Algérie / Plaidoyer pour une sortie de crise : ce que je crois

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par Chems Eddine Chitour *

« Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas » Lao-Tseu 

J’ai appris par un collègue que mon nom est cité dans une déclaration comme sollicité pour intégrer le panel en vue de contribuer à une sortie de crise. De ce fait, au-delà de mon étonnement, je me dois en toute humilité articuler mon plaidoyer qui permettra à chacun de comprendre le sens de ma démarche et, ce faisant, le bien-fondé des propositions préalables que je fais depuis le début de la Révolution tranquille du 22 février 2019 ; j’ai contribué en tant que scientifique, honnête courtier de la réalité, à éclairer du mieux que j’ai pu la réalité des enjeux. 

Naïvement je pensais comme tout un chacun que l’ancien président dans un geste pourrait laisser une transition nette en appelant à une nouvelle équipe et non pas à la reconduction des anciennes méthodes. Au fil des vendredis, on ne peut pas nier que l’euphorie du départ partagé par tout un peuple, son armée et sa police a fait place à une atmosphère d’incompréhension et de prémices de colère. 

L’armée gardienne des institutions a accompagné au départ les doléances des Algériennes et des Algériens mais du fait de l’absence d’interlocuteurs, le dialogue semble en panne. Certes, depuis le mois de juin, nous avons des initiatives louables de contribution au dialogue. En gros, toutes les sphères dialoguistes – dont on a peine à cerner les contours – sont d’accord sur la nécessité de l’apaisement par la libération des détenus – ce serait de mon point de vue, un premier pas vers une atmosphère propice au dialogue. 

Le monde ne nous attend pas 

S’il est important de dégager un consensus pour rebâtir une nation après 57 ans d’errance multidimensionnelle, le monde nous regarde, ne nous attend pas et nous ne sommes pas sortis de l’ornière. On a beau louer nos qualités de civisme de par le monde, mais les mêmes pays qui ont admiré le jaillissement de la belle révolution tranquille du 22 février, seront aussi les mêmes qui attendent leur heure pour nous imposer une nouvelle vision du futur où nous interrogations, nos atermoiements ne pèseront pas lourd devant la réalité amère ; Savons-nous, pour faire court, que nous risquons de tomber sous les fourches caudines du FMI dans les deux prochaines années pour n’avoir pas joué la prudence et l’intelligence quand nous avions un matelas de devises conséquent ? 

Je rappelle que toutes mes interventions à travers la presse et les médias lourds ont surtout porté sur la nécessité de nous mettre rapidement au travail, car l’Algérie est dans une situation délicate et la situation ne sera que plus délicate, à la fois sur le plan social, sur le plan même de cette lutte tranquille pour un meilleur avenir pour les jeunes, car la lassitude de « ne rien voir venir » de concret peut se transformer en colère. De plus, un élément important de la problématique est que nous ne sommes pas seuls à décider de nous-mêmes. Tous les regards extérieurs sont braqués sur nous. Chaque partie faisant malheureusement ce qu’il faut pour maintenir indirectement son hégémonie. Plus nous tardons, plus nous serons vulnérables ! 

Comme tout un chacun, j’étais de ceux qui disaient par colère « Ga3eItnahaoue », mais une analyse objective de la situation m’amène à dire que si la superstructure de l’Etat fonctionne encore c’est grâce aux fonctionnaires qui ont fonctionné, il serait donc hasardeux dans un premier temps de tout raser. Je pense que celles et ceux qui maximalisent les revendications devraient mesurer les conséquences du jusqu’au-boutisme. 

Ce que pourrait faire le panel 

Peut-on continuer ainsi ? Les partis politiques ont-ils été à la hauteur du défi actuel ? Force est de constater que la plupart d’entre eux donnent l’impression de ne pas savoir la réalité du tsunami qui nous attend alors que nous nous noyons dans un verre d’eau ! Les choses étant ce qu’elles sont et me dit-on – il ne faut pas sortir de la Constitution – pour « ne pas aller vers l’inconnu inconstitutionnel, mais nous y sommes déjà ! Même si le président qui représente l’Etat parle d’une indépendance totale de la commission (panel) pour arriver aux élections, nous n’avons aucune certitude que les élections se dérouleront dans de bonnes conditions. 

Il me paraît important pour la réussite de la démarche de ne pas faire dans la surenchère et sans vouloir donner l’impression de donner des leçons de patriotisme, je m’adresse en définitive au bon sens, au cœur de chacun, pour mettre de côté toutes les rancoeurs et les stratégies individuelles car s’il est vrai que certaines personnalités du panel ont à un moment ou un autre occupé des fonctions politiques, nous devons avoir en vue que le mandat de ce panel cessera avec l’élection présidentielle. Il s’agit de sauver le pays. 

Je verrai alors cette commission de sages, « le panel », réfléchir à formuler les principes d’une Constitution ouverte sur la modernité, qui ne renie rien des fondamentaux du pays mais qui donne à chaque Algérien d’abord, la liberté de penser, d’agir et de créer. Ces résolutions qui seront cautionnées par le peuple du 22 février feront partie des conditions que devra respecter le futur président qui aura à cœur de les graver dans le marbre d’une nouvelle Constitution votée par le peuple. 

