Karim Amellal, ambassadeur, délégué interministériel à la Méditerranée : «On n’a pas fait assez pour notre diaspora»

 

Farouche défenseur de la diaspora qu’il place au coeur des relations algéro-françaises, Karim Amellal, qui a fait partie du dernier voyage du président Emmanuel Macron en Algérie, décrypte, dans cet entretien, les tenants et aboutissants de cette visite.

Le Haut Conseil de coopération qui vise à réunir régulièrement les deux chefs d’État, la déclaration d’Alger, la réunion des deux présidents en présence de hauts responsables de l’armée et des services de renseignement, tout est passé au crible de l’ambassadeur, délégué interministériel à la Méditerranée. Satisfait, Karim Amellal a trouvé cette visite très fructueuse. Il le dit, d’ailleuers, et de manière très explicite: «Je n’ai vu de bout en bout de ce déplacement aucune forme d’humiliation du président Macron en Algérie, mais au contraire, une volonté de travailler ensemble, de coopérer sur des bases nouvelles, d’égal à égal». Et pour Amellal, ce ne sont pas quelques histrions excités qui vont entraver cette formidable dynamique retrouvée entre les deux pays. La seule chose qu’il relève est ce manque d’audace politique dans le dossier de la diaspora dont il est un fervent défenseur. « Je pense honnêtement que, de part et d’autre, on ne l’a pas fait assez et c’est dommage», regrette-t-il soulignant, par ailleurs, que le président Macron a ce souci de valoriser les diasporas en France, dont il rappelle chaque fois les richesses et les apports à notre pays. Au plan strictement économique, il faut relever qu’aucun contrat n’a été signé. À ce propos, Karim Amellal explique que l’objectif de cette visite n’était pas de signer des contrats, mais de recréer du lien, de favoriser un climat de confiance, de renouveler les termes d’un partenariat fructueux pour nos deux pays, en particulier pour la jeunesse.

L’Expression: Vous avez fait partie du dernier voyage du président de la République française Emmanuel Macron en Algérie. Pouvez-vous nous dire quels sont les principaux résultats tangibles de cette visite de trois jours?

Karim Amellal: Cette visite d’amitié du président de la République française, Emmanuel Macron, en Algérie, a été très importante. D’abord, parce qu’elle a permis de resserrer les liens, de recréer les conditions d’un dialogue positif et constructif, de la confiance aussi. Non que la confiance ait été rompue au cours de ces dernières années, car on sait que les deux chefs d’Etat se parlent régulièrement et se portent une estime réciproque, mais deux années de Covid-19, des malentendus, ont créé entre nous de la distance. Il était donc essentiel de se voir, et cela, je crois, nous a fait beaucoup de bien. Ensuite, ce déplacement a permis, grâce à l’entente très forte entre nos deux présidents, de mettre sur pied un partenariat d’égal à égal que traduit la Déclaration d’Alger signée le 27 août. Ce texte pose les bases d’une relation renouvelée, qui n’oublie pas le passé, mais se projette dans l’avenir, par le besoin d’innovation, de la jeunesse, d’emplois, de culture, et lance des initiatives fortes dans ces domaines.

Il y a eu, également, la création d’ «un Haut Conseil de coopération». Pourriez-vous être plus explicite sur ce Haut Conseil? Concrètement, en quoi va-t-il booster les choses de manière à avancer sérieusement dans la relation entre nos deux pays?
Ce Haut Conseil de coopération vise à réunir régulièrement les deux chefs d’Etat pour faire un bilan de notre coopération dans tous les domaines, donner de nouvelles impulsions, de nouvelles orientations. On a vu à quel point il était essentiel que nos deux présidents se parlent et se rencontrent régulièrement. Ce Haut Conseil institutionnalise ce dialogue au plus haut niveau.

Les deux parties ont signé «la déclaration d’Alger» qui évoque, mais en filigrane, la question de la circulation des personnes dont celle des visas. Le dossier a sérieusement empoisonné la relation bilatérale. «La bombe» a-t-elle été définitivement désamorcée?
Nous savons à quel point ce sujet est crucial pour de nombreux Algériens. La mobilité est un enjeu très important entre nos deux pays. Le sujet a été abordé au plus haut niveau et il me semble que les conditions sont réunies pour qu’il y ait des avancées dans ce domaine. L’essentiel est d’organiser une mobilité positive, notamment pour les talents, les acteurs économiques, les étudiants, les universitaires, et les artistes qui doivent pleinement en bénéficier.

Les deux Présidents se sont réunis en présence de hauts responsables de l’armée et des services de renseignement. Une première pour l’Algérie et la France. Qu’annonce ce rapprochement inédit dans l’histoire des deux pays?
Je crois que ce format est un excellent format et qu’il va permettre de faire avancer de nombreux sujets. Il est important que, aux côtés des décideurs politiques, les plus hauts responsables de la Sécurité nationale, de la lutte contre le terrorisme, du renseignement se rencontrent régulièrement et confrontent leurs points de vue, leurs positions. C’est ainsi que les convergences, mais aussi les désaccords, peuvent s’exprimer et que des convergences peuvent voir le jour.

Sur l’épineuse question mémorielle, les deux Présidents ont convenu de créer une commission d’historiens. Que devient le rapport Stora? Ou alors a-t-on consommé l’échec et donc on efface tout et on recommence…
Les enjeux mémoriels sont au coeur des échanges que le président Macron a avec son homologue algérien, vous le savez. Le rapport Stora a fait l’objet d’une mise en oeuvre méthodique: plus de la moitié des recommandations ont déjà été réalisées, et cela va se poursuivre. Cette démarche est d’abord franco-française, destinée à apaiser et à réconcilier les mémoires qui sont issues de la guerre d’Algérie. Sur le plan bilatéral, le Président a toujours dit que la main était tendue pour avancer ensemble. Cette commission mixte d’historiens est une excellente nouvelle qui s’inscrit dans cette démarche commune. Elle doit être mise en place dès que possible et commencer à travailler. Le travail de mémoire, indispensable, ne doit cependant pas exclure de parler d’avenir, au contraire. C’est un peu, je crois, le cap fixé par les présidents Macron et Tebboune lors de ce déplacement.

Au sujet de la diaspora, on a privilégié une approche strictement économique alors que le dossier mérite plus d’audace au plan politique, vu son importance hautement stratégique. Pourquoi ce choix à votre avis?
Je suis entièrement d’accord avec vous et vous savez que je suis un farouche avocat de la mobilisation de la diaspora depuis bien longtemps. Je pense honnêtement que, de part et d’autre, on ne l’a pas fait assez et c’est dommage. Le président Macron a ce souci de valoriser les diasporas en France, dont il rappelle chaque fois les richesses et les apports à notre pays, mais aussi la capacité à jeter des ponts entre deux cultures, deux pays.
C’est pourquoi il a souhaité emmener avec lui une délégation composée majoritairement de Franco-Algériens qui aiment passionnément leurs deux pays et travaillent à rapprocher les coeurs et les esprits. Je pense, par exemple, au chef-cuisinier Mohamed Cheikh, à la cheffe d’orchestre Zahia Ziouani, au journaliste Rachid Arhab qui porte un très beau projet de plateforme culturelle entre les deux rives, Plumm, au journaliste sportif Smail Bouabdellah, au président de l’université Dauphine, Mouhoub El Mouhoud, à l’entrepreneur Sofiane Lesage, à la sportive Sarah Ourahmoune, à l’entrepreneur et startupper Chemseddine Bezzitouni, et à bien d’autres encore. La France et l’Algérie sont riches de leur diaspora, et celle-ci doit jouer un rôle-clé entre les deux pays, sur le plan économique comme dans tous les domaines.

C’est la première fois que les deux Présidents se renco-ntrent… Ils ont affiché leur bonne entente qui est nécessaire, mais pas suffisante pour une bonne et durable relation. Comment sauvegarder cette entente?
Leur amitié et leur disposition à travailler ensemble, dans le cadre, je le répète, car c’est essentiel, d’un partenariat mutuellement avantageux, dans le respect de chacun. La relation entre les chefs d’État est cruciale, on le sait, mais elle doit être relayée, consolidée, entretenue par d’autres canaux, institutionnels – comme le Haut Conseil de coopération et le Cihn – mais aussi par des formats nouveaux entre communautés d’affaires, d’artistes, réseaux d’entrepreneurs, diaspora. Ce sont tous ces fils tissés entre nous qui sont le socle d’une relation saine et durable.

Aucun contrat, ni prochaine visite n’ont été annoncés. Est-ce une manière de dire qu’il ne faut pas se précipiter?
L’objectif de cette visite n’était pas de signer des contrats, mais de recréer du lien, de favoriser un climat de confiance, de renouveler les termes d’un partenariat fructueux pour nos deux pays, en particulier pour la jeunesse. C’est une étape, une étape-clé je crois, sur le chemin de notre relation. Il y en aura d’autres.

Cela n’a pas empêché des parties de l’extrême droite française de monter au créneau pour crier au scandale allant jusqu’à parler d’«une humiliation du président Macron à Alger».
Nous sommes habitués à ce que la relation entre la France et l’Algérie, hélas, soit l’otage d’extrémistes et de haineux, de part et d’autres. Je crois que notre relation est bien plus forte que ça, et que ce ne sont pas quelques histrions qui peuvent sérieusement menacer ce qui unit des millions de Français et d’Algériens, et notre désir commun d’avancer ensemble. Je n’ai vu de bout en bout de ce déplacement aucune forme d’humiliation du président Macron en Algérie, mais au contraire une volonté de travailler ensemble, de coopérer sur des bases nouvelles, d’égal à égal, du respect, de l’estime réciproque et, oui, de l’amitié.


Brahim TAKHEROUBT


 

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