sont jetées sur le spectacle offert comme des chiens affamés. Ils ont, d’ailleurs, avec certains journaux de la presse écrite, tartiné sans discontinuer sur le sujet. Quant aux réseaux sociaux…

Devant la «dérive» médiatique, le ministère de la Justice a cru bon de s’expliquer, bien qu’il fût trop tard pour stopper les tempêtes. Car tempêtes, il y en eut : les pour, les contre, les entre-deux, les défenseurs des droits humains, les radicaux, les mous… Bref, des images qui n’ont fait ni l’unanimité ni la satisfaction. Un comportement bien de chez nous qui rend toujours difficile sinon impossible toute solution consensuelle ou même majoritaire.

Scénario 1 : Ouyahia arrive menotté, surveillé de près ! Commentaire de la vox populi (et de la presse) : «Décidément, le pouvoir ne fait preuve d’aucune compassion !»

Scénario 2 : Ouyahia arrive sans menottes, en costume cravate, mais bien gardé ! Commentaire de la vox populi (et de la presse) : «Système, tous complices !»

Scénario 3 : Ouyahia arrive sans menottes, gardé légèrement et discrètement ! Commentaire de la vox populi (et de la presse) : «Système, tous complices !»

Scénario 4 : Ouyahia reste dans sa cellule et assiste à l’enterrement par visioconférence ! Commentaire de la vox populi (et de la presse) : «Décidément, le pouvoir ne fait preuve d’aucune compassion et, de plus, il ne respecte pas les usages religieux !»

Pour ma part, si je suis complètement d’accord sur le plan réglementaire décrit par l’administration concernée, même si on déplore les habituels et inévitables «deux poids et deux mesures» liés beaucoup plus aux appréciations de ceux qui jugent «in situ», il y avait (et il devrait y avoir dorénavant dans ces cas de figure que je souhaite les plus rares possibles) deux façons de faire :

– limiter au maximum la présence des badauds («chercheurs d’os») ainsi que de la presse (peut-être l’agence de presse publique) et ce, afin que la cérémonie d’inhumation ait lieu dans la plus stricte intimité;

– la présence du parent emprisonné, menotté ou non, gardé sévèrement ou non, doit être la plus digne possible, lui laissant même le choix de son habillement.

Tout ceci dit pour seulement ne plus retrouver le pays et surtout son administration judiciaire dans l’œil de «cyclones» souvent retouchés. Reste, cependant, le plus gros problème mis en évidence par cet événement : le comportement de bien de nos médias dans leur recherche, la couverture et la diffusion des informations.

Première remarque : la course à l’info’ (image ou propos) de type sensationnel, c’est-à-dire celle qui fait «réagir» (pour ou contre) les lecteurs et les téléspectateurs. Une course malsaine et qui n’apporte rien de nouveau à la connaissance des événements car, en général, les images ou les propos sont, par la suite, lors de leur première diffusion, les plus importants pour ce qui concerne les effets, rarement décortiqués et mis en perspective par les spécialistes de la sociologie politique ou de la communication. En général, les plateaux sont garnis de journalistes généralistes et de «doctours» en tout et en rien, beaucoup plus «diseurs» de politique que «faiseurs» ou «éclaireurs» d’opinion et à la recherche de «tremplins».

Deuxième remarque : l’inorganisation du métier de journaliste (qui n’a que trop duré) a laissé place à des «collecteurs» d’infos et de ragots (sur les trottoirs et les cimetières lieux devenus emblématiques de la production de nouvelles, les gens, se sentant en liberté ou alors angoissés par la mort, se confient ou se laissent aller plus facilement) qui munis de caméras miniatures ou de simples smartphones, ne coûtent rien à leurs entreprises tout en rapportant gros aux propriétaires (de la publicité mais surtout du poids dans les influences). Bien sûr, il ne s’agit pas de tout verrouiller mais aussi et surtout de travailler dans des cadres précis et organisés où le journaliste est un journaliste avec son strict respect des règles d’éthique et de déontologie universelles de la profession (ce qui n’empêche aucunement l’opinion politique personnelle) et le «rapporteur» d’infos est un rapporteur (qu’il veuille devenir «influenceur» ou je ne sais quoi, c’est là un tout autre problème) qui, dans son comportement, a le droit d’être amoral. A ses risques et périls !


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