France / La démocratie sociale à l’épreuve

Comment s’organisent aujourd’hui les mobilisations syndicales et sociales ? Comment se faire entendre quand les gouvernements répriment les manifestants ou font fi des exigences populaires ? Qu’est-ce que cela dit de l’état de notre démocratie ? La NVO a interrogé Erik Neveu et Sophie Béroud, pour une table ronde.  
La démocratie sociale à l’épreuve
1 – Un déconfinement combatif
2 – Des mobilisations multiformes
3 – Une démocratie en mauvais état
Sophie Béroud est politologue, professeur de science politique à l’université Lyon II.
Erik Neveu est sociologue et politiste, professeur des universités, enseignant à Sciences-Po Rennes.

Les rassemblements contre les violences policières et le racisme ont rassemblé en juin des dizaines de milliers de manifestants. Comment expliquez ce sursaut citoyen, quelques semaines seulement après la sortie du confinement ?

 Erik Neveu : J’y vois deux formes d’indignation civique. La première tient à une exaspération devant les atteintes croissantes au droit de manifester. Se déconfiner c’était retrouver la liberté de manifester, d’occuper l’espace public. Dans un contexte où « Black lives matter » remettait les violences policières à la une de l’actualité, s’est aussi exprimée une indignation contre la répétition de brutalités policières et de comportements racistes couverts par une impunité alarmante.

Quand des groupes Facebook sont les lieux de paroles racistes abjectes, quand le maintien de l’ordre ou de banals contrôles d’identité aboutissent à des morts ou des mutilations, quand l’IGPN ne voit jamais motif a sanction, quand la justice semble bien plus rapide et ferme pour les gilets jaunes que pour des policiers filmés à se livrer à des comportements illégaux, alors l’indignation monte.

Elle est puissante chez les jeunes, qui sont les groupes ciblés par les pratiques discriminatoires, et elle ne va pas retomber.

L’indignation monte. Elle est puissante chez les jeunes… et elle ne va pas retomber.Erik Neveu

  Sophie Béroud : La crise sanitaire est venue arrêter de façon brutale une dynamique exceptionnelle de mobilisation qui durait depuis quatre mois contre la réforme des retraites, la LLPR à l’université et dans le secteur hospitalier. Le comité Vérité et Justice pour Adama Traoré a joué un rôle important dans cette dynamique de mobilisation contre le racisme car il a appelé très tôt à des convergences avec les gilets jaunes puis avec les salariés en grève contre la réforme des retraites.

Un autre facteur qui a sans doute compté c’est la situation vécue dans les quartiers populaires avec une très forte exposition à la pandémie et de très grandes difficultés à maintenir des sources de revenus.

Le confinement a-t-il été l’occasion de formes de mobilisations différentes et de nouvelles prises de conscience de gens qui se tenaient jusqu’ici à l’écart des mobilisations ?

Erik Neveu : Il faudra le recul d’enquêtes pour le mesurer. Reste une circulation intense de vidéos et de caricatures portant une charge de critique politique. L’intervention de Vincent Lindon « Comment ce pays si riche… » a été visionné six millions de fois sur YouTube. Mais c’est aussi la communication gouvernementale et ses mensonges qui auront aiguisé la critique, notamment sur le port du masque.

L’appel des personnels soignants, lancé aux usagers qui les ont applaudis à 20 heures aux fenêtres, pourrait-il constituer la traduction d’une prise de conscience en engagement ?

Sophie Béroud : Durant le confinement, on a pu penser qu’une brèche était en train de s’ouvrir pour sortir d’une approche néolibérale des services publics et réaffirmer leur importance dans la société. Les manifestations du 16 juin ont montré un monde de la santé très mobilisé et les manifestants ont souvent été très applaudis.

Mais il y a une difficulté à élargir la participation à ces manifestations, mais aussi à publiciser davantage les enjeux du Ségur de la santé. Plus ces négociations semblent techniques, plus cela contribue à isoler le secteur de la santé.

Erik Neveu : La crise est venue rappeler la hiérarchie réelle des utilités sociales, qui pourrait constituer un socle futur pour de nouvelles convergences. Pour reprendre la Parabole (1810) du socialiste prémarxiste St Simon, si le virus nous ôtait les « cinquante premiers traders, publicitaires, éditorialistes de BFM, haut-fonctionnaires de Bercy ou rogneurs de budget des ARS », nous serions moins affectés que par l’évanouissement des caissières, agriculteurs, enseignants, ouvriers, livreurs, urgentistes et employé(e)s d’EPHAD.

Durant le conflit contre la réforme des retraites de nouveaux modes d’actions se sont multipliés en marge de formes plus classiques de mobilisation.

Sophie Béroud : Oui, on a vu une volonté de combiner des formes plus classiques de mobilisation – par la grève, les manifestations – avec d’autres qui permettent d’investir l’espace public, de sortir de l’entreprise et de s’adresser à l’extérieur : à l’opinion publique mais aussi aux médias, aux politiques qui refusaient de voir que la mobilisation contre la réforme des retraites est aussi forte. Ces actions peuvent impliquer aussi ceux qui ne participent pas d’habitude à des actions plus classiques. Cela renvoie à l’inventivité des salariés mobilisés. C’est très complémentaire avec les mobilisations classiques, cela ne s’y substitue pas.

Erik Neveu : Leur logique principale tient en large part au sentiment d’une efficacité insuffisante des formes classiques de manifestations. De la réforme Sarkozy des retraites, des lois travail sous Hollande puis aux réformes de la présidence Macron, on a vu de hauts niveaux de mobilisation produire peu d’effets sur le blocage ou la réécriture de projets de loi. Les mouvements se heurtent à une combinaison de répression forte et de tactique de l’édredon : manifestez si vous voulez on n’en fera rien.

