Algérie / Le Hirak face aux choix de sortie de crise : Quelles leçons tirer de l’expérience tunisienne ?

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Par Lotfi Maherzi,(*)


Les propositions actuelles de sortie de crise de l’état-major des armées, celle de la présidence de l’Etat par intérim et celles des courants démocratiques sont trop divergentes pour une solution consensuelle. Elles semblent se figer sur trois offres aux conséquences politiques totalement divergentes : élection présidentielle «sans délai» ou «négociée», transition démocratique avec constituante, élection présidentielle concomitante à un processus constituant. Trois offres qui décideront demain du système politique et de la nature du futur Etat algérien. Quel régime choisir : présidentiel ou parlementaire ? Quel mode de scrutin : proportionnel ou majoritaire? Enfin quel agenda pour les élections législatives et présidentielle : conjointes ou séparées, sachant que l’ordre électorale peut avoir un impact réel sur la conduite des électeurs et donc sur les résultats ?

D’autres questions se posent  légitimement à l’Algérie de demain.  A quel contenu dans la Constitution  faut-il faire référence à l’identité algérienne, aux normes sociétales et politiques ? 

Si oui, quelle place doit-on accorder à l’islam, à l’égalité de l’homme et de la femme, à la liberté de croyance, de conscience et de l’exercice du culte ? Autant d’hypothèses qui feront l’objet à l’avenir de difficiles négociations au sein de la société civile et des partis politiques entre ceux qui veulent mettre en place une vraie alternative démocratique, participative et citoyenne digne d’un peuple mature et ceux qui se contentent d’une restauration d’un régime recyclé et d’un pluralisme de façade.

Le modèle tunisien pourrait  nourrir la réflexion sur le devenir du futur Etat algérien
Le devenir du Hirak et ses perspectives démocratiques nous conduisent à réfléchir à titre d’exemple sur l’expérience vécue en Tunisie, seul pays du monde arabe qui poursuit une transition démocratique avec des élections libres, un pluralisme médiatique, une Constituante et un Parlement   élu démocratiquement. 
Le modèle tunisien pourrait nourrir la réflexion sur le devenir du futur Etat algérien, même si chacun des deux pays a sa spécificité, ses propres rapports de force politiques et économiques et son histoire particulière. La transition tunisienne n’est certes pas transposable, mais elle est citée comme référence par une grande partie des démocrates algériens qui considèrent que la Constituante a permis à la Tunisie de vivre un réel processus de transition démocratique, même s’il reste en chantier. Mais après presque neuf ans d’expérience démocratique, un bilan éloigné des célébrations lyriques s’impose. Il interpelle un regard extérieur moins enthousiasmant qui passe par une analyse critique des choix politiques, institutionnels, sociétaux et économiques de la jeune République tunisienne. 

Le compromis, «tawafek» comme mode de transition démocratique
L’histoire de la transition démocratique tunisienne a davantage été celle d’un compromis (tawafek) entre deux camps politiques aux référentiels idéologiques opposés et divisés sur l’approche des questions identitaires, religieuses, économiques et sociales. Le premier est conduit par les islamo-conservateurs d’Ennahda, mouvement globalisant et unitaire affilié aux Frères musulmans. Le second rassemble les progressistes, modernistes, démocrates laïques et autres courants de gauche moins structuré, dispersé et incapable de taire ses divisions et d’oublier règlements de compte et autres batailles d’ego. Attitude suicidaire qui a largement contribué à consolider la position hégémonique d’Ennahda dans le paysage politique tunisien.
Tout débute il y a juste 9 ans, le 17 décembre 2010, par un soulèvement populaire massif et pacifique qui met fin à l’ancien régime et son président Zine El Abidine Ben Ali, en fuite en Arabie Saoudite. Il est remplacé, comme le prévoit la Constitution, par le Premier ministre Mohamed Gannouchi puis par le président du Parlement Fouad Mebazaa pour assurer la transition démocratique. 
Mais le peuple tunisien encore mobilisé refuse ce changement dans la continuité et exige le départ des ministres et du Premier ministre membre du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ancien parti au pouvoir. 
Béji Caïd Essebsi (BCE), ancien ministre de Habib Bourguiba et président de la chambre des députés sous l’ancien président déchu, est choisi pour assurer la transition du pouvoir exécutif jusqu’à l’élection d’une Assemblée constituante et de la loi électorale.
 Le 23 octobre 2011, les premières élections libres d’une constituante ont vu la victoire du parti islamique Ennahda avec 90 des 127 sièges de l’Assemblée constituante. Une victoire inattendue d’autant que les islamistes n’ont pas été à l’origine du soulèvement populaire de décembre 2010. Ils ont suivi en spectateurs passifs et stratèges les manifestations populaires pour les rejoindre beaucoup plus tard.

