Les limites de la diplomatie idéologique

      La guerre en Ukraine n’est pas seulement une affaire de morale, de défense des grands principes du droit et de la démocratie, elle est aussi le signe visible d’une compétition entre puissances mondiales pour détrôner l’Occident.

 
EU budget debate ahead of crucial summit – with Ursula von der Leyen (European Commission) By: European Parliament – CC BY 2.0

Prétendre fonder des alliances politiques entre États uniquement sur des ressorts moraux n’est ni très honnête, ni très réaliste, ni très intelligent. Nier que derrière les discours émouvants et la propagande se jouent des rapports de force et des tensions entre puissances relève de la naïveté la plus éthérée.

À écouter le discours sur l’état de l’Union d’Ursula Van Der Leyen, c’est essentiellement sur un fondement moral que toute l’Union s’engage aux côtés de l’Ukraine pour contrer l’invasion russe. Il est moralement impossible de voir les démocraties occidentales s’abaisser devant l’autocrate Poutine, quitte à payer sa facture d’électricité plus cher.

Morale à géométrie variable

Seulement, la morale des élites européennes semble un peu à géométrie variable.

S’il est moralement impossible de traiter avec les Russes, l’Azerbaïdjan fait tout de même l’affaire pour acheter du gaz. Le nouvel allié énergétique des Européens, qui n’est pas vraiment un modèle de démocratie, a par ailleurs profité de la confusion pour agresser l’Arménie, alliée traditionnelle de Moscou. La communauté internationale a réussi à négocier le cessez-le-feu, mais les intentions impérialistes de l’Azerbaïdjan demeurent.

Ursula Van Der Leyen peut également, sans ciller, accuser Poutine de la catastrophe énergétique européenne sans évoquer la responsabilité écrasante des élites européennes et des banques centrales dans ce fiasco. La morale en politique sert aussi à masquer ses échecs.

Bien entendu, l’ennemi russe n’est pas en reste quand il s’agit de trouver des justifications morales à son action : l’intervention militaire en Ukraine est selon Vladimir Poutine commandée par l’impérieuse nécessité de protéger les minorités russophones persécutées par Kiev en Ukraine depuis 2014.

Certains pourront trouver comme un air de famille entre les discours de Moscou et de Washington pour justifier leurs expéditions militaires les plus hasardeuses et les plus meurtrières. Dans les deux cas, ils méritent la critique et même la plus vive condamnation morale.

Le facteur puissance demeure

Seulement, en politique étrangère, tout ne se réduit pas à la morale ordinaire et au droit : le facteur puissance, les conflits d’intérêt et la lutte des États pour leur survie continuent à dessiner l’essentiel d’un domaine marqué par l’anarchie et les rapports de force, comme l’avait très bien vu en son temps Raymond Aron.

La guerre en Ukraine n’est pas seulement une affaire de morale, de défense des grands principes du droit et de la démocratie, elle est aussi le signe visible d’une compétition entre puissances mondiales pour détrôner l’Occident sous tutelle américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Bien entendu, l’Occident prise comme aire civilisationnelle est loin d’être parfait, et s’est toujours accommodé de cette réalité pour conserver la suprématie qu’il conserve depuis plus de 2000 ans.

Bien entendu, ses interventions impérialistes à travers le monde, globalement sous l’égide de Washington, se sont révélées souvent catastrophiques. Mais ses concurrents autoritaires nous promettent-ils une meilleure alternative ? Nous laisseront-t-ils la possibilité même de les critiquer ? L’actualité tragique nous oblige à nous poser une question de principe, qui fut un peu celle de Hayek au moment de la Seconde Guerre mondiale : dans quel monde voulons-nous vivre ? Si l’empire américain venait à s’effondrer, qui prendra la place laissée vacante ?

Aujourd’hui tout le monde a en tête son concurrent direct la Chine, alliée de circonstance de la Russie. Si demain le « pluralisme » vanté par le parti communiste chinois prenait la place de « l’hégémonie » américaine, la situation européenne ne s’améliorera pas : elle perdrait sa culture libérale et démocratique.

Le rééquilibrage économico-politique proposé par la Chine et ses alliés au détriment de Washington a pour ambition de faire disparaître l’Occident de la carte. Au-delà des beaux discours et des postures purement communicationnelles ou idéologiques, c’est ce questionnement fondamental qu’il faut garder à l’esprit quand on cherche à éviter l’escalade et revenir à la paix.


Claire Libercourt

Claire Libercourt travaille dans la presse en ligne après avoir fait des études de droit et de philosophie.


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