Beaucoup de personnes ou de collectifs, qui n’ont aucune envie de céder, explorent donc des formes alternatives. Pour certains groupes qui ont des effectifs modestes et un statut symbolique valorisé comme les avocats, ce seront des gestes symboliques comme de jeter leurs robes. Pour les artistes de L’Opéra, ce sera de tirer profit de leurs savoir-faire pour monter un spectacle.

Visent-elles simplement à attirer l’attention des médias ?

Sophie Béroud : Il y a une volonté de produire des évènements dans un monde de plus en plus médiatique et connecté afin de faire entendre la cause qu’on défend. Cela s’est fait dès les années 1980 avec Act up, qui a réalisé des actions très visuelles [pour alerter sur l’inaction des pouvoirs publics face à l’épidémie de Sida], comme les die in sur les places publiques, l’explosion de poches de sang.

Cela a été repris dans les années 90 lors de conflits locaux, au moment des fermetures d’usine, avec les opérations ville morte. Ou en Espagne à la suite du Mouvement des Indignés, avec les « marées » lors des manifestations : des salariés de différents secteurs portaient des tee-shirts de différentes couleurs pour rendre bien visibles leur cause (ceux de la santé, de l’éducation…etc.)

Erik Neveu : Elles ont des effets de captation de l’attention des médias parce qu’elles sont inhabituelles ou colorées, drôles, émouvantes, parce qu’elles cassent la routine visuelle des images de manif. Oui elles sont pensées pour les médias, dans le sens où une mobilisation qui n’est pas visible perd beaucoup de son potentiel de rayonnement, de transmission de sa cause. Mais ce n’est pas un spectacle, elles expriment la colère, la révolte, parfois la rage quant aux effets des réformes.

Il y a l’idée qu’une multitude de micro mobilisations peuvent bloquer le système.Sophie Béroud

Sophie Béroud : En 36 et en 68, rendre visuel le conflit était moins nécessaire car on occupait massivement les entreprises. On faisait venir des compagnies de théâtre dans les usines. Depuis les années 2010, il est plus difficile de mobiliser dans les entreprises ou même au sein de l’hôpital public à cause de la continuité des soins. D’où la nécessité d’extérioriser la scène de la contestation. Les salariés se tournent vers d’autres modes d’action, sur les ronds-points, les péages, les dépôts…

Et il y a aussi l’idée qu’une multitude de micro mobilisations peuvent « emboliser » le système, le bloquer. Soit en visant des centres névralgiques (ports, raffineries), soit en multipliant les scènes de mobilisation dans des dizaines ou centaines de lycées, de facs… Comme hier les gilets jaunes ont inventé le carrefour comme lieu de mobilisation.

Y a-t-il un défaut de dialogue social en France ?

Sophie Béroud : le mépris du gouvernement vis-à-vis des organisations syndicales et des salariés mobilisés, le refus de les reconnaître comme interlocuteurs légitimes, les oblige à se poser la question de comment se faire entendre. Le mouvement des gilets jaunes, qui ne s’est pas embarrassé de respecter les codes établis (en ne déposant pas de parcours de manifestation…), a aussi eu un effet. Leur irruption a fait peur au gouvernement.

Sans doute que du côté des salariés et des organisations syndicales, certains se disent qu’il faut aller plus loin. Ce refus d’entendre les personnes mobilisées peut aussi conduire à des situations désespérées, comme à Lyon où un étudiant s’est immolé en novembre 2019 pour protester contre la précarité.

Erik Neveu : Il existe une culture de la verticalité et de la condescendance en France. Les dirigeants issus du système des grandes écoles, sont persuadés d’être la crème de leurs générations, de détenir un savoir infaillible sur des choses dont ils n’ont aucune expérience.

es mandats politiques les plus importants sont désormais exercés par des gens qui ont fait de la politique leur métier et qui sont hors-sol, prisonniers de leur petit monde, fréquentant plus souvent des lobbystes que des citoyens ordinaires. La France s’enlise dans un système où le changement est pensé comme devant venir d’en haut, où le dialogue est limité à modifier des points secondaires dans un « cadre » qui ne saurait être mis en discussion. Dire non, proposer autre chose c’est être taxé d’idéologue sectaire ou d’irréaliste.

Il existe une culture de la verticalité et de la condescendance en France.Erik Neveu

Sophie Béroud : Le refus d’entendre les organisations syndicales dans l’élaboration d’une réforme, d’un dialogue reconnaissant la légitimité des différents acteurs autour de la table, alors qu’une large majorité de la population est hostile à la réforme des retraites, montre que notre démocratie est en mauvais état. Cela pose la question de qui prend les décisions et pour qui dans une société où les inégalités se creusent.

Or, on le voit bien depuis des années où prédominent les politiques néo-libérales, ce n’est pas l’expérience concrète des salariés qui est prise en compte ni l’expérience des usagers, mais des critères de rentabilité au service d’acteurs financiers privés. Les réformes ne sont guidées ni par le souci de la protection des plus faibles, ni par le souci de l’égalité.

Erik Neveu : Le sentiment de mépris, la perception que tout ce qu’on peut dire ou faire ne sert à rien provoque du dégoût, de la désertion civique, de l’abstention. Ce sont aussi des semis de violence que provoque cette absence d’écoute. Mais une démocratie, c’est aussi un monde avec des projets mobilisateurs d’un autre avenir, des « utopies réalistes ».


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