Algérie / Langues, école, identité ou l’auberge espagnole

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par Nadir Marouf * 

Les enjeux du «Hirak» nous conduisent de la quête de recouvrement de la patrie usurpée, à celle de notre identité langagière. Celle-ci a connu elle-même de multiples controverses, où l’identité originelle le dispute à l’identité nationale. Quelques articles ont, néanmoins, fait justice à une synthèse possible entre une arabité constitutive de notre religion, et une amazighité constitutive de notre identité primordiale. 

Dans la pratique quotidienne å l’échelle du Maghreb tout au moins, cette cause est entendue. N’importe quel dialecte ou ‘darija’ locale incorpore un nombre notable de termes berbères : à Tlemcen , nos parents, surtout nos mères, utilisaient dans chaque phrase au moins un mot berbère au milieu de termes arabes (encore que phonétiquement déformés), sans oublier un zeste d’Osmanli , voire-même d’espagnol : tifakrat (fond calcaire déposé dans une casserole), tadinat ( partie du mouton), tiflellas ( hirondelle) , fartattou (papillon), zerzour (étourneau) staghnis ( cérémonie de visite de la mariée au lendemain du mariage) , babaghayyou ( perroquet, dit papagayou en espagnol ), mûblis ( s’agissant de meubles constitutifs du trousseau de la mariée, terme emprunté à l’espagnol : mueblès ), fanjal ( tasse), tchenguel (crochet), termes d’origine turque etc. 

L’ethnographie nord-africaine de la fin du 19ème siècle et de la 1re moitié du 20ème nous a laissé une riche moisson de monographies sur nos dialectes à dominante berbère. Un fait utile à rappeler à ce titre : 90% de nos toponymes sont berbères, les 10% restants sont concentrés en milieu urbain ou sub-urbain. En revanche, en Espagne, la majorité des toponymes sont arabes (avec quelques déformations phonétiques où, par exemple, la lettre ‘b’ est remplacée par la lettre ‘v’). 

Ceci étant, la prépondérance amazighe, au plan de la langue n’a pas manqué de faire prospérer l’ethnologie coloniale dans le culte du différentialisme racial : je pense au fameux docteur Porot, fondateur de l’école psychiatrique de Blida, au début du XXe siècle, qui prétendait que la «race arabe», indigente en matière de pensée rationnelle, présenterait un dicéphale atrophié, au contraire de l’anthropométrie berbère, jugée conforme aux caractères paléontologiques de l’Homo Occidentalis . Ce même courant, fidèle aux théories phrenologiques de Joseph Gall, (19ème siècle), exagère à outrance l’élément démographique arabe, quand on sait, selon la version documentée d’Ibn Khaldoun, que les migrants hilaliens ne dépassaient guère 10.000 âmes, quand l’Afrique du Nord n’en comptait pas moins de 10 millions ! 

Je pense en réalité que le différentialisme à connotation ethno-raciale n’est rien d’autre que la traduction pseudo-scientifique d’une vulgate historiciste suivant laquelle les Berbères précédaient, à l’évidence, l’occupation romaine de ce qu’il convenait d’appeler «l’Occident barbare». L’élite autochtone d’alors, latinisée et assimilée, donnait lieu à une configuration sociètale différente de l’époque médiévale, où l’ordre catholique d’obédience romaine est structuré par l’ordre féodal d’obédience germano-tribale. L’invention des croisades, à l’orée du 12ème siècle, est inscrite comme l’une des 3 fonctions décrites par Georges Dumezil : prédicant (ceux qui prient), pugnant (ceux qui combattent), laborant (ceux qui travaillent). La 2ème fonction dévolue aux chevaliers consiste à délivrer Jerusalem des mains des Sarrasins, à une époque où la planète-terre mettait en évidence deux entités dominantes : l’Occident chrétien et l’Orient musulman, seul «visible» au même titre que la bipolarité contemporaine qui s’est mise en place sept décennies durant, entre bloc de l’Est et bloc de l’Ouest. 

Avant l’avènement de l’Islam. L’ordre romano-byzantin régnait en maître dans l’Afrique septentrionale, sauf que, en dépit du donatisme qui en voulait moins au christianisme (dont il était partie prenante) qu’à ses importateurs romains, l’élite autochtone «assimilée» a donné lieu à l’émergence de figures tutélaires, d’ordre politique (entre autres Septime-Sévère) ou religieux (Saint Augustin, l’architecte incontesté du catholicisme romain). Ceci pour ce qui est de la rive-sud de la Méditerranée. Examinons succinctement la question linguistique de l’autre côté de la rive-nord, si tant est que comparaison soit raison. 

