Le colonel Régis Chamagne : «Il aurait fallu dissoudre l’OTAN !»

   Mohsen Abdelmoumen : Dans votre livre *L’art de la guerre aérienne*, vous démontrez que la supériorité dans le domaine de la guerre électronique est le préalable à la supériorité aérienne. D’après vous, les Russes ont-ils affirmé leur supériorité militaire sur les États-Unis ?

   Colonel Régis Chamagne : Oui. Je l’ai déjà dit dans des conférences et dans des articles, dont le dernier. Les Russes ont une supériorité écrasante dans le domaine de la guerre électronique. Ils sont donc capables de rendre un adversaire aveugle, sourd et muet. Dans ces conditions, même l’adversaire le plus nombreux et le plus musclé ne peut rien. J’ajoute que depuis qu’ils ont dévoilé leurs dernières armes offensives et défensives (missiles hypersoniques, S-550…) ils ont affiché une supériorité technologique de plusieurs décennies. De plus, leurs dernières interventions, depuis la Syrie jusqu’au Kazakhstan, a montré qu’ils ont atteint un excellent niveau dans le domaine du commandement des opérations (planification, programmation et conduite), ce qui va avec la supériorité dans le domaine de l’information.

Vous avez affirmé en 2019 à Russia Today que nous assistons à un changement global de paradigme géopolitique. Pouvez-vous nous expliquer ce changement de paradigme géopolitique ?

L’ancien paradigme était celui d’un « siècle américain ». Les USA pensaient pouvoir dominer le monde au XXIe siècle et le modeler à leur envie et selon leurs intérêts du moment comme on joue avec de la pâte à modeler. Or non seulement ils n’en ont pas les capacités malgré des moyens très importants (leurs dernières opérations ont été des enlisements ou des échecs honteux comme en Afghanistan) mais en plus la Russie et la Chine émergent en tant que grandes puissances. Cela constitue le changement de paradigme géopolitique que j’évoque : un monde multipolaire dont les centres de gravité économique et militaire (et bientôt financier et diplomatique) se situent désormais à l’est.

Que se passe-t-il en Asie du sud-est ?

Il se passe en Asie du sud-est ce qui se passe partout où des pays étaient plus ou moins sous domination ou sous « protection » américaine (Moyen Orient pas exemple). Devant la réalité du changement de paradigme, certains pays remettent en question leur politique extérieure et de sécurité à l’égard des États-Unis, et certains prennent peur, comme Taïwan par exemple. Les ventes d’armes sont un indicateur de ce changement. Des pays qui achetaient traditionnellement leurs armements aux États-Unis se tournent aujourd’hui vers la Russie ou le Chine.

Dans un texte récent très intéressant, vous affirmez que l’hégémonie rêvée par les USA et leurs toutous que sont l’OTAN et l’UE est bel et bien de l’histoire ancienne. Pensez-vous que l’hégémonie US sur le monde est terminée ?

Oui, cette question rejoint les précédentes. L’hégémonie américaine sur la monde est bel et bien terminée. Si les USA veulent tenter une opération de déstabilisation ou pire dans un pays et que la Russie et la Chine s’y opposent, ils n’auront aucune chance de réussir.

Comment expliquez-vous que l’OTAN continue sa guerre froide contre la Russie ? En refusant d’admettre qu’ils ont perdu leur leadership mondial, les États-Unis ne vont-ils pas opter pour une politique de la terre brûlée et nous précipiter dans une guerre nucléaire ?

Lorsqu’une puissance s’effondre, il se passe toujours un certain temps avant que les dirigeants de cette puissance l’admettent. C’est le cas en ce moment aux États-Unis et en Europe au sein de l’OTAN. Ces gens-là continuent à vivre dans un monde chimérique fait de toute puissance. Néanmoins, au Pentagone, certains sont lucides, en particulier ceux qui ont vécu sur le terrain, en Irak ou en Syrie, la supériorité russe. Cela fait contre-poids avec les fous-furieux du parti de la guerre. Mais je ne pense pas que les néocons nous entraînent dans une guerre nucléaire car ils sont eux-mêmes menacés, et en premier lieu si une guerre devait éclater. Cela change la donne.

Quelle est votre analyse à propos de la coopération Chine-Russie ? A votre avis, ne dessine-t-elle pas les contours du nouvel ordre mondial ?

