Algérie / L’identité otage de croyances identitaires

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par Abdou Elimam *

L’identité est une notion qui renvoie à un processus dynamique de reconnaissance de soi par les autres, et par soi-même, bien entendu. Ces phénomènes qui nous accompagnent dans notre développement personnel (devenir une personne, acquérir sa langue maternelle, etc.) fonctionnent également dans les sociétés humaines. 

C’est ainsi que le sentiment d’appartenance à une nation va prendre corps dans une Algérie sous occupation française. La Seconde Guerre mondiale constituera le véritable coup d’envoi du soulèvement national qui arrachera au colonialisme français l’indépendance nationale, en 1962. Ce soulèvement a un ferment essentiel : la conscience d’être reconnus en tant que nation – parmi toutes celles qui composent l’ONU. Cette naissance au forceps d’une nation jalouse de son statut d’entité politique souveraine et indépendante aura été mue par ce même moteur historique. Et c’est par écho d’histoire que le Hirak, ces temps-ci, réclame le passage à une seconde République libérée du joug de tous les clans religieux ou régionalistes, ( ! £ÇÚ). 

De fait, l’identité nationale algérienne se spécifie de son arrimage à la vie des nations souveraines – une étude minutieuse de la politique étrangère du jeune Etat en révélerait la constance. Notre drapeau et notre hymne symbolisent dorénavant la réalité incontournable d’une composante étatique à la fois politique et géographique. Par conséquent, ce sont des caractéristiques de conquête et d’ouvertures qui fondent l’identité nationale – là sont les ferments du « modernisme » auquel a été attaché le jeune Etat. En une formule, notre identité nationale est une synthèse d’histoire qui aspire à un plein national et démocratique. Donc une dynamique ouverte qui n’a à craindre que sa propre négation. 

Or, ce nationalisme de conquête et d’affirmation de soi, s’est vite vu phagocyter par deux mythes essentiellement : celui d’un retour à « nos » valeurs arabo-islamiques ; et celui d’un retour à « nos » valeurs amazighes. Les deux vont marquer de leur patte la dynamique d’édification nationale avec, ça et là, des moments de débordement, plus ou moins violents. Et paradoxalement, ces sonnettes d’alarme ont toujours été passées aux filtres de lecture dominants ; eux-mêmes influencés par ces mêmes mythes ! Pour leur part, les valeurs nationales démocratiques et universalistes (en gros celles des « progressistes ») ont –momentanément– échoué. Leur échec émane moins de leurs propres lectures du développement national que des décisions politiques en faveur d’une oligarchie soudée par des intérêts claniques et/ou tactiques. C’est pour asseoir leur hégémonie que le travail, comme dynamique de l’émancipation et comme ferment essentiel de l’affirmation des sociétés humaines, a fait l’objet d’un sabotage programmé… par ces mêmes institutions étatiques. 

L’émergence d’un négoce de l’informel a réduit les rapports socio-économiques à de simples échanges d’import-import. Curieusement, c’est à l’ombre du terrorisme que cette forme d’économie a connu un essor idoine. En effet, c’est lors de la décennie noire (1990-2000) que les immenses fortunes actuelles ont commencé à prendre consistance et que s’en est suivie la fermeture massive d’entreprises nationales, au profit d’une caste politico-financière. Dépouillé de cette récente infrastructure à visées « industrialisantes », le jeune Etat algérien cède aux sirènes d’un pseudo libéralisme économique (et accessoirement politique) et permet aux barons de l’informel d’imposer la configuration socio-économique qui caractérise l’anomie dans laquelle nous pataugeons actuellement. Cette configuration se singularise, en premier lieu, par ces barons de l’informel ; ces milliardaires des années 1990-2000 qui finiront par subordonner les orientations de l’Etat à leurs exigences stratégiques. En second lieu, nous avons ces gigantesques réseaux de distribution avec barbes et qamis comme gages (Cf. ces maîtres des espaces commerciaux populaires et des mosquées attenantes). Enfin ceux qui ne se retrouvent ni dans les uns, ni dans les autres (harragas, chômeurs diplômés, créateurs, chercheurs, entrepreneurs honnêtes, artistes, etc.). 