En effet, si nous jetons un regard rapide sur l’évolution des langues dites indo-européennes (issues des hauteurs du Pamir, entre l’Afghanistan et le Tadjikistan et s’étendant vers l’Eurasie dès le 6ème millénaire avant l’ère chrétienne), cette famille linguistique s’est différenciée entre 3 polarités, au contact des populations d’accueil : le pôle grec ( Asie Mineure) , le pôle romain (Europe du centre et de l’ouest ), et le pôle slave ( Europe de l’Est ). Chaque pôle dérivé de l’indo-européen s’est lui-même, au gré de l’histoire et des invasions sous-jacentes, subdivisé, par effet de syncrétisme, en langues régionales, puis nationales. Dans le cas de la France, qui connaissait de multiples dialectes dont les langues celtiques, les langues basques, gasconnes, picardes, etc., deux dialectes régionaux se sont polarisés: la langue d’oïl au nord de la Loire a prépondérance germanique, et la langu d’Oc, au Sud, à dominante romane (ou gallo-romaine). 

Bien après les «Serments de Strasbourg» ( 842) par lesquels les descendants de Charlemagne se départagèrent le territoire de l’Empire carolingien, en ratifiant deux langues : la germanique et la Romane, ce n’est qu’à partir du milieu du 17ème siècle que le royaume de France opta pour l’occitan-roman , plus proche du gallo-romain ( dit Latin vulgaire ) au plan lexical et terminologique, avec cependant des nuances phonologiques régionales gardant trace des parlers locaux. L’uniformisation linguistique se confirmera avec la Révolution de 1789, et se poursuivra jusqu’à la promulgation de l’instruction publique chère à Jules Ferry. Au total, les Européens ont assumé la loi du temps, en ce sens que pour l’Europe de l’Ouest, appelée Europe latine. (France, Italie, Espagne), le stock terminologique est le même, la prononciation différente, y compris à l’intérieur de chaque pays. Au total, il n’y pas eu, que je sache, de revendication, tout au moins à l’échelle nationale, d’un retour à la langue gauloise, poitevine, picarde, gasconne, basque etc. qui restent néanmoins usitées dans leurs localités respectives. 

Certes l’occitan primaire a été revendiqué par des soixante huitards dans un contexte où le droit â la différence était à la mode. Même si ces langues sont d’origine indo-européenne, elles étaient très disparates et ne prouvaient être, en quelque sorte, synthétisées. La langue qui a prévalu est la langue romane, issue du gallo-romain, héritage de la langue dominante antérieure qu’était le latin. Ce choix était dû au fait que la langue romaine était celle du pouvoir impérial lequel est implanté durant plusieurs siècles, devenu langue du droit et de la religion chrétienne. Ce qu’on appelle l’Eglise apostolique Romaine, désignant par-là la religion catholique, a joué un rôle important, non seulement à l’intérieur des prétoires, mais également dans les universités médiévales, au sein des instances judiciaires et administratives des pouvoirs monarchiques, etc. Le français, tel que nous le connaissons, est le fruit d’une longue évolution et d’une longue série de réformes, devenues depuis le 19ème siècle, le domaine réservé de l’Académie Française. 

Ces quelques remarques étant émises pour le commun des mortels, je m’incline devant les spécialistes des langues vernaculaires, et ils sont nombreux, même s’ils ne sont pas toujours d’accord entre eux, mais c’est là un autre problème. Mon propos est que, dans l’exemple des nations et des civilisations, une langue dite nationale est le fruit d’une histoire qu’on n’a pas choisie, mais néanmoins assumée. Elle est l’aboutissement de cette histoire, et ne saurait à ce titre revenir au temps des origines, pour autant qu’on maîtrise, scientifiquement s’entend, ce qu’est L’ORIGINE ?… 

En fait, ce qui précède n’est qu’un préambule à ce qui constitue pour moi la préoccupation majeure : je mesure, en effet, l’ampleur abyssale qu’il y a lieu de constater entre, d’une part, la grande prédation du siècle dont notre pays est l’objet (selon certaines sources, on apprend que des infrastructures portuaires comme Alger ou Cherchell sont données en gérance – pour ne pas dire hypothéquées – aux Émirats Arabes ou à la Chine, sans oublier certains sites gaziers, et j’en passe et des meilleures…) et d’autre part, la grande bagarre qui est livrée dans les médias sur la question de la langue. Celle-ci est déclinée soit, en termes identitaires (dont j’ai dit plus haut qu’å mon simple avis, la chose est entendue dans la pratique quotidienne du citoyen lambda), soit en termes de rationalité pédagogique et scientifique. En effet, à la partition houleuse relayée par la presse, entre amazighité et arabité, succède la partition entre tenants du français et tenants de l’anglais, dans les institutions d’enseignement. Le dernier article que j’ai lu semble limiter l’exercice au monde universitaire. 