Il va sans dire que des rapports d’étape seront soumis au peuple en essayant pédagogiquement d’expliquer la démarche. Il nous faut bien comprendre qu’une négociation implique de part et d’autre des compromis – non pas au niveau des fondamentaux qui font partie des premières conditions – de la confiance et de la sérénité. Il pourra s’avérer nécessaire que certaines exigences légitimes soient différées dans le temps. Nous ne pouvons pas nous payer le luxe de continuer à avoir un gouvernement en apesanteur, le pays est en danger. Les préalables sur les libertés et l’élargissement des détenus devraient être acceptés au nom de l’amour du pays, l’ouverture du champ médiatique, les libertés de circulation sont autant de signes qui seront bien perçus par le peuple. 

Nécessité d’une nouvelle équipe 

Il me paraît important si on veut aller dans le sens de l’apaisement que le gouvernement actuel, reliquat de l’ancien système, soit remplacé dans les meilleurs délais par un gouvernement de technocrates qui aura à cœur d’assainir le fichier électoral, prendre les dispositions les plus contraignantes et rapides pour des élections propres et transparentes. De plus, ce gouvernement aura la charge de la remise en marche de l’Etat en évitant les actions de temps longs qui demandent de la maturité, de la sérénité, et serait du strict ressort du nouveau président qui sera élu démocratiquement. Enfin, un pouvoir légitime, accepté par le peuple, donnera en externe un signe de légitimité de l’action de l’Etat. 

Le gouvernement actuel devrait donc rapidement laisser place à un gouvernement de technocrates restreint qui devrait avoir une double mission, celle de préparer les élections dans un délai aussi court que possible, mais dans le même temps remettre la machine en marche. 

Ce qui pourrait sauver le pays, ce n’est pas uniquement l’engagement formel, ce sont les compétences qui sont dans l’ombre qui n’ont pas les faveurs des décideurs et même de la presse qui préfèrent de loin les hauts parleurs idéologiques que les intellectuels et scientifiques qui ont des choses à dire pour faire avancer le pays. Pour le moment, les partis politiques qui ont amené ce pays à ce degré de déliquescence ne représentent qu’eux-mêmes en l’absence de surface électorale réelle, il ne reste pas d’interlocuteurs représentatifs de cette révolution tranquille Qu’entend-on par représentant du peuple ? Quelle est la feuille de route en terme de proposition en dehors du « Ga3tinahaoue » ? 

Ce que nous attendons des jeunes 

On peut comprendre que de hautes personnalités s’en tiennent à une vision binaire de la situation actuelle, mais le monde a profondément changé, nous sommes au XXIe siècle et il nous faut faire émerger à côté des légitimités révolutionnaires icones, d’autres légitimités, celle d’une jeunesse bien formée, plus sûre défense immunitaire quand la rente ne sera plus qu’un souvenir. 

D’ailleurs, il est dans l’air du temps de faire dans la démagogie. Pour ma part je ne vais pas hurler avec les loups, je ne dirais pas aux jeunes, c’est vous les chefs. Ce serait une grande erreur que de dire aux jeunes que l’on peut tout faire, tout de suite avec des approximations ! Nous devons les inciter à apprendre pour avoir une bonne éducation. 

A une jeunesse éduquée, le peuple confier en toute confiance les clés de la maison Algérie. Pour cela, seule l’incitation au travail, à l’effort, à l’endurance, permettra de sauver le pays. Le ballon certes, mais il ne donne pas à manger. Pour s’imposer et simplement garder la tête hors de l’eau, l’Algérie devra déployer d’immenses efforts à faire pour sortir du trou noir actuel. Plus que jamais le pays a besoin de ses élites scientifiques en dehors de toute démagogie. C’est en tout cas le sens d’une conférence que j’ai donnée à HEC Montréal à la demande de notre diaspora expatriée qui demande aussi à participer au chantier d’une Algérie du savoir, de la rationalité. J’y reviendrai. 

En définitive nous devons démarrer pour couper court à l’aventure qui nous fragilise de semaine en semaine et à Dieu ne plaise nous risquons d’avoir de moins en moins de marge de manoeuvre. 

La dimension sociale du modèle malgré sa perversion démagogique risque de passer à la trappe avec les adeptes d’un néolibéralisme sauvage ! Il faut bien sortir des extrêmes et miser aussi sur l’intelligence! Nous devons changer totalement de paradigme et ne pas perdre de temps. 

Ce qu’il faut graver dans le marbre se résume ainsi : la démocratie réelle, l’alternance les libertés publiques et individuelles et l’indépendance de la justice. 

Bref un Etat de droit. Tout le reste devrait faire l’objet d’accommodements raisonnables. Si ces requêtes sont acceptées avec les parties intéressées, le dialogue pourra rapidement démarrer sur des bases saines adoptées par le peuple et nous sommes nombreux à nous mettre à la disposition de notre pays. 

*Professeur, Ecole Polytechnique Alger 



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