Turquie / Révélations sur les conversations macabres du commando de tueurs pendant l’assassinat de Khashoggi

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Article glaçant de la presse turque, peu repris dans les médias – le manque de réactions à l’assassinat de ce journaliste commandité par le probable futur roi d’Arabie Saoudite restera dans les annales…

Sur cette photo prise le 5 octobre 2018, un homme tient une photo du journaliste disparu Sur cette photo prise le 5 octobre 2018, un homme tient une photo du journaliste disparu Jamal Khashoggi lors d’une manifestation devant le consulat saoudien à Istanbul. (Photo AFP) lors d’une manifestation devant le consulat saoudien à Istanbul. (Photo AFP)

Le quotidien turc Sabah a révélé pour la première fois au public des enregistrements audio des conversations effroyables entre les 15 hommes du commando saoudien et leur victime, le journaliste Jamal Khashoggi.

Les conversations enregistrées avant et pendant l’assassinat du journaliste et opposant, au consulat du royaume à Istanbul, le 2 octobre 2018, ont été obtenues par l’Organisation nationale turque du renseignement (MIT) juste après cet acte horrible, et ont été communiquées aux autorités turques chargées de l’enquête, ainsi qu’aux fonctionnaires internationaux et à leurs institutions.

L’une des conversations entre Maher Abdulaziz Mutreb, le numéro deux du commando, et le Dr Salah Muhammed Al-Tubaigy, responsable de l’institut médico-légal du Département saoudien de la sécurité générale, qui était chargé de démembrer le corps de Khashoggi, est enregistrée à 13h02, soit 12 minutes seulement avant que Khashoggi n’arrive au consulat pour finaliser sa procédure de mariage.

Mutreb se trouve à l’entrée du consulat général saoudien situé dans le quartier de Beşiktaş à Istanbul

La conversation entre les deux hommes, qui figurent parmi les cinq suspects passibles de la peine de mort en Arabie saoudite pour ce meurtre, est la suivante :

Mutreb : Est-il possible de mettre le corps dans un sac ?

Al-Tubaigy : Non. Trop lourd, très grand aussi. En fait, j’ai toujours travaillé sur des cadavres. Je sais très bien les découper. Je n’ai jamais travaillé sur un corps chaud, mais je m’en sortirai facilement. Habituellement, je mets mes écouteurs et j’écoute de la musique quand je découpe les cadavres. En même temps, je sirote mon café et je fume. Quand je l’aurai démembré, vous emballerez les morceaux dans des sacs en plastique, vous les mettrez dans des valises et vous les sortirez du bâtiment.

On entend également Al-Tubaigy dire : « Mon supérieur à l’institut médico-légal n’est pas informé de ce que je fais. Il n’y a personne pour me protéger », une façon de demander une protection de la hiérarchie remontant en ligne directe au prince héritier Mohammed ben Salmane pour la responsabilité du démembrement du corps de Khashoggi.

La photo de gauche montre al-Tubaigy attendant devant un bureau de contrôle des passeports à l’aéroport Atatürk d’Istanbul à son arrivée.

A la fin de la conversation, Mutreb demande si l’« animal à sacrifier » est arrivé. À 13h14, un membre non identifié de l’escouade de tueurs dit : « [Il] est là. »

Khashoggi entre dans le consulat saoudien

D’après les enregistrements publiés, Khashoggi est accueilli par un visage familier ou quelqu’un qu’il connaît, à en juger par sa réaction. On lui dit que le consul général Mohammad al-Otaibi est également présent dans le bâtiment. D’abord, il est poliment invité dans le bureau du consul au deuxième étage. Quand il commence à avoir des soupçons, il est entraîné par le bras. Il dit alors : « Laissez-moi partir, qu’est-ce que vous croyez faire ? »

Dès que Khashoggi entre dans la pièce, Mutreb dit : « Asseyez-vous s’il vous plaît. Nous devons vous ramener [à Riyad]. Il y a un ordre d’Interpol. Interpol a exigé votre retour. Nous sommes là pour vous emmener ». Ce à quoi Khashoggi répond : « Il n’y a pas de poursuites contre moi. Ma fiancée m’attend dehors. »

Au cours de ces conversations, un autre membre non identifié du commando, probablement en train de camper le « méchant flic » pendant l’interrogatoire, dit à plusieurs reprises à Khashoggi « d’abréger ».