Je suis sensible à l’argument d’efficacité et de performance scientifiques. Il se trouve que ce discours sur la prévalence de l’anglais, je l’ai souvent entendu chez nos collègues arabisants monolingues. Les raisons invoquées sont l’obédience coloniale, voire colonialiste, donc impie, de celle langue (comme si la Grande-Bretagne est indemne de toute domination coloniale!). Il m’est arrivé de faire remarquer que la langue est neutre quant à son fondement générique (2). La langue arabe a été maniée par des hommes patriotes et intègres, mais elle a été utilisée, et encore plus aujourd’hui, par les ennemis jurés de la cause arabe. Je ne parle pas de nos béni -oui-oui arabisés de l’époque coloniale, je parle de ceux qui ont scellé un pacte avec avec Israël contre les Palestiniens, contre le peuple d’Iran, et pourquoi pas un jour, contre le peuple algérien (les Bedouocrates des Émirats n’ont-ils pas suggéré à notre chef des Armées de ne rien lâcher ?). Par ailleurs, ceux qui entendent légitimer l’arabe, parce que langue du Coran, semblent mettre en second plan les peuples ottomans, perses, indonésiens, pakistanais , africains du Sahel etc. , qui sont 20 fois plus nombreux que les Arabes ès qualités et qui n’ont pas démérité de leur foi musulmane, en dépit d’une vulgate qui met aux premières loges ( pour le droit au paradis ) la communauté mecquoise (les fameux 77…) 

En revanche, la langue de Voltaire a été utilisée par des Européens anti-colonialistes. 

Certains d’entre eux sont morts pour la Cause nationale, et ils ne parlaient pas forcément l’arabe. Ceux-là, nous les connaissons. 

En fait, l’idéologisation de la langue française, dans le milieu universitaire, a une longue histoire : me contentant de livrer mon expérience personnelle, j’ai été recruté en octobre 1967 comme maître-assistant en Sciences sociales, à l’Université d’Oran. Au sein de la faculté des Lettres et Sciences humaines, il a été procédé à un bi-camérisme au titre duquel l’un était nommé doyen chargë des disciplines arabisées (Lettres, Histoire, Philosophie, au titre de langues d’enseignement dans les établissements secondaires ), l’autre ( cet autre étant votre serviteur), vice-doyen chargé des disciplines à vocation universitaire (Sociologie, Psychologie, Langues vivantes étrangères, Géographie ): ainsi, section arabophone et section francophone se côtoyaient sans interférer l’une sur l’autre : je me souviens qu’à la session de juin 1968, nous avions obtenu 40% de reçus, donc 60% de recalés pour septembre , tandis que la section arabisante obtenait, toutes disciplines confondues, 80% de candidats reçus. Ainsi une véritable politique de peuplement s’est mise en place en faveur de la section arabisée (1). Je rappelle que tous les certificats de licence étaient placés sous l’autorité d’un président de jury titulaire du rang magistral. Personne parmi les Algériens n’avait ce grade. Deux collègues coopérants français en étaient pourvus, mais il fallait faire appel à autant de professeurs missionnaires qu’il y avait de certificats à valider (4 par licence, en principe). Je me souviens du temps où je passais un temps incommensurable dans l’aéroport local, sans parler des allées et venues à l’hôtel où les missionnaires étaient installés. 

L’avantage de ces corvées est que les étudiants titulaires d’une licence pouvaient s’inscrire dans les universités françaises pour la poursuite de leurs études de 3ème cycle moyennant une bourse octroyée par notre ministère. La quasi-totalité revenaient au pays au terme de leur cursus pour renforcer les effectifs des enseignants-chercheurs, au point où, à partir de l’année 1975, nous étions pratiquement autosuffisants en nombre, tandis que la coopération avec les professeurs du proche et du moyen – orient continuait à s’amplifier pour encadrer les effectifs démultipliés des étudiants arabisants. Un peu plus tard, toutes les disciplines étaient enseignées en arabe, avec le concours de profs francisants qui s’exerçaient dans la voie du bilinguisme. 