Premier compromis : la troïka, fruit de connivences partisanes et de trahisons assumées 
Fort de son succès, Ennahda opte pour un gouvernement de coalition baptisé  Troïka, composé d’islamistes et de démocrates de gauche avec un Premier ministre Hamadi Jebali (Ennahda), un président de la République Moncef Marzouki du Congrès pour la République (CPR) et le président de l’ANC Mustafa Ben Jaafar (Ettakatol). Mais dans les faits, la Troïka est pilotée par Ennahda qui devient désormais numériquement et politiquement la force  la plus importante et la plus influente de cette assemblée démocratiquement élue. 
On imagine dès lors la colère et la déception chez les démocrates tunisiens, qui s’inquiètent de la nature de cette alliance jugée inégale, contre-nature et dangereuse pour l’avenir des institutions tunisiennes. Ils ne comprennent pas le sens de ce compromis alors qu’il existe une distance abyssale entre les contenus des programmes des démocrates et ceux des islamistes. Ils rappellent enfin que cet accord a été conclu alors qu’Ennahda tarde ou traîne à affirmer dans les actes son engagement total et sans réserve pour l’Etat de droit et que sa position hégémonique allait fortement influencer la nouvelle Constitution ainsi que la nouvelle loi électorale destinée au fonctionnement de la transition.
D’autres Tunisiens dont les opposants à la Troïka s’interrogent sur la naïveté des dirigeants d’Ettakatol et du CPR  qui semblent ignorer qu’ils sont loin d’avoir dans cette alliance l’avantage numérique, encore moins la décision politique comme ils semblent méconnaître le double souci  masqué  d’Ennahda : obtenir la caution de ces démocrates, dont la présence précieuse au sein de la Troïka leur procure un certain nombre de gains dont ceux de la posture fréquentable et compatible avec la République, puis utiliser, à terme,  ces partis comme marchepied à leur conquête politique du pouvoir. 

