Algérie / Boycotter ou pas les festivals ?

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08.08.2019

Des voix d’artistes se sont élevées pour appeler au boycott des festivals de musique. Élargissons le problème à tous les festivals artistiques, littéraires ou autres, en nous cantonnant, toutefois, de parler des artistes, quitte au lecteur à considérer également les autres domaines d’activité.

Kaddour Naimi présentant une pièce de théâtre dans une ferme agricole près d’Alger-1969

En cette phase d’intifadha populaire salvatrice de la patrie, où des citoyens et citoyennes renoncent au repos et aux loisirs hebdomadaires du vendredi, pour battre le pavé et crier leurs légitimes revendications, en dénonçant les gaspillages des gestionnaires étatiques, un artiste, qui se considère du peuple, sinon sympathisant de ce peuple, cet artiste peut-il cautionner, par sa participation, un festival caractérisé, d’une part, par le gaspillage éhonté de l’argent provenant de la rente pétrolière, et, d’autre part, par une production agréée par les responsables de ce gaspillage, car, ces derniers accepteraient-ils une œuvre qui refléteraient les misères réelles du peuple et ses luttes pour s’en affranchir (donc la fin du gaspillage et des privilèges qui le caractérisent) ?

Pour écarter tout malentendu, il faut bien que je parle d’expérience personnelle, au risque d’être traité de critiqueur refusé par des festivals. Au Festival International de Théâtre de Béjaïa, en 2012, j’acceptais de réaliser une pièce de théâtre. Bien que le « commissaire » mettait à ma disposition tout l’argent désirable (on me déclarait ; « ranâ chabĕanîne ! » – Nous sommes rassasiés !), je me contentais d’en employer le moins possible, car conscient que cet argent était celui du peuple. Et je réalisais une pièce théâtrale (1). Mais, une fois vue à l’avant-première par ce fonctionnaire, il… refusa sa représentation. Seule la peur du scandale dénonçant publiquement une censure lui fit accepter de la faire représenter, toutefois dans les pires conditions. Et, bien entendu, cette pièce ne fut pas présentée dans le reste du pays. Une masse d’argent dépensée pour… une unique représentation ! (2)

Par la suite, un homme de théâtre se distingua en accusant, dans la presse, le peuple de déserter les théâtres, montrant ainsi d’une part son mépris du peuple, et, d’autre part, son ignorance de ce qu’est un théâtre populaire (3). Cet individu en fut… récompensé : il devint le nouveau « commissaire » du Festival International de Théâtre de Béjaïa. Nous avons dans ce cas un exemple du fonctionnement de la « issaba » bouteflikienne : méprise le peuple, accuse-le de toutes les tares, ainsi tu mériteras de faire partie de la « bande », en occupant un fauteuil excellemment rémunéré. Pratique mafieuse. Posons, alors, la question : tous les individus qui occupent ce genre de fonction étatique de « issaba », à quel prix ?… Et, donc, participer aux « festivités » dont ils tirent leurs privilèges, à quel prix pour l’artiste honnête, soucieux du peuple ?

En ce moment d’effort du peuple pour récupérer sa dignité trop longtemps bafouée, un artiste, ayant conscience d’appartenir à ce peuple, et non pas à l’oligarchie qui le domine, peut-il présenter son travail, en sachant qu’il sera, d’une part, grassement rémunéré (avec l’argent du pétrole et du gaz), et, d’autre part, parce que sa production sera agréée par celui qui lui donne cet argent, donc servant les intérêts de l’oligarchie dominante ?

Écartons un malentendu. Boycotter un festival n’est pas motivé par le fait que l’activité qui s’y déroule est « harâm », comme le voulaient dans le passé des obscurantistes, mais parce que cette activité est décidée et gérée par des fonctionnaires d’une oligarchie, pour servir leur intérêt : maintenir le peuple dans une subculture asservissante, tout en jouissant de salaires mirobolants.