Quant au contenu des cours, inutile de rappeler l’indigence du niveau des enseignements dispensés par nos collègues orientaux. À l’époque, cette question n’2tait pas à l’ordre du jour. Le coup d’envoi de l’arabisation obligatoire était donné par feu Boumediene, en 1969, qui convia tous les enseignants nationaux (on n’était pas plus de 500) au Palais d’été. Une de ses phrases, devenues célèbres consistait à dire qu’il n’y a pas de langues pour le Spoutnik et de langues pour la poésie. Un mois plus tard, à l’occasion des soirées du Ramadhan, Cheikh Bouamrane, philosophe prolixe, reprit cette phrase dans une conférence, donnée à Oran, en langue française ! Durant les débats, j’ai posé une question simple au conférencier: «où est ton Spoutnik?». Il s’avère en effet que le sous-développement d’une langue n’est que le reflet du sous-développement tout cours. Quand les Arabes étaient au faîte de leur gloire, la terminologie produite par leurs savants est encore usitée aujourd’hui, dans toutes les langues, car ils en avaient la primogéniture. Algorithme ( Al-Khawarizmi ), algèbre ( al-jabrwal-mûqabala ), amalgame (‘Amal-al jam’) etc. Inutile d’en rajouter, cela étant connu et reconnu. 

À mon niveau modeste en langue arabe, que j’ai apprise comme langue étrangère au collège de Slane (au début des années 50, j’ai eu comme professeurs respectivement feu Abderrahmane Mahjoub, puis feu Abdelkader Mahdad , des monstres sacrés de pédagogie et de science ). Le livre de grammaire de support était signé Godefroy De Mombynes , que je préférais de loin å Alfiyat- ibn-Malik, en raison de la concision didactique et méthodologique de l’œuvre de l’orientaliste. 

Au moment où la première cohorte des élèves promus à l’école fondamentale arrivait à l’université (années 80), des collègues m’ont proposé de donner des cours d’initiation aux étudiants de 1re année, en méthodologie versus terminologie : je baragouinais en arabe parlé mais me concentrais sur les concepts fondamentaux en faisant l’effort, en dépit de mon handicap en matière de vocabulaire, d’en proposer une traduction acceptable. Je disposais des publications périodiques en terminologie arabe, qui me parvenaient de l’Institut de linguistique arabe de Rabat, ainsi que de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. À l’époque, c’était le nec plus ultra. Pourtant, beaucoup de mots manquaient, ou, à mon humble point de vue, mal verbalisés. À titre d’exemple, j’expliquais que le mot «binya» est insuffisant pour faire le tour du concept de «structure». En effet, il m’apparaissait important de signaler à l’auditoire qu’il y a une différence fondamentale entre l’acception empirique (Gurvitcheenne ) et l’acception formelle ( Ferdinand de Saussure pour la linguistique structurale, et Claude Levi-Strauss qui en a transposé le modèle en anthropologie de la parenté ). Au final, je propose: al binya-attajribiyya pour l’empirio-criticisme de Gurvitch, et : al binya-annamatiyya pour l’approche structurale, en terme de modèle binaire, pour Claude Levi-Strauss. Le même travail de refondation théorique, a été tenté pour des concepts comme «eco-système» ( al-namat al- bay-i , au lieu de : annidam al-icologi référencé dans les corpus officiels, inadéquat â mon goût, tout comme «ipistimologi» pour «épistémologie» ce qui frise le ridicule ( ce terme veut simplement dire: «philosophie des sciences», ce qui permet de le traduire par: «falsafat-al-‘ûlûm ). 

L’objectif assigné à ce cours, dont je rappelle qu’il était destiné à des débutants, a fait prendre conscience à ces derniers de la complexité de la tâche, laquelle ne les a nullement découragés. 