Trois années de gestion gouvernementale par la Troïka ont abouti à un échec politique, sécuritaire et économique
Au-delà de ces craintes, les résultats des trois années de gestion du pouvoir par la Troïka ont abouti  à un échec de gouvernance et une crise de confiance grave. Sur le plan sécuritaire, cette période fut marquée par le recours à la violence au nom de l’islam. L’assassinat en 2013 de deux leaders de l’opposition de gauche, Mohamed Brahmi et Chokri Belaïd, tous deux membres du Front populaire ont plongé la Tunisie dans un cauchemar. La dégradation de la situation sécuritaire est gérée à l’époque avec passivité, voire une discrète complaisance par le ministre de l’Intérieur affilié à Ennahda. D’ailleurs, à ce jour, la justice n’a toujours pas déterminé la vérité sur ces assassinats ni sur l’existence d’un appareil clandestin islamiste au sein du ministère de l’Intérieur.
Sur le plan économique, le bilan est calamiteux : aggravation du chômage, corruption en hausse et économie informelle précipitent la Tunisie dans la crise économique et financière la plus grave de son histoire. Une situation qui a conduit à une forte mobilisation de l’opposition démocrate et de la gauche radicale qui appelle à la grève générale et à la démission du gouvernement de la Troïka dominé par Ennahda et ses alliés. 
Pour sortir de cette crise politique, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), en accord avec d’autres organisations socioprofessionnelles et citoyennes, propose de parrainer un dialogue national dont l’objectif est de présenter une feuille de route consensuelle destinée à accélérer la transition par l’organisation d’élections législatives et présidentielle. 
Le plan de sortie de crise est signé. Ennahda accepte de se retirer du pouvoir au profit d’un nouveau gouvernement de compétences, dirigé par Mehdi Jamaa, dont la principale mission est de conduire la transition politique jusqu’aux élections de l’Assemblée des représentants du peuple (APN) et du président de la République.
Rapidement, le débat sur la question de l’organisation conjointe ou séparée de la présidentielle et des législatives oppose Nidaa Tounes aux islamistes d’Ennahda. Les premiers optent pour la séparation des deux échéances en commençant par l‘élection présidentielle. Les seconds sont en faveur de l’organisation conjointe des élections législatives et du premier tour de l’élection présidentielle. 
Non concerné par l’élection présidentielle qu’il estime mineure, Ennahda s’investit en priorité dans les législatives afin de se représenter en force dans la future Assemblée des représentants du peuple (ARP), désormais devenue le véritable lieu de pouvoir. Après un débat intense, les deux partis et d’autres acteurs de la scène politique arrivent à un compromis accordant à Nidaa Tounes l’organisation séparée des élections et consentant à Ennahda l’organisation des élections législatives avant la présidentielle.
La victoire de Nidaa Tounes ouvre une nouvelle période de cohabitation, la deuxième depuis 2011, qui va engager la Tunisie jusqu’à ce jour dans la voix du compromis.
A la veille des élections législatives, le contexte politique de l’époque, marqué par une présence islamiste chahutée et une mobilisation de Tunisiens attachés à la défense d’une Tunisie tolérante et laïque, privilégie le parti de Béji Caïd Essebsi placé en tête dans les sondages d’opinion. Le 26 octobre 2014 Nidaa Tounes sort vainqueur des élections avec 86 des 217 sièges à l’ARP, alors que Ennahda arrive en deuxième position avec 69 sièges. 
Deux mois plus tard, Béji Caïd Essebsi est élu au suffrage universel direct président de la République tunisienne aux dépens de Moncef Marzouki, président de la République sortant et réputé proche d’Ennahda.Puis survient l’impensable pour les démocrates et surtout pour les femmes tunisiennes qui ont voté massivement pour Béji Caïd Essebsi. Sans majorité absolue, Béji Caïd Essebsi fait appel aux islamistes pour former son gouvernement. Une décision qui découlait en fait d’un accord de non-agression et d’alliance gouvernementale conclu secrètement à Paris en août 2013 entre Béji Caïd Essebsi et le leader des islamistes Rached Ghannouchi. 
Un pacte qui va engager la Tunisie jusqu’à ce jour dans la voix du consensus.

De nombreux militants de Nidaa ainsi que les sympathisants qui ont opéré le vote utile pour s’opposer aux islamistes voient dans ce compromis une erreur politique qui s’apparente à une trahison, sinon à une capitulation idéologique et politique. D’autres encore accusent le nouveau Président d’avoir affaibli, voire disloqué le front unitaire, notamment dans la bataille de l’adoption des lois constitutionnelles et des prochaines échéances démocratiques. A l’évidence, ce compromis n’a rien coûté politiquement aux islamistes ; pire, il les a renforcés, alors qu’il a provoqué l’éclatement de Nidaa et une certaine perte de popularité du Président.  S’il fallait à l’époque un premier symbole à la rupture politique en Tunisie, c’est bien l’affirmation de la puissance d’Ennahda qui devient la première formation politique avec une position de force au gouvernement (plusieurs ministères-clés), au Parlement avec un bloc de 68 députés disciplinés, discrets et organisés et aux municipales avec plus de 130 maires élus. Un tel contrôle des échelons sensibles du pouvoir politique a permis une influence certaine sur la rédaction de la Constitution et des lois institutionnelles.

Des choix constitutionnels qui rendent la Tunisie ingouvernable
Et pourtant, les rédacteurs de la Constitution ont voulu donner un contenu révolutionnaire en rupture totale avec la loi de l’ancien régime. Pour empêcher l’apparition d’un pouvoir fort entre les mains d’un seul homme et se prémunir contre un retour possible de la dictature, les constitutionnalistes tunisiens ont procédé à une nouvelle répartition des pouvoirs accordant au Parlement une place au centre de la nouvelle architecture institutionnelle. Désormais le gouvernement n’est plus constitutionnellement sous la tutelle du président de la République mais seulement responsable devant le Parlement. 
Le chef du gouvernement dispose de prérogatives plus larges que celles du président de la République. Il est chargé de fixer la politique générale de l’Etat alors que le président de la République définit les politiques générales dans les domaines de la défense et des  relations étrangères. 
Dans le même esprit, la loi électorale de 2014 établit un mode de scrutin proportionnel au plus fort pour les élections au Parlement. Les rédacteurs de cette loi considèrent que le multipartisme est nécessaire, et que le scrutin à la proportionnelle favorise justement une représentation plus large des tendances politiques au sein du Parlement. Mais dans les faits, la recherche obstinée du compromis avec les islamistes allait offrir aux Tunisiens un régime parlementaire impuissant et un mode de scrutin proportionnel pervers. Bref des institutions qui ont rendu la Tunisie ingouvernable. 

