Noam Chomsky : « La guerre en Ukraine accélère l’horloge de l’apocalypse. »

         Depuis le début de la guerre en Ukraine, la stratégie militaire de la Russie et les objectifs géostratégiques du président Vladimir Poutine ont fait l’objet de nombreuses spéculations. En effet, on ne sait toujours pas ce que veut Poutine, et les invitations répétées du président ukrainien Volodymyr Zelenskyy à une rencontre en tête-à-tête ont été rejetées par Moscou, même s’il semble que cela pourrait bientôt changer. Pendant ce temps, la destruction de l’Ukraine se poursuit sans relâche, tandis que les pays européens et les États-Unis augmentent leurs dépenses militaires, ce qui est sans doute l’indication la plus claire à ce jour qu’une nouvelle guerre froide pourrait être en cours.

L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) renforce son front oriental et aucun signe en provenance de Washington n’indique que l’administration Biden souhaite s’engager dans une diplomatie constructive pour mettre fin à la guerre en Ukraine. En fait, le président Joe Biden jette de l’huile sur le feu en utilisant un langage particulièrement provocateur à l’encontre du président russe. 

Un garçon devant un entrepôt en feu qui a été bombardé à Kiev, en Ukraine, le 17 mars 2022.                       ARIS MESSINIS / AFP VIA GETTY IMAGES

Dans l’interview ci-dessous, Noam Chomsky, universitaire de renommée mondiale et dissident de premier plan, se penche sur les développements les plus récents (au 30 mars) concernant la guerre en Ukraine, mais nous entraîne également dans un remarquable tour d’horizon de l’extrême sélectivité de l’indignation morale des États-Unis. Il nous fait également part de certaines de ses réflexions en ce qui concerne la culture politique contemporaine aux États-Unis, entre autres la refonte de l’univers idéologique du parti républicain, la ferveur politique et l’interdiction de publication de certains livres.

C.J. Polychroniou : Noam, les derniers compte rendus sur la guerre en Ukraine indiquent que la Russie semble changer de stratégie, montrant l’intention de partitionner le pays « comme la Corée du Nord et du Sud », selon certains responsables ukrainiens. Dans le même temps, l’OTAN a décidé de renforcer son front oriental, comme si la Russie avait l’intention d’envahir la Bulgarie, la Roumanie et la Slovénie, tandis que Washington continue non seulement de faire la sourde oreille à propos de la paix en Ukraine, mais nous avons entendu Biden tenir un discours de virilité toxique à l’encontre de Poutine lors de sa récente visite en Pologne, ce qui a incité, à son tour, le président français Emmanuel Macron à mettre en garde contre l’utilisation d’un langage provocateur alors qu’il tente actuellement d’obtenir un cessez-le-feu. En fait, même le diplomate américain chevronné Richard Haass a déclaré que les paroles de Biden ont transformé une situation qui était déjà dangereuse en une situation encore plus dangereuse. Je vous pose ici cette question en toute sincérité, est-il déjà arrivé que les États-Unis envisagent que la résolution des conflits puisse se faire par d’autres moyens que l’intimidation et l’utilisation systématique de la force ?

Noam Chomsky : Il y a plusieurs questions ici, toutes importantes, toutes méritant plus de considération que ce que je peux tenter de faire ici. Je vais les aborder l’une après l’autre, à peu près dans l’ordre.

En ce qui concerne la situation militaire actuelle, il existe deux versions radicalement différentes. La plus connue est celle du chef des services de renseignements militaires ukrainiens, le général Kyrylo Budanov : la tentative de la Russie de renverser le gouvernement ukrainien a échoué, et la Russie se retire maintenant dans les zones occupées du sud et de l’est du pays, dans la région du Donbass et sur la côte orientale de la mer d’Azov, en préparant un « scénario à la coréenne ».

Le chef de la direction principale des opérations de l’état-major général des forces armées de la Fédération de Russie, le général de corps d’armée Sergey Rudskoy, raconte une histoire bien différente (au 25 mars) : une version du célèbre « Mission accomplie » de George W. Bush en Irak, mais sans les fioritures théâtrales :

L’objectif principal de cette « opération militaire spéciale » était de défendre la République populaire du Donbass contre les assauts génocidaires des nazis ukrainiens de ces huit dernières années. L’Ukraine ayant rejeté la diplomatie, il était nécessaire d’élargir l’opération pour en arriver à la « démilitarisation et à la dénazification » de l’Ukraine, en détruisant les cibles militaires avec grande prudence pour épargner les civils. Les principaux objectifs ont été efficacement atteints, exactement comme prévu. Ce qui reste à faire, c’est de « libérer complètement le Donbass ».

Deux histoires différentes pour une même fin, ce qui, je suppose, est exact.