Ce même travail de refondation théorique dans la langue arabe, je le poursuis, du haut de mes 80 ans, comme professeur contractuel (retraite oblige) à l’Université d’Oran, auprès des doctorants, cette fois (2). Parallèlement, dans le cadre du laboratoire d’Anthropologie cognitive que j’ai créé en 2014, j’ai soumis un projet de traductologie, dans lequel chaque concept (français, anglais ou allemand ) fait l’objet d’un article critique restituant les conditions historiques, culturelles, voire politiques, de production de ces concepts, afin de donner sens au travail de terminologie proprement dite. Ce projet semble avoir été transmis pour expertise à l’agence thématique de Blida. J’espérais retrouver ce dossier au CSP (organe d’évaluation de la recherche sous l’égide de la DGRSTD et dont je suis membre) lors de la session 2019 tenue fin-avril dernier (alors que la transmission du projet eut lieu deux mois auparavant). Quand la bureaucratie s’en mêle, il ne faut pas désespérer, il faut juste attendre… 

Ce qu’il faut retenir de cette courte autobiographie, c’est que l’objectif de l’arabisation est à mi-parcours entre beaucoup d’espoir et pas grand j’ose. Néanmoins, le vin est tiré, il faut le boire comme dit l’adage. À moins que cette cause n’en est encore qu’à la pétition de principe… 

Donc, inutile de développer ce thème davantage, la cause étant, là aussi, entendue. Reste la question, plus ambigüe que complexe, relative au binôme français-anglais, la problématique de l’efficacité pédagogique et scientifique étant seule en cause ici. De l’arabe comme objectif pédagogique à l’amazigh versus ‘darija’, ni l’un ni l’autre n’ont rempli véritablement leur mission, tout est en chantier. Et c’est le moment choisi pour préempter l’anglais au détriment du français, non pas parce que cette langue est une langue coloniale, mais parce que l’anglais est plus efficace, scientifiquement parlant. Si l’anglais domine par le nombre de locuteurs, avec 1.132.000.000 anglophones (langue maternelle pour 379 millions, langue seconde pour 753 millions), c’est parce que cette langue été la plus grande langue coloniale ayant affecté l’Amérique du Nord, l’Asie du Sud et une grande partie de l’Afrique. Son ampleur résulte d’un fait historique. Quand à la langue française, son impact colonial est nettement moins élevé (langue maternelle pour 77 millions de locuteurs et langue seconde pour 292 millions, soit un total de 279 millions de locuteurs). La langue espagnole, coloniale aussi, connaît à peu près le même nombre de locuteurs que langue arabe (respectivement langue maternelle pour 460 millions de locuteurs et langue seconde pour 74 millions, et, pour l’arabe, 573 millions de locuteurs dont 273 millions comme langue seconde). Seul le mandarin est parlé comme langue maternelle pour la quasi-totalité des locuteurs avec 1.150 millions d’individus. 

Revenons à l’anglais : encore une fois sa suprématie tient à une domination impériale inégalée, couvrant le tiers de la planète. Si l’on considère que la primauté de la production scientifique dépend de la loi des grands nombres, il est évident que la langue qui la porte est dominante. 

Cela n’empêche pas l’existence d’une production scientifique de grande valeur portée par la langue française, seulement minoritaire par le nombre et non par le mérite ou la performance de la langue concurrente. 

En mathématiques, par exemple, comme en physique théorique, la France est la référence mondiale. Dans le domaine des Sciences appliquées, les anglo-saxons dominent, les Etats-Unis en premier. La physique quantique, allemande d’abord, française ensuite, ne parvenaient pas à finaliser concrètement leurs recherches, au sein des Labos, pour des questions budgétaires. Les Américains ont fabriqué le cyclotron, alors que la Recherche fondamentale, portant sur la fission de l’atome est européenne, voire franco-allemande. C’est ainsi que les Sciences expérimentales ont mieux réussi outre-Atlantique. Le caractère scientifique ou pas n’est pas consubstantiel à la langue, n’importe quelle langue. 

Les Chinois emploient leur propre terminologie, sauf en Sciences bio-médicales où la terminologie relève de racines grecques. Dans le domaine pharmaceutique, le nom commercial du médicament est spécifique à la langue du pays mais la formule est la même (En Espagne, j’ai demandé en pharmacie un médicament anti-inflammatoire nommé Ketprofene, et le pharmacien me l’a remis sans problème, puisque la formule est la même). Si vous allez au Japon il n’est pas impossible de trouver la même formule. La science est universelle, l’anglais n’y est pour rien. Certes si vous publiez en anglais dans une revue à vaste rayonnement, vous avez plus de lecteurs que dans une autre langue. Quant à la scientificité, quelle que soit la langue qui la porte, elle se situe dans le cortex, c’est-à-dire dans la démarche, ou dans le présupposé théorique. Quant aux recherches expérimentales, leur performance est fonction des moyens mis à la disposition de l’équipe de recherche. Arrêtons donc de nous exciter sur les langues comme sur le concours Lépine. 