Un régime parlementaire sous la tutelle des partis politiques
Huit ans après la promulgation de ces deux lois, le régime parlementaire n’a pas fonctionné de façon optimum. Il a montré au contraire ses insuffisances et ses limites à cause d’une Assemblée devenue à la fois omnipuissante et impuissante, condamné aux négociations et autres manœuvres entre les deux pôles principaux, Ennahda et Nidaa Tounes. Pour les spécialistes de la Tunisie, le régime politique qui se voulait être parlementaire  est devenu dans la pratique un régime dans lequel ces deux partis, sans disposer d’une véritable majorité, régentent tous les aspects de la vie politique du pays d’une manière hégémonique vis-à-vis des autres pouvoirs exécutif et judiciaire.
Le gouvernement en sort toujours affaibli et reste à la merci de ces alliances subissant des épisodes conflictuels entre partis au pouvoir (lutte entre Nidaa et Ennahda), au sein d’un même parti du gouvernement (lutte interne à Nidaa) ou avec la Présidence de la République. Une bataille au sommet devenue féroce à cause de la modification de la loi électorale afin d’écarter, avant les législatives et  la présidentielle de septembre et décembre 2019, des candidats populistes ou indépendants qui ont le vent en poupe et qui font de l’ombre aux formations politiques traditionnelles. Finalement la loi a été votée au Parlement, grâce aux deux partis au pouvoir Tahya Tounes du chef du gouvernement et les islamistes d’Ennahda. Mais le président de la République a refusé de la promulguer la veille de son décès, l’estimant contraire aux principes de la Constitution.
Ce conflit entre les deux têtes de l’Exécutif a affecté le fonctionnement du pouvoir exécutif de façon significative, au point où le parti du chef du gouvernement a accusé le président Béji Caïd Essebsi de violer la Constitution et de menacer la transition démocratique de l’Etat. Cette guérilla au sommet de l’Etat peut être expliquée, certes, par l’architecture bicéphale du pouvoir exécutif et ses enchevêtrements de compétences, mais aussi et surtout par les ambitions et les calculs des leaders des partis Tahya Tounes et Ennahda. Cependant, ce conflit n’aurait pas lieu d’être si les députés avaient mis en place l’arbitre suprême de l’Etat : la Cour constitutionnelle, seule habilitée à juger de la constitutionnalité des lois. En cause les tiraillements entre partis autour de la nomination de ces membres et les manœuvres secrètes des islamistes tendant à retarder sa mise en place.

Un mode de scrutin qui rend très difficile la formation de majorités
En outre, si le mode de scrutin proportionnel qui favorise le multipartisme et empêche la domination de la scène politique d’un seul parti paraît juste au premier abord, il constitue en réalité un piège dangereux pour la démocratie tunisienne. Car il rend très difficile la formation d’une majorité stable et pérenne au sein du Parlement, ce qui pousse nécessairement les partis aux programmes antagonistes à négocier des compromis pour constituer une majorité capable de prendre des décisions. Il a également entraîné une Assemblée très divisée avec pour conséquence un éparpillement considérable des voix des électeurs.
Or, pour les partisans du scrutin majoritaire, une élection dans une démocratie vertueuse n’a pas pour but de favoriser des divisions, mais de permettre la mise en place d’une majorité apte à gouverner. Seul le scrutin dit majoritaire à deux tours peut satisfaire cette condition et permettre à des partis de dégager une majorité pérenne. Ils précisent que dans l’hypothèse d’une révision de la loi électorale promise par plusieurs candidats à la future élection présidentielle de septembre prochain, les formations telles que Tahya Tounes, Nidaa Tounes ou Ennahda seront toujours présentes dans la compétition électorale, mais avec le nouveau mode de scrutin : si l’une à la majorité, les deux autres seront dans l’opposition.
C’est donc bien le pouvoir renforcé du Parlement sur l’Exécutif et le système proportionnel qui ont conduit sous des formes inédites en Tunisie conflits et instabilité politique. Ce sont également ces choix institutionnels qui ont contribué à transférer le pouvoir du Parlement aux chefs des partis politiques devenus trop puissants, ou plutôt impuissants à constituer des majorités de coalition, toujours fragiles et incertaines, aboutissant in fine à un régime parlementaire tyrannique. C’est la grande tragédie de la transition démocratique tunisienne.