C’est sur un tel terreau que les représentations idéologiques visant le contrôle social et l’anesthésie de la pensée critique prolifèrent. C’est avec cette même détermination d’acculturation par le vide que les institutions étatiques les plus sensibles sont prises en main par une élite aux ordres. D’abord l’Education nationale qui se consacre : (1) à former de futurs répétiteurs bornés, les yeux rivés sur les mythes d’un non-passé. (2) à dévitaliser le potentiel cognitif porté par la langue native et lui substituer une langue franche (donc sans attaches locales) excluant notre imaginaire social et culturel. (3) à miner toute velléité de laïcité et d’universalisme (tournant ainsi le dos à la démarche initiée par le Prophète de l’islam dans sa « Constitution de Médine »1). Ensuite la formation professionnelle qui a excellé dans la dévalorisation des métiers et la dissuasion de toute candidature sérieuse. Puis les autres secteurs sensibles tels que la Justice minée à la fois par la corruption tant dénoncée et par l’évacuation des principes universels instituant le rapport citoyen à ses droits et devoirs ; les Affaires religieuses qui sapent les fondements de la citoyenneté moderne par des retours dogmatiques à des situations pré-étatiques (ex. le comportement vis-à-vis des impôts) ; les médias (pour canaliser les représentations et redéfinir des normes erratiques). Tous ces boulets idéologiques contrecarrent – peu ou prou – le dessein national «novembriste » (la fierté d’exister en tant que tels et nous hisser, par la savoir et le développement, au niveau des grandes nations). 

Le détournement des projections nationales et démocratiques initiales est pris en charge par le recours à des mythes fondateurs plausibles mais non pertinents. Il y a en premier lieu, celui d’une arabité exclusive qui s’arrime à des territoires extérieurs à notre espace national. Et c’est l’Ecole qui est chargée de s’assurer de la répétition/appropriation sans failles d’un tel discours. L’exploitation de la religion intervient au secours de ces mythes fondateurs au point où ne pas les reconnaître reviendrait à refuser la foi en Dieu ! En second lieu, il y a celui du mythe d’une Numidie qui, il y a deux mille ans, aurait été « unifié par Massinissa » et que traduit le concept contemporain de Tamazgha2. Y adhérer, constituerait un acte d’unification et de réconciliation avec soi-même. 

Si le premier mythe a été dominant et suffisamment influent (porté par les serviteurs de l’Etat et ses institutions politico-idéologiques), le second aura travaillé dans l’ombre jusqu’au réveil massif au lendemain de la reconnaissance de l’amazighité telle qu’imposée par la Constitution de Bouteflika. Or les deux mythes semblent se compléter et se relayer. D’ailleurs n’est-il pas surprenant que lorsque les rares fois où la question linguistique de la darija-maghribi est soulevée, les deux sources de mythes se réconcilient autour d’un argumentaire partagé et saturant ? Les uns voyant dans la darija un « danger » pour l’Islam ; les autres un danger pour la langue arabe. Cette convergence d’intérêts stratégiques veille dorénavant à « cadenasser le débat» en circonscrivant notre identité à trois « constantes »: l’islam, l’arabité, et l’amazighité. L’algérianité passe ainsi à la trappe et, avec elle, la langue parlée quotidiennement par plus de 80% de la population. Comment peut-on s’en satisfaire ? 

De bonne (ou mauvaise) foi, on nous rétorque que la langue arabe est déjà la langue officielle d’Etat. Soit, mais le langage du Coran n’est pas ce que nous, humains maghrébins, parvenons à parler naturellement! D’ailleurs si ce langage sacré devait se métamorphoser en langue maternelle, il y a quinze siècles que cela aurait pu se faire … et cela ne s’est pas fait ! Pourquoi ? Précisément parce qu’il ne s’agit pas d’une langue native (acquise par la naissance). Il s’agit plutôt d’un langage conçu (spécialement) pour véhiculer un message divin – certes avec des matériaux linguistiques issus de plus de 20 langues différentes (selon des savants arabes des VIII-Xe siècles3). Sinon, il y a longtemps que nous aurions acquis ce langage à la naissance, comme on le fait pour toutes les langues que notre nature humaine nous permet d’acquérir; c.-à-d. par simple socialisation après la naissance. Pourtant ce n’est pas par manque de tentatives de domestication de ce langage (nous avons en tête les « politiques » d’arabisation ici et ailleurs). Une telle résistance multiséculaire de ce langage sacré ne devrait-elle pas nous interpeller et nous inviter (enfin) à la raison? 