Au final, je me demande si ce flou artistique dans lequel, depuis ces trente dernières années au moins, une langue en chasse une autre, soit au nom de l’identité soit å celui de la performance, n’est pas remis, aujourd’hui, sur le tapis pour une cause ou une autre. Le moment est-il bien choisi ? J’en doute personnellement. 

En effet, depuis le 22 février, je constate une relative convergence de vues dans les publications d’articles de presse émanant du milieu universitaire et consacrées au devenir de notre pays. En revanche, depuis ces derniers jours, jamais les avis sur la question de la langue n’ont été aussi divergents, voire conflictuels, conduisant pour certains à l’insulte. 

N’est-ce pas la bonne astuce pour faire diversion? Au lecteur d’en juger. 

* Professeur des Universités 

Notes : 

1- Au moment où feu Abou-Bakr Belkaïd venait d’occuper le fauteuil de ministre de l’Enseignement supérieur, son humilité le conduisit å consulter quelques «vétérans» : si mes souvenirs sont bons, nous étions trois professeurs à être convoqués, chacun à une date différente (Mahiou pour le droit, Aberkane pour les Sciences biologiques, moi-même pour les Sciences sociales et humaines). À une question du ministre sur l’état des lieux en matière d’arabisation, j’ai répondu : eSi je mets de côté la légitimité du principe de l’arabisation, pour ne regarder que les faits, je constate que l’arabisation, éligible aux sciences dites «molles», concerne une population majoritairement plébéienne, tandis que la langue française, éligible aux sciences dites «dures», maintenue au prétexte de l’écueil terminologique, concentre la minorité des fils de nantis». Alors que je m’attendais â un désaveu sévère, sa réponse fut prompte: «c’est ça, je pressentais moi-même …» 

2- Cette entreprise a été menée, également, dans le cadre de l’URASC que j’avais fondée en 1983 (devenue CRASC en 1992) : une équipe a été constituée, fin-88, par Abdelkrim El-Aidi autour d’un projet de dictionnaire d’anthropologie en arabe. Ce projet tomba à l’eau suite à des restructurations opérées lors mon détachement à l’étranger. 


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«Sir… yes, sir»

par Moncef Wafi Un ministre de passage a décrété que, dorénavant, on ne sera plus analphabètes bilingues mais trilingues. Voilà ce qu’on a récolté du post-Bouteflika, à croire que certains regrettent déjà Ouyahia et Sellal. L’université algérienne, qui n’est jamais arrivée à décrocher un statut de compétence et qui a touché le fond avec les approximations des uns et des autres, va encore creuser un peu plus profond avec cette décision à la hussarde de remplacer le français par l’anglais. A force, les Algériens vont finir par développer un sabir, un genre de patois adapté à leur propre instabilité chronique. 

Décider de remplacer une langue qu’on ne domine pas forcément par une autre qu’on ne maîtrise pas du tout relève d’un aventurisme dangereux sur fond d’une politique de récupération et d’un populisme douteux. 

Le caractère même de ce gouvernement, qui n’arrête pas de prendre des mesures engageant tous les Algériens, sonne comme une gifle au visage du hirak qui n’a jamais demandé autre chose que le départ de ces personnes qui veulent infliger davantage de déconvenues au pays. 

Comment a-t-on pris cette décision, sur quelles bases scientifiques et qui l’a décidée ? Ne me dites surtout pas que c’est le ministre de l’Enseignement supérieur qui en a eu l’idée alors qu’aucune étude sérieuse ni réflexion de fond n’ont été entreprises pour en discuter des contours, de la faisabilité de la chose et de ses conséquences à court et moyen terme. Il est vrai, aussi, que les visions à long terme n’ont jamais été le fort d’une gestion anachronique qui privilégie la décision personnelle au détriment de la compétence professionnelle. Notre propos n’est nullement de défendre la langue française ni d’encourager une langue anglaise mais il serait plus judicieux de faire cohabiter les deux pour une plus grande richesse linguistique des Algériens. 

Pourtant, la perspective d’une telle option est presque impossible dans la logique surannée de ces gestionnaires intérimaires pour lesquels l’affrontement et la division sont toujours avantagés pour mieux s’installer dans la durée. 

Cependant, personne n’est dupe de ces contre-feux allumés dans la précipitation pour détourner l’opinion des priorités nationales. 

Cette question de la langue aurait pu être celle de la conduite à gauche, du clin d’œil en public, de la nage en short ou en burkini, enfin, de ces futilités dont le pouvoir a le secret pour amuser la galerie. Last but not least, la vérité est ailleurs et le diable réside dans les détails sordides. 


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