Évidemment, l’artiste doit proposer son œuvre, mais d’une autre manière. La place de l’œuvre d’un artiste appartenant au peuple, ou de son coté, n’est-elle pas, plutôt, sur les lieux où se trouve le peuple, les places publiques et les rues, pour présenter au peuple le travail créatif, librement et gratuitement ou en sollicitant des dons volontaires ?… N’est-ce pas uniquement ainsi que cet artiste, qui se dit « démocrate », « progressiste », « populaire », « aimant le peuple », etc., sera cohérent entre ses déclarations et ses productions, en acceptant, évidemment, les risques de son engagement artistique et citoyen ?… Que donc les artistes organisent leur propre festival autonome, géré par eux, en trouvant le moyen de l’auto-financer et même de recourir au bénévolat de citoyens conscients de leur mission sociale. Il est probable que les autorités en place interdisent ce genre d’initiative. Eh bien, il faut trouver comment y remédier. Pour ceux qui l’ignorent, l’auteur de « Richard III », de « Hamlet » et de « Coriolan », ainsi que celui de « Tartuffe » et de « Don Juan » n’étaient jamais certains d’assurer la pitance des membres de leur troupe, ni de dormir dans leur lit. Ces faits expliquent, en partie, l’importance de ces deux artistes dans la marche de l’humanité vers son affranchissement de toute forme d’asservissement.

Il est vrai que parler du peuple, de ses misères et de ses luttes n’est pas facile. Le risque est grand de tomber dans le superficiel et le démagogique. Mais voici une méthode pour éviter ces défauts : lisez ou relisez avec l’attention requise les œuvres théâtrales classiques citées auparavant, et vous aurez  un enseignement très précieux sur la manière de composer vos œuvres. En outre, informez-vous sur internet du travail des troupes « Bread & Puppet » et « Living Theater », et, – pardon de me citer -, lisez l’ouvrage où je relate quel théâtre j’ai pratiqué en Algérie (4), et vous saurez quoi, comment et pour qui produire. Commencez par des sketchs, de courtes scènes, des piécettes ou des pièces, et que votre établissement théâtral soit une « halga » sur une place publique populaire… Prenez leçon du peuple : par son intifadha, il tente lui aussi, avec les moyens dont il dispose, de se libérer de ceux qui ont causé tous ses maux, afin de produire une Algérie enfin éthjiquement libre, égalitaire et solidaire, donc esthétiquement belle !

Artistes ! Voici le moment d’être ce que vous êtes réellement !

Soit des « artistes » mercenaires «chabĕanîne » (rassasiés), apparemment soucieux du peuple mais, en réalité,l’ignorant et le méprisant, et, pour prix de cette infamie, bénéficier du « privilège » de faire de votre activité un business rentable, d’être des harkis que le puissant du moment vous lance comme os à ronger, en échange d’une médiocre quand pas misérable production.

Soit à la hauteur de votre peuple. Plus qu’auparavant, voici venu le moment de prouver que quel coté est un artiste par sa production, et quelle est sa capacité pour produire le mieux artistique avec le plus de liberté et de solidarité. Car il faut bien, comme dit le peuple, « wassal al kadhâb hatta al bâb a dâr » (Emmène le menteur jusqu’à la porte de la maison). En ce moment, c’est ce peuple des vendredis qui emmène tous les menteurs, parce que profiteurs, à se découvrir, qui oblige tous, donc également les artistes, à la vérité vraie : contre ou avec le peuple.

Kaddour Naïmi

xundao1@yahoo.com


(1) Vidéo in https://www.youtube.com/watch?v=YhW3_B6UDto

(2) Détails in « Éthique et esthétique au théâtre et alentours », Livre 4 : « RETOUR EN ZONE DE TEMPÊTES », in https://www.editionselectronslibres-edizionielettroniliberi-maddah.com/ell-francais-theatre-oeuvres-ecrits%20sur%20theatre_ethique_esthetique_theatre_alentours.html

(3) Voir l’article « Au théâtre, les absents sont les artistes ! » in http://kadour-naimi.over-blog.com/search/absents%20sont%20les%20artistes/

(4) Voir «  Éthique et esthétique… », o. c. Livre 1 : « EN ZONE DE TEMPÊTES ».


Lire aussi :

Leila Touchi, comédienne, à L’Expression :

«Le théâtre de rue c’est magique !»


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