France / Les habits neufs de la République

    Selon Philippe Mesnard, rédacteur en chef de Politique Magazine, la classe politique française, effrayée par l’islam politique et les féministes, bégaye le mot républicain sans plus oser nommer franchement les maux qui accablent la société.

 

 

On sait que la Révolution française avait formé le projet mirifique de rhabiller tous les Français. La régénération morale du pays, dirigé par le Comité de salut public, exigeait qu’on guillotine à tour de bras et qu’on donne enfin des vêtements républicains aux patriotes encore pourvus de leurs têtes. Le Comité demanda au peintre David de «lui présenter ses vues et projets sur les moyens d’améliorer le costume national actuel, de l’approprier aux mœurs républicaines et au caractère de la Révolution». C’était du Blanquer avant la lettre, et on imagine le bonheur d’un costume national absolument uniforme mais hiérarchisé (tous les fonctionnaires et les représentants devaient arborer des signes distinctifs), prévoyant même les tenues d’intérieur, c’est-à-dire faisant irruption dans la sphère privée. Tant pis, ce sera pour demain, avec une mode modeste et unisexe.

Le costume, outil de concorde

Le costume a évidemment une fonction identitaire, assumée ou non, du vêtement professionnel à la robe de luxe constellée du logo de la marque. C’est un signe de reconnaissance et de différenciation qui indique l’origine géographique, le milieu social, le niveau de revenu et les capacités sociales de celui qui le porte. Des arguments qui sont d’ailleurs périodiquement avancés pour justifier qu’on remette les écoliers français en uniforme, la relative indifférenciation des tenues garantissant une certaine égalité. Le costume, par ailleurs, participe de l’éducation : savoir s’habiller, savoir ajuster son vêtement aux circonstances, c’est-à-dire considérer qu’il fait partie de notre manière d’être au monde, c’est-à-dire considérer que, là comme ailleurs, ce qui est important est le respect mutuel – donc la politesse, la civilité, la décence, le sens commun –, ce qui implique de ne pas considérer que chacun fait bien comme il veut, surtout quand on est encore en position d’être éduqué – puisque «Education nationale» il y a – et même si chaque Français et surtout chaque politique bêle «Libeeeertééé !» en permanence, surtout quand il s’agit de restreindre les libertés.

Islamisme et féminisme, les deux mamelles de la discorde

Mais quand Yannick Jadot déclare « Le burkini, ça n’a rien à faire dans une piscine ! » ou que Blanquer appelle les élèves à « s’habiller de manière républicaine », cependant que Marlène Schiappa soutient mini-shorts et brassières et que Maryam Pougetout, vice-présidente de l’UNEF, se présente voilée à l’Assemblé nationale, de quoi est-on en train de parler ? De la manière dont ce gouvernement, et ses prédécesseurs, et la classe politique et médiatique dans son ensemble, se trouvent pris en tenailles par une double injonction moralisante : d’une part, ne pas critiquer l’islam, d’autre part, émanciper les femmes, le tout dans une société française où la montée en puissance de l’islam politique, dans les discours, dans les institutions, dans les administrations, dans les villes et les campagnes, rend inconciliables ces deux injonctions.

On ne peut pas émanciper les femmes au sens féministe qui prévaut actuellement alors qu’une partie grandissante de la population pratique une religion purement sociale, adaptée à la conquête spectaculaire (au sens où elle se donne en spectacle) des espaces publics, faite principalement de signes visibles et de pratiques collectives publiques. Même si les féministes à la Caroline de Haas (qui exige évidemment que Yannick Jadot soit jeté de son parti EELV) refusent, systématiquement, de reconnaître que l’islam est incompatible avec les «valeurs» qu’elles défendent, on ne peut que constater que l’explosion des incivilités et des violences faites aux femmes va de pair avec l’affirmation de plus en plus décomplexée d’un savoir-être féminin musulman qui exige que la femme soit au mieux couverte de la tête aux pieds, au pire en tenue «modeste», cette modestie bannissant le pantalon moulant et la jupe courte, sans parler du short, de la bralette, du crop-top et de toutes ces tenues, effectivement hyper-sexualisées, dont on nous vante simultanément le potentiel de séduction et la neutralité sexuelle (les Femen exhibant leurs seins tout en prétendant que leur caractère sexuel n’est que dans le regard qu’on pose sur eux).

Ne rien dire de juste et donc abandonner le peuple

Mais Blanquer ne peut réclamer que les jeunes filles s’habillent décemment, ce qui serait plus juste et plus franc que «normalement», terme absurde quand chaque minorité réclame qu’on abolisse les normes, ou «de manière républicaine», terme indécent quand La République en marche maltraite les citoyens et prétend que ses opposants ne sont pas républicains. Il ne le peut pas sous peine d’être accusé immédiatement de phallocratie patriarcale cisgenrée, d’une part, ou sans qu’on lui demande de préciser la nécessité de cette odieuse décence, d’autre part, le forçant alors à avouer que les «jeunes», dans les «cités» et les «territoires», sont partis en guerre contre un mode de vie occidental et français au nom de leur vision de leur religion ; une guerre qui aboutit à des agressions qu’on refuse d’analyser, sous Macron. Et Jadot non plus ne peut expliquer qu’il s’effarouche (enfin ! car en 2016 il disait autre chose) de la manière militante dont l’islam politique est en train de réclamer une partition de la France.

L’un et l’autre, et Ferrand avec eux à l’Assemblée, sont obligés d’invoquer de brumeuses valeurs de la république et une malheureuse laïcité, qui, dans les faits, n’est que de l’anticléricalisme (avec une vicieuse mise en concurrence de l’islam, du christianisme et du judaïsme, sans tenir compte du poids national historique respectif des trois religions). Pendant ce temps, les filles en jupe ont peur, les crop-tops sont interdits dans les territoires perdus de la République, les voiles revendicatifs gagnent tous les espaces et l’État, qui ne sait pas gérer l’épidémie, se proclame arbitre des élégances adolescentes… La République revêt ses vieux habits neufs de la régénération morale des populations à défaut, aujourd’hui comme hier, de leur garantir une vie tranquille.

Philippe Mesnard


Philippe Mesnard est rédacteur en chef de Politique Magazine.


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