Le rapprochement entre la Russie et la Chine est la conséquence de la politique imbécile des États-Unis à leur encontre. Dans la longue histoire, les relations entre ces deux pays ont été plutôt mouvementés. c’est la première fois qu’ils atteignent un tel niveau de coopération. Il s’agit à l’évidence d’un élément important du nouveau paradigme. Cela étant, ces deux pays sont confrontés à des problématiques très différentes sur le plan intérieur. Jusqu’à quand leur lien actuel va durer ? Pour l’instant, ils sont liés par un ennemi commun. Mais quand les USA-OTAN-UE auront enfin pris acte du nouveau paradigme, sauront-ils maintenir une coopération positive, gagnant-gagnant dans un contexte où ils seront leaders ? Rien n’est sûr.

Pourquoi, selon vous, les gouvernements occidentaux continuent-ils à donner des leçons de « droits de l’Homme » et de « démocratie » à toute la planète alors que le monde est dirigé par une minorité oligarchique ?

Les gouvernements occidentaux ont été mis en place par cette oligarchie. Ils obéissent docilement à leurs maîtres. Et comme il faut toujours des prétextes aux exactions que l’on s’apprête à commettre, les thèmes des droits de l’Homme et de la démocratie sont ceux qui sont disponibles aujourd’hui, d’autant que les opinions publiques occidentales y ont été bien préparées par quatre décennies de propagande.

La politique de déstabilisation et d’ingérence dans les pays continue. Après l’Irak et la Libye, voici le tour de la Biélorussie et du Kazakhstan. Quels sont, d’après vous, les mécanismes qui peuvent être mis en place pour protéger les peuples et les pays de l’ingérence des États-Unis, de l’OTAN et des toutous de l’Union européenne ?

Vladimir Poutine a la réponse à cette question. Il l’a démontré récemment au Kazakhstan. Les dernières tentatives de déstabilisation ont toutes été retournées à l’avantage de la Russie, et dans un temps très court ; il n’y a pas eu d’enlisement. Cela étant, il a s’agit à chaque fois de réactions russes face à des agressions occidentales. Il faudrait peut-être que les dirigeants des USA-OTAN-UE ressentent une menace pour eux-mêmes pour qu’ils cessent ce genre d’agissement. Mais sous quelle forme ?

D’après vous, les dirigeants occidentaux coupables des interventions militaires ne doivent-ils pas être traduits devant les tribunaux où l’on n’a assisté jusqu’ici qu’aux jugements de certains despotes africains ?

Il faudrait un procès de Nuremberg n°2 pour traduire en justice tous ces dirigeants, leurs mentors (Banques, GAFAM, Big Farma…), les médias aux ordres, et certains relais dans les forces de l’ordre et l’administration judiciaire (les collabos en somme). Mais pour le moment le TPI est un instrument aux mains des Occidentaux qui légitime leurs crimes (par exemple vis à vis de l’ex Yougoslavie, de la Libye…).

Il y aura bientôt les élections présidentielles en France, quelle analyse pouvez-vous nous donner à ce propos ?

Le président de la République n’a plus de pouvoir en France, en tous cas pas sur les questions importantes. D’ailleurs, les précédents ont agit contre les intérêts de la France et du peuple français qu’ils méprisent. Dons, a priori, ces élections n’ont pas beaucoup d’importance au plan géopolitique (relativement au changement de paradigme). Cela étant, c’est aussi un laboratoire, avec l’arrivée de Zemmour qui perturbe le jeu, la situation de la dictature qui se met en place pour prétexte fallacieux de virus. Tout cela va permettre de voir la tactique du « Système », entre course contre la montre et temporisation pour mieux repartir.

Ne pensez-vous pas que l’on assiste à l’émergence d’une russophobie en Occident ?

La russophobie en Occident est endémique chez nos voisins d’outre-Manche. Malheureusement, elle s’est propagée chez nous par la domination de la propagande anglo-saxonne. Alors que nous Français avons beaucoup plus de choses à partager avec les Russes qu’avec les Anglo-saxons. Tout cela ne durera qu’un temps. Il faut voir les choses dans le temps long. Alors, la France retrouvera ses affinités naturelles, vers les pays du sud de l’Europe, du sud de la Mer Méditerranée et vers la Russie.

En tant que colonel d’aviation, pouvez-vous nous dire à quoi sert l’OTAN? Le moment de dissoudre cette organisation n’est-il pas arrivé ?