Une Constitution marquée par des référentiels identitaires ambigus, voire antagonismes
Après plus de deux ans de positionnements politiques, de négociations et d’affrontements entre élus sécularistes et tenants d’un conservatisme islamique, la nouvelle Constitution va présenter, à cause de ces antagonismes, d’une manière dominante des articles de lois ambiguës, à interprétations multiples, voire fortement inspirées par les islamistes alors principale force dans le Parlement tunisien. Parmi les nombreux facteurs de    clivage, retenons à titre d’exemple la question de la prise en compte ou non de la dimension religieuse de l’Etat. Les islamistes défendent l’application des règles de l’islam à la vie sociale alors que les sécularistes insistent sur une conception laïque de la société tunisienne. Au final et après de houleuses négociations, les rédacteurs de la Constitution ont écarté la référence à la charia, remplacée par des articles marqués par de savants mélanges entre la place prédominante faite à l’islam et le caractère civil de l’Etat.
Symbolique de ces antagonismes idéologiques et politiques, l’article premier de la Constitution qui consacre l’islam religion de l’Etat : «La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain, l’Islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime», alors que l’article 2 affirme dans le même temps le caractère civil de l’Etat tunisien : «La Tunisie est un Etat à caractère civil, fondé sur la citoyenneté, la volonté du peuple et la primauté du droit.» Deux articles qui se contredisent puisque le premier affirme que l’islam est la religion de l’Etat et le second soutient que l’Etat serait civil.
Même ambiguïté de l’article 6 qui garantit «la liberté de croyance et de conscience et l’exercice du culte», tout en affirmant que l’Etat devra interdire «toute atteinte au sacré». Dans le même temps, elle s’engage à interdire les «appels à l’accusation d’apostasie», revendication arrachée par l’opposition laïque. Ces contradictions qu’on retrouve entre dispositions religieuse et civile  sont fréquentes dans la Loi fondamentale. Elles résultent de la recherche obstinée du consensus afin de masquer les antagonismes identitaires et permettre à chacun de trouver les éléments de satisfaction.

Les Tunisiens qui souffrent traduisent leur sentiment en se jetant dans les bras du populisme de droite et des islamistes
Le régime parlementaire, le mode électoral ainsi que les jeux politiques partisans ont enfanté des alliances gouvernementales sans vision  ni détermination à trouver des solutions efficaces aux problèmes des Tunisiens. L’injustice sociale, la pauvreté, le chômage, la corruption et le régionalisme, à l’origine de la chute de la dictature de l’ancien régime de Ben Ali, persistent et dégradent la situation économique et sociale du pays et des citoyens. Une situation où de puissantes minorités de privilégiés anciennement proches de l’ancien régime ou complices avec l’actuel cohabitent avec des millions de Tunisiens qui survivent avec la plus extrême misère et le plus grand dénuement, sans espoir que cela change.
Les islamistes et la droite populiste trouvent un terrain fertile au sein de ces populations appauvries alors qu’elles ne sont partisanes ni de la charia ni des discours simplificateurs et trompeurs des populistes. Elles sont tout simplement séduites par ces partis parce qu’elles sont devenues des partenaires visibles et opérationnelles. Elles les suivent parce qu’elles sont persuadées qu’avec eux tout ira mieux et que si elles votent pour ces partis, c’est parce que les problèmes qu’elles affrontent ne sont pas pris en compte ni par le gouvernement ni par les partis traditionnels. A quelques semaines des élections présidentielle et législatives, le discours islamo-populiste  à la fois social et anti-système se généralise à tous, toutes classes confondues, par-delà les clivages afin d’exploiter au mieux la paupérisation de la société. Et les sondages confirment le succès de ces discours conservateurs et populistes, notamment au sein des classes moyennes qui, à l’évidence, craignent leur déclassement ou leur basculement vers les classes populaires considérées comme inférieures.
Cette montée en puissance des thèses islamo-populistes est aussi le résultat du néolibéralisme outrancier qui a cours en Tunisie depuis Ben Ali, accentué d’une part par le désarroi idéologique conservateur des cohabitations successives et d’autre part par les absences, les silences et les reculs des démocrates qui restent sourds à ces Tunisiens déclassés, préférant continuer leur petites tambouilles de politiciens en quête de la sainte bénédiction des islamistes, pour rester au pouvoir et garder leurs futurs bureaux de ministres. Pour les Tunisiens qui souffrent, cette classe politique n’est plus crédible et ne peut plus incarner ni l’espoir ni la compétence. C’est pour cela qu’ils risquent de donner massivement leurs voix à ceux qu’ils estiment proches de leurs aspirations.