Tout cela ne nous invite-t-il pas à nous réconcilier avec notre histoire nationale effective et admettre que le parler dominant en Afrique du nord, au moment de l’Infitah, était le punique et non pas le berbère ? Le punique est cette langue de Carthage qui, quelques siècles avant J.C., était déjà attestée sur tout le littoral maghrébin, jusqu’à Agadir – y compris le roi Massinissa qui y recourait pour frapper monnaie et régner. Notons que le punique et l’arabe appartiennent à la souche sémitique. Et c’est cela qui a facilité les échanges avec les diffuseurs de l’islam en Afrique du nord. Les berbérophones, à l’époque, étaient donc bien loin d’être majoritaires ainsi que le prétendent les mythes contemporains. En fait l’islamisation n’a converti ni les berbérophones, ni les punicophones en locuteurs arabophones. Personne ne parle le langage du Coran. Ce dernier était réservé au rite et au fiqh4. Le poids des langues natives est resté, grosso modo, le même qu’au X-XIe siècle ; avec le punique (majoritaire) qui évolue vers la darija (ou maghribi) et le libyque qui est représenté par des isoglosses dispersées sur tout le territoire. 

L’islamisation a été relayée par une civilisation d’ampleur qui aura fait de l’Andalousie une référence universelle, mais n’aura pas bouleversé l’ordre linguistique qui lui préexistait. Pas plus au Maghreb que dans les pays asiatiques, par exemple, ou même en Perse. Le punique était présent sur tout le littoral du Maghreb près de mille cinq cents ans avant l’islamisation de cette région du monde. L’islamisation au Maghreb n’aura pas effacé la langue berbère non plus – pour preuve, un Coran a été traduit en langue berbère au Xe siècle durant le royaume des Barghawata au Maroc. La civilisation arabo-musulmane aura certes favorisé l’émergence d’une langue franche; une langue arabe puisée du langage coranique, mais s’ouvrant sur les cultures universelles. Ainsi, seuls les pays au socle linguistique sémitique ont développé cette dualité linguistique (« diglossie ») avec une langue de prestige issue de la lingua franca d’antan et une langue vernaculaire préexistante à l’avènement du langage coranique. Bien entendu, les langues locales ont bien emprunté à l’arabe – le punique bien plus que le libyque. Mais elles n’ont jamais abdiqué au point de disparaître et laisser place à une autre langue. Cela est confirmé par le fait que, de nos jours, la langue majoritaire est non pas l’arabe, mais bien le punique-darija– comment parler « d’arabisation » du Maghreb, dans ce cas ? 

Ces quelques rappels historiques devraient lever le voile sur cette confusion « arabe = darija » et en finir avec cette inégalité des langues natives algériennes face à la Loi. En effet, elle est nocive à double titre. D’une part, elle dévalorise une langue majoritaire – poussant les locuteurs à ruser avec une diglossie savamment entretenue et un sentiment d’insécurité linguistique quasi fautif (par rapport au langage du Coran, bien entendu). D’autre part, elle suscite un discrédit sur une langue native opprimée par rapport à une autre langue native privilégiée ; surfaite, qui plus est. Ce déséquilibre alimente les pulsions « anti-arabe » et nourrit le mythe d’une Tamazgha seule en mesure de phagocyter, à terme, les vestiges d’arabité. En fait, ce déséquilibre institutionnel arrange les deux idéologies péri-nationales. Or ces deux idéologies reposent sur un vide historique conforté par des discours de croyance, plutôt que par des réalités socio-historiques5. 

Que de chantiers historiques il nous faudra ouvrir pour éclairer notre présent et déconstruire ces tentatives, légères, de nous attribuer des identités fantasmagoriques ! Et est-ce un hasard si le Hirak formule des revendications qui nous réconcilient précisément avec la vision nationale et démocratique que notre arrivée en tant que nation a inaugurée ? Un Hirak dont la langue consensuelle n’est ni tamazight, ni la fusha, mais incontestablement la darija-maghribi. 

*Linguiste, auteur de Le maghribi, alias ed-darija, éditions Franz Fanon, Alger. 

Notes 

1- Alors qu’un Thomas Jefferson s’en inspire lors de la gestation de la déclaration de l’indépendance des USA. 

2- Notion qui ne recouvre pas un territoire à proprement parler, mais un ensemble de poches berbérophones. 

3- Ibnu Jarir et Aleiman Ibnu Nnaqib (IV è. H.), par exemple, mentionnentle latin, le grec, l’hébreu, le persan, l’indien, l’abyssien, le turc, en plus des langues de la Péninsule. La norme arabe nait avec l’avènement du Coran. 

4- Notons que le « montage savant » du XIX è. siècle, qui a produit « l’arabe moderne », n’est pas concerné par la période que nous traitons. 

5- A cet égard, bien caricatural est l’argumentaire d’auto-persuasion d’un certain K. Ouaras, (« L’Algérie entre amazighité et Amazighophobie », Le Quotidien d’Oran du 18/07/2019) qui dit en gros « nonobstant l’histoire, l’Algérie est amazighe parce que moi, je m’identifie à l’amazighité » … circulez, y’a rien à voir, comme aurait dit Coluche ! 


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