A 13h22, Mutreb demande à Khashoggi s’il a des téléphones portables sur lui. Khashoggi répond « J’ai deux téléphones portables ». Mutreb demande « quelle marque » et Khashoggi dit « iPhone ».

Après ces échanges, pendant les 10 dernières minutes qui se sont terminées par la mort de Khashoggi, le dialogue se poursuit :

Mutreb : Laissez un message pour votre fils.

Khashoggi : Que dois-je dire à mon fils ?

Mutreb : Vous allez écrire un message, essayons, faites nous voir.

Khashoggi : Qu’est-ce que je devrais dire, « à bientôt » ?

Un membre non identifié de la brigade de tueurs : Abrège !

Mutreb : Vous allez écrire quelque chose comme « Je suis à Istanbul ». Ne t’inquiète pas si tu ne peux pas me joindre.

Khashoggi : Je ne devrais pas dire kidnappé ?

Un membre non identifié du commando : Enlevez votre veste !

Khashoggi : Comment une telle chose peut-elle se produire dans un consulat ? Je n’écris rien du tout.

Un membre non identifié de la brigade de tueurs : Abrège !

Khashoggi : Je n’écris rien du tout.

Mutreb : Écrivez, M. Jamal. Dépêchez-vous. Aidez-nous pour que nous puissions vous aider, parce qu’à la fin nous vous ramènerons en Arabie saoudite et si vous ne nous aidez pas, vous savez ce qui va arriver.

Khashoggi : Il y a une serviette ici. Vous allez me droguer ?

Al-Tubaigy : Nous allons vous endormir.

Après avoir été drogué, Khashoggi dit « arrêtez de me couvrir la bouche » avant de perdre connaissance.

« J’ai de l’asthme. Ne faites pas ça, vous allez m’étouffer ». Ce sont les derniers mots de Khashoggi.

Ses assassins lui avaient déjà mis un sac en plastique sur la tête, et il finira par mourir étouffé. Des bruits de lutte acharnée dominent la suite de l’enregistrement, entrecoupés parfois de questions et de directives échangés entre les membres du commando.

« Il dort ? », « Il lève la tête », « continue de pousser », « pousse bien ».

Avant que Khashoggi ne rende son dernier souffle, les bruits de lutte et de suffocation continuent pendant un certain temps. Puis commence la phase post-mortem, qui contient des sons du démembrement du corps de Khashoggi.

À 13h39 précises, on entend le bruit d’une scie d’autopsie. Cette opération barbare dure une demi-heure.

Selon le livre « Diplomatic Atrocity : The dark secrets of the Khashoggi murder » [Atrocité diplomatique : Les sombres secrets du meurtre de Khashoggi], écrit par des journalistes de Sabah [journal quotidien national turc, NdT] Abdurrahman Şimşek, Nazif Karaman et Ferhat Ünlü, le corps de Khashoggi a été démembré par al-Tubaigy et sorti du bâtiment dans cinq valises. L’endroit où se trouve le corps de Khashoggi demeure inconnu.

Khashoggi a été tué et démembré par un groupe d’agents saoudiens dans le consulat du pays à Istanbul le 2 octobre 2018. Niant d’abord et minimisant ensuite l’événement – présenté comme un homicide involontaire lors d’une bagarre – Riyad a finalement reconnu presque trois semaines après sa disparition que Khashoggi avait fait l’objet d’un assassinat prémédité, mais a nié toute implication de la famille royale.

L’événement a été imputé à des fonctionnaires subalternes, dont cinq sont désormais passibles de la peine de mort en raison de leur implication. Fin mars, un procureur saoudien a déclaré qu’il demanderait la peine de mort pour cinq des vingt et un suspects impliqués dans cette affaire. Ankara a déclaré que cela n’était pas satisfaisant et a exigé une véritable coopération de Riyad.