L’islamisation rampante et noyautage des institutions de l’Etat
Les processus de compromis entre les gouvernements successifs et les islamistes d’Ennahda ont accordé à ce parti le temps de la maturité. Le temps d’opérer un quadrillage de terrain et de noyauter discrètement et avec patience les départements de la Justice, de l’Intérieur, de l’Education et bien d’autres secteurs stratégiques comme les lieux de culte. Les islamistes ont placé leurs imams convertis en porte- voix du parti dans l’indifférence et le silence des gouvernements successifs. Dès lors, rien n’arrête Ennahda pour imposer sa loi et élargir sa base. D’ailleurs, leur masque est tombé le jour où leur dirigeant Rached Ghannouchi, filmé à son insu, demandait aux salafistes, pressés d’en découdre, de la patience et de la raison, le temps de terminer le job (noyautage) et de contrôler l’armée. Aussi faut-il être crédule, naïf ou simplement amnésique (par rapport à l’histoire des expériences islamistes en Algérie et dans le monde) pour espérer, un moment, que ce parti laisserait des coalitions fragiles et sous contrôle démanteler ces acquis considérés inhérents au compromis.
Pour rendre le parti fréquentable, notamment après le modus vivendi de Paris, les dirigeants d’Ennahda tentent de lisser le discours habituel en lui donnant une apparence acceptable, en tout cas compatible avec la République. Un virage en trompe-l’œil qui masque une volonté de changer la vie des Tunisiens dans le domaine vital de leur identité arabo-musulmane. Ainsi le hidjab est devenu l’uniforme féminin par excellence, les appels à la prière se font à coups élevés de décibels, suivis dans certaines mosquées non contrôlées de prêches virulents qui exigent l’application de la charia.
Ennahda sait que cette stratégie d’islamisation rampante et de conquête discrète de pouvoir sera facilitée grâce à l’impuissance des élites bourgeoises des partis démocrates à occuper le terrain de la contestation populaire, car incapables de gérer les phénomènes de sacrifice et du volontariat qui les dépasse. Elle sait également que ces partis sont incapables, d’ici les prochaines élections, de transformer la colère sociale en vraie mobilisation politique capable d’inverser les rapports de force aujourd’hui en sa faveur. Enfin, elle connaît la nature des rivalités des partis démocrates associés au gouvernement ou dans l’opposition, sans culture ou tradition unitaire ni vision politique et économique commune.
Tout cela laisse présager une hégémonie perturbante pour la jeune démocratie tunisienne. Et cette impression peut être renforcée par le risque probable d’une victoire des prochaines législatives et présidentielle, à l’issue desquelles le parti Ennahda contrôlerait, sans aucun contrepoids des démocrates, tout le pouvoir de la base au sommet : présidence de la République, gouvernement, Assemblée nationale et collectivités territoriales.
C’est ce système du tawafek prolongé, avec ses disputes et ses frasques, que le Hirak doit absolument éviter.
Voilà où en est l’expérience démocratique en Tunisie à la veille d’importantes échéances électorales. Mais au-delà de ce bilan global lourdement sceptique, il est juste de reconnaître que les Tunisiens ont réussi à construire, à pas lents mais sûrs, les institutions de leur deuxième République démocratique, malgré une situation économique et sociale d’une extrême fragilité. La Tunisie est aujourd’hui indiscutablement le seul pays du monde arabe qui poursuit son processus de transition et fait plus que jamais figure d’exception dans les paysages chaotiques de l’après-«printemps arabe».
Les avancées sont réelles en dépit des contradictions et autres antagonismes relevés dans le texte. Les innovations sont incontestables : création d’autorités constitutionnelles de régulation élus (médias, droits de l’homme, élections, lutte contre la corruption, environnement), caractère civil de l’Etat, liberté de conscience, liberté d’expression, égalité entre hommes et femmes, abolition de la polygamie, parité comme principe de base des candidatures. Autant de libertés individuelles et collectives consacrées dans la Constitution tunisienne.
En fait, c’est surtout la politique du compromis et les modèles institutionnels choisis par les Tunisiens, après la chute du régime Ben Ali, qui pose problème. Un parlementarisme impuissant, un code électoral  pervers, des cohabitations contre-nature et la recherche absolue du compromis avec les islamistes n’ont pas permis à la transition démocratique tunisienne de progresser, de répondre aux attentes des Tunisiens et aux impératifs de gouvernance. Ils ont à l’inverse accentué la crise institutionnelle, politique et économique.  Et c’est ce système du tawafek prolongé, caricature du modèle italien ou belge avec ses disputes et ses frasques, que le Hirak doit absolument éviter. Certes et d’une certaine manière, le compromis conjoncturel n’est pas toujours synonyme de compromission ou de reniement de convictions. A condition, d’une part, de ne pas s’en tenir à une incantation de consensus qui est plus l’alibi d’une cohabitation durable et mortifère comme l’exemple tunisien l’a montré, mais de construire en commun et d’une manière transitoire un nouveau logiciel programmatique en vue d’une rupture radicale avec l’ancien système. 
Un programme dans lequel les acteurs politiques qui adhèrent à ce compromis doivent s’engager sur des fondamentaux républicains reconnus par les normes internationales : primauté du civil sur le militaire, alternance du pouvoir, indépendance de la justice, séparation des pouvoirs et autonomie des contre-pouvoirs, égalité entre les hommes et les femmes, respect des droits humains et liberté de culte et de conscience.  Ce compromis préalable à la mise en place d’un réel processus de transition permettra aux partis démocrates de retrouver leur crédibilité, puis leur efficacité électorale lors des compétitions politiques. 
Pour cela il faut que les nouvelles générations de ces partis et les nouveaux acteurs du Hirak imaginent des projets neufs qui suscitent l’espoir et inventent des alternatives qui aboutiraient à ce miracle, depuis longtemps inconnu en Algérie et ignoré par la transition tunisienne :  mettre en place une politique qui parle au peuple et fasse croire en l’avenir. A condition sur la forme de montrer des visages neufs du Hirak qui ne sentent pas l’ambition et l’usure. Et sur le fond, de proposer,  contrairement aux flous idéologiques et institutionnels tunisiens, des programmes rendant plus lisibles et crédibles les institutions et plus affirmées dans les textes et dans la pratique les valeurs essentielles comme la liberté, le respect des droits humains, la séparation des pouvoirs, le pluralisme et la libre confrontation des idées contraires. Bref, un nouveau contrat social qui permettrait de débloquer une société prisonnière d’un pouvoir autiste, vieux et usé qui refuse de jouer le rôle historique de passeur démocratique.
Les obstacles sont donc énormes. Mais ils ne pourront remettre en question ce que le Hirak a gagné et qu’on ne pourra plus lui reprendre : une formidable leçon d’espérance, de maturité politique, de citoyenneté et d’humanisme. Rester sourd à cet espoir serait laisser le Hirak et ses vertus démocratiques aux forces conservatrices et populistes. 
C’est l’erreur de la transition tunisienne et ce qu’il fait qu’elle soit arrivée aujourd’hui à cette situation précaire, incertaine et risquée, malgré les avancés importantes sur les voies de la liberté, des droits humains et des pratiques démocratiques. 
L. M.
(*) Professeur d’université, ancien recteur.


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