L’OTAN aurait du être dissoute après la dislocation de l’URSS puisque sa fonction était de s’opposer à la menace soviétique. Elle a alors été saisie d’une crise existentielle, se cherchant de nouvelles missions pour justifier sa permanence, au prétexte : « C’est un outil qui fonctionne, il faut le conserver. » Comme s’il avait fallu conserver les outils de l’âge de pierre ou de l’âge de bronze sous prétexte qu’ils fonctionnaient. L’OTAN disparaîtra naturellement avec le reste quand le changement de paradigme aura été « digéré » par les Occidentaux.

Les Chinois et les Russes ont affirmé leur avance dans le domaine des radars quantiques. D’après vous, cette information n’est-elle pas capitale et ne signifie-t-elle pas la fin de la suprématie US ?

Non seulement cela, mais peut-être surtout cela marque-t-il l’avance de ces deux pays en matière de recherche dans les domaines stratégiques. C’est un indicateur de la qualité des nos systèmes scolaires et universitaires. Mais d’un mal on peut faire un bien. Quand la France sera libérée, un chantier prioritaire sera de redonner à notre système scolaire et supérieur le niveau d’excellence qu’il avait jadis.

Vladimir Poutine a déclaré récemment que l’Algérie est un allié stratégique de la Russie et qu’il peut lui fournir le nucléaire si elle est menacée. Comment analysez-vous cette déclaration du président Poutine ?

L’Algérie est un pays important, de par ses ressources naturelles, sa situation géographique à l’ouest de la Mer Méditerranée (ce qui est essentiel pour la Russie et sa marine), et son indépendance politique vis-à-vis des « grandes puissance ». Les faucons américains lorgnent sur l’Algérie depuis un bon moment, ne sachant pas comment la déstabiliser. Ils ont probablement tenté d’infiltrer le mouvement kabyle pour le pousser vers le séparatisme. J’imagine que la Russie surveille cela de près, notamment grâce à ses moyens de guerre électronique. À mon avis, les déclarations de Vladimir Poutine viennent affirmer qu’il y a une ligne rouge à ne pas franchir en Algérie.

Comment expliquez-vous un éventuel redéploiement des missiles nucléaires russes au Venezuela, au Nicaragua et à Cuba ? Quel est le sens réel de ce message destiné aux États-Unis ?

Le message est clair. Il s’agit de montrer aux États-Unis ce que cela fait d’avoir des missiles adverses près de chez soi. C’est une forme de réciprocité. Les Américains s’imaginent pouvoir faire ce qu’ils veulent en Europe car cela se passe loin de chez eux ; ils restent loin de la menace. Mais dès lors que la Russie rapproche ses missiles près des côtes américaines, ils pourraient ressentir peu ou prou ce que ressentent les Russes et cela pourrait les faire réfléchir, et appliquer le vieil adage « Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse. »

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen


Qui est le Colonel Régis Chamagne ?

Régis Chamagne, né en 1958 à Constantine (Algérie), est un ancien colonel de l’armée de l’air française. Il a intégré l’École de l’air sur concours en 1977 pour devenir officier, ingénieur, puis pilote de chasse. Chevalier de la Légion d’Honneur, Officier de l’Ordre National du Mérite, titulaire de la médaille de l’Aéronautique, il totalise plus de 3000 heures de vol.

D’abord pilote en escadrille de défense aérienne et commandant d’escadrille sur Mirage F1C à Cambrai puis commandant d’un escadron de reconnaissance sur Mirage F1CR à Strasbourg, il a effectué des détachements opérationnels au Tchad, en Arabie Saoudite et en Turquie. Après une année passée à l’Inspection générale de l’Armée de l’air en tant qu’officier rédacteur, il a été affecté sur la base aérienne de Nancy-Ochey où il a commandé la 3ème escadre de chasse sur Mirage IIIE et Mirage 2000D. Ce commandement a mis un terme à la partie opérationnelle de sa carrière à l’été 1995. De 1995 à 1996, il a suivi le cours de l’École supérieure de guerre interarmées. À la sortie de l’École de guerre, il est devenu chef du bureau «Analyse opérationnelle» au Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes (CDAOA), puis chef du département «Renseignements». Après avoir été nommé Chargé de mission auprès du Major général de l’État-Major des armées, puis chef de la section ciblage de l’État-Major des Armées, il s’est vu confier le commandement de la base aérienne BA 106 de Bordeaux-Mérignac. Il a quitté l’armée en 2004 avec le grade de colonel.

Il est l’auteur de «L’art de la guerre aérienne» qui a reçu le prix Estrade-Delcros 2005 de l’Académie des sciences morales et politiques, et «Relève-toi», une invitation au peuple français à se réveiller, à se redresser et à ne plus subir le joug d’une classe apatride qui a planifié sa destruction.


 

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