Le corps de Khashoggi n’a pas été retrouvé et le royaume reste silencieux sur sa localisation. L’experte en droits de l’homme de l’ONU qui a mené une enquête indépendante sur le meurtre de Khashoggi, Agnes Callamard, a déclaré le mois dernier dans un rapport que l’État d’Arabie saoudite portait la responsabilité de ce meurtre. Le rapport a également trouvé des « preuves crédibles » qui relient le prince héritier Mohammed ben Salmane à l’assassinat de Khashoggi. L’experte a indiqué qu’elle n’avait reçu aucune coopération de la part de Riyad et seulement une aide minimale de la part des États-Unis.

La préméditation du meurtre révélée par des enregistrements

Les enregistrements, réalisés avant l’assassinat, entre le 28 septembre et le 2 octobre 2018, révèlent en détail le plan et les préparatifs effectués entre le consulat saoudien à Istanbul et l’administration de Riyad.

Le 28 septembre, lorsque Khashoggi s’est présenté au consulat saoudien pour obtenir les papiers nécessaires pour épouser sa fiancée Hatice Cengiz, Ahmed Abdullah al-Muzaini, qui travaillait comme chef du renseignement saoudien au consulat du royaume à Istanbul, a informé Riyad, avec un code d’urgence, que Khashoggi était arrivé au consulat. Riyad a également été informé du retour de Khashoggi au consulat le 2 octobre.

Le même jour, à 19h08, le consul saoudien Otaibi s’est entretenu par téléphone avec un responsable du cabinet de Saoud al-Qahtani, un proche collaborateur du prince héritier Mohammed.

Au cours de la conversation, le meurtre de Khashoggi a été qualifié d’« affaire privée » et de « mission top-secrète ». Le responsable a déclaré au consul saoudien : « le chef de la sécurité de l’État m’a appelé. Ils ont une mission. Ils veulent qu’un des responsables de votre délégation s’occupe d’une affaire privée. Ils veulent quelqu’un de votre protocole… pour une mission privée et top-secrète. Il peut même obtenir une autorisation si nécessaire. »

Ces déclarations prouvent que le meurtre de Khashoggi n’a pas été commis sans le consentement du prince héritier saoudien.

A 20 heures, Muzaini a reçu un appel téléphonique du consul saoudien Otaibi, qui lui a dit qu’« il y aura un stage de formation spécial à Riyad ».

« J’ai reçu un appel de Riyad. Ils m’ont demandé de trouver un officier qui travaillait auparavant pour le protocole. Mais, c’est top secret… il y aura de la formation… pendant presque cinq jours. C’est top secret. Je veux un officier de renseignement fiable et [du courant, NdT] nationaliste. »

Pendant le reste de la conversation, les deux hommes ont discuté des possibilités de vols entre Istanbul et Riyad. Muzaini a demandé si la formation commencerait le jour d’avant ou non, ce à quoi le consul saoudien lui a répondu : « Oui, ils disent que oui ».

Un jour avant le meurtre, le 1er octobre 2018 à 21 h 48, une conversation entre deux responsables saoudiens non identifiés s’est déroulée comme suit : « Une commission d’Arabie saoudite viendra demain, il y a quelque chose qu’ils vont faire au consulat dans mon bureau », a dit l’un d’eux.

L’autre a demandé si « cela » se passerait au premier étage, et il a reçu une réponse lui disant : « Non, juste à côté de mon bureau. Ça durera deux ou trois jours, et ils n’ont pas de personnel affecté au bureau du dessus. »

« Ok, je serai au consulat à 8 heures du matin », a dit l’autre. « Le nom de l’homme qui viendra au consulat est M. Maha [un surnom] et ils auront un laisser-passer du chef de la commission. »

Source : Daily Sabah, Abdurrahman Simsek & Nazif Karaman, 09-09-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

2018

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