L’Occident, de manière tout à fait attendue, opte pour la première version. C’est-à-dire qu’il fait sienne l’histoire qui nous raconte que la Russie est incapable de conquérir des villes situées à quelques kilomètres de sa frontière et défendues par des forces militaires qui selon les normes mondiales sont modestes et soutenues par une armée de citoyens.

Ou bien l’Occident opte-t-il pour cette histoire-ci (la seconde) ? Ses réactions indiquent qu’il préfère la version du général Rudskoï : une machine militaire russe incroyablement puissante et efficace, ayant rapidement atteint ses objectifs en Ukraine, est maintenant prête à passer à l’invasion de l’Europe, écrasant peut-être l’OTAN tout aussi efficacement. Si tel est le cas, il est nécessaire de renforcer le front oriental de l’OTAN pour empêcher l’invasion imminente par cette force monstrueuse.

Une autre hypothèse se dessine : Se pourrait-il que Washington souhaite asseoir plus fermement le grand cadeau que Poutine lui a fait en plaçant l’Europe sous son emprise, et qu’il ait donc l’intention de renforcer un front oriental dont il sait qu’il n’est pas menacé d’invasion ?

Jusqu’à présent, Washington ne s’est pas écarté de la position de la déclaration conjointe que nous avons évoquée précédemment. Cette déclaration de politique générale, d’une importance cruciale, a confirmé la volonté de Washington d’accueillir l’Ukraine au sein de l’OTAN et a « finalisé un cadre de défense stratégique qui crée une base pour le renforcement de la coopération entre les États-Unis et l’Ukraine en matière de défense stratégique et de sécurité » en fournissant à l’Ukraine des armes de pointe antichars et d’autres armes, ainsi qu’un « vigoureux programme de formation et d’entraînement, conformément au statut de l’Ukraine en tant que partenaire de l’OTAN aux nouvelles opportunités ».

Il y a beaucoup de débats savants pour sonder les recoins profonds de l’âme tordue de Poutine afin de découvrir pourquoi il a décidé d’envahir l’Ukraine. En recourant à une agression criminelle, il est allé un pas plus loin que les habituelles mobilisations annuelles aux frontières de l’Ukraine dans un effort pour tenter d’attirer l’attention sur ses appels restés sans réponse quand il demande que soient prises en compte les préoccupations de la Russie en matière de sécurité, ces dernières étant reconnues comme essentielles par nombre de diplomates américains de haut niveau, de directeurs de la CIA et de nombreux autres intervenants qui ont prévenu Washington du caractère insensé d’ignorer ces préoccupations.

Peut-être que l’exploration de l’âme de Poutine est la bonne approche pour comprendre sa décision de février 2022. Mais il se peut qu’il existe une autre hypothèse. Peut-être voulait-il plutôt, en agissant ainsi, dire ce que lui et tous les autres dirigeants russes disent depuis l’ancien président Boris Eltsine, il y a 25 ans, au sujet de la neutralisation de l’Ukraine ; et peut-être que, même si la déclaration conjointe hautement provocatrice a été tue aux États-Unis, Poutine y a-t-il prêté attention et a donc décidé d’intensifier les efforts annuels dédaignés jusque là pour en arriver à une agression directe.

Une hypothèse, peut-être.

La presse rapporte que « l’Ukraine est prête à déclarer sa neutralité, à abandonner sa volonté d’adhérer à l’OTAN et à promettre de ne pas développer d’armes nucléaires si la Russie retire ses troupes et si Kiev reçoit une garantie de sécurité… »

Cela soulève une question : Les États-Unis vont-ils céder et accélérer les efforts visant à épargner à l’Ukraine de nouvelles souffrances au lieu d’interférer dans ces efforts en refusant de prendre part aux négociations et en maintenant la position de la déclaration de politique générale de septembre dernier ?

Cette question nous amène à l’appel improvisé de Biden à destituer Poutine, ce qui n’offre aucune échappatoire à ce dernier. La déclaration de Biden, reconnue comme une déclaration de guerre virtuelle qui pourrait avoir des conséquences terribles, a suscité une immense consternation dans le monde entier, notamment au sein de son équipe, qui s’est empressée d’assurer au monde entier que ses mots ne voulaient pas dire ce qu’ils disaient. À en juger par la position de son entourage proche sur les questions de sécurité nationale, il est difficile d’être optimiste.

Trump est maintenant débordé sur sa droite, aussi difficile à imaginer que cela ait pu l’être il y a peu.

Biden a depuis expliqué que son commentaire était une explosion spontanée d’« indignation morale », une répulsion face aux crimes du « boucher » qui dirige la Russie. Essayons de voir si il existe actuellement d’autres situations qui pourraient susciter le même type d’indignation morale ?

Il n’est pas difficile de penser à des cas précis. L’un des plus terrifiants est celui de l’Afghanistan. Littéralement, des millions de personnes sont confrontées à la famine, une tragédie colossale. Il y a de la nourriture sur les marchés, mais faute d’accès aux banques, les personnes ayant peu d’argent doivent se contenter de regarder leurs enfants mourir de faim..

Pourquoi ? L’une des principales raisons est que Washington refuse de débloquer les fonds de l’Afghanistan, or ceux-ci sont conservés dans des banques new-yorkaises, et ce afin de punir les pauvres Afghans qui osent résister à la guerre menée par Washington depuis 20 ans. Les prétextes institutionnels sont encore plus infâmes : Les États-Unis doivent bloquer et conserver les fonds des Afghans affamés au cas où les Américains voudraient obtenir des réparations pour les crimes du 11 septembre 2001, crimes pour lesquels les Afghans n’ont aucune responsabilité. Rappelons que les talibans ont offert une reddition complète, ce qui aurait signifié la présentation des suspects d’Al-Qaïda. (Ils n’étaient que suspects au moment de l’invasion américaine, et en fait c’était aussi le cas bien après, comme l’a confirmé le FBI). Mais les États-Unis ont répondu avec fermeté en décrétant que « les États-Unis ne souhaitent pas négocier de redditions.» Ces propos ont été tenus par le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, repris par George W. Bush.

Si ce crime suscite une quelconque indignation morale, elle est bien difficile à déceler. Et c’est loin d’être le seul cas. Y a-t-il des leçons à en tirer ? Peut-être, mais bien qu’elles semblent relativement simples, elles méritent toutefois quelques mots.

L’indignation morale face aux crimes russes en Ukraine est compréhensible et justifiée. L’extrême sélectivité de l’indignation morale est également compréhensible, mais par contre elle n’est pas justifiée. Elle est compréhensible en raison de sa banalité.

Il est difficile d’imaginer un principe moral plus élémentaire que la Règle d’Or – dans la tradition juive, c’est la règle selon laquelle « ce qui vous est odieux, ne le faites pas à autrui ». [Sous une forme primitive, « Ne fais aux autres que ce qu’ils t’ont fait », la loi du talion, ordonnée dans le pentateuque, est une loi de progrès, dans la mesure où elle s’oppose à la vengeance incontrôlée et disproportionnée. La vengeance n’est pas condamnée, mais doit être « juste », NdT].

Nulle règle n’est plus élémentaire, ni plus systématiquement violée. C’est également vrai pour son corollaire : Il convient de consacrer son énergie et ses efforts là où on peut faire le plus de bien. En ce qui concerne les affaires internationales, cela signifie normalement se focaliser sur les actes de son propre État, en particulier dans les sociétés plus ou moins démocratiques où les citoyens ont un certain rôle à jouer en matière de résultats. Nous pouvons déplorer les crimes commis au Myanmar [également connu sous le nom de Birmanie], mais nous ne pouvons pas faire grand-chose pour atténuer la souffrance et la misère au Myanmar. Nous pourrions faire beaucoup pour aider les malheureuses victimes qui ont fui ou ont été expulsées, les Rohingyas au Bangladesh. Mais nous ne le faisons pas.

Le constat est général. Le principe est assurément élémentaire. Dire que dans les faits, ce principe n’est pas respecté serait un véritable euphémisme.

Ce n’est pas que nous ne comprenions pas et n’honorions pas le principe. Nous le faisons, avec une véritable passion, lorsque le principe est observé dans les sociétés de nos ennemis officiels : Nous admirons beaucoup les Russes qui défient courageusement la dure autocratie russe et protestent contre l’invasion russe. Cela s’inscrit dans une longue tradition. Nous avons toujours énormément admiré les dissidents soviétiques qui condamnaient les crimes de leur propre État, et nous ne nous sommes jamais souciés de ce qu’ils disaient des autres, même lorsqu’ils applaudissaient les principaux crimes des États-Unis. Idem pour les dissidents chinois et iraniens. Ce n’est que lorsque le principe s’applique à nous-mêmes que nous sommes incapables de l’envisager.

Une illustration dramatique parmi tant d’autres est l’invasion américaine de l’Irak. On peut la critiquer, la qualifiant de « bévue stratégique » (selon Barack Obama) mais ce n’est pas là son essence : c’est une agression non provoquée et meurtrière, le « crime international suprême » selon les termes du jugement de Nuremberg.

Par conséquent, la sélectivité dramatique de l’indignation morale est compréhensible, mais elle constitue en fait en elle-même une autre indignation. Dans une sorte de piètre forme de justification, nous pouvons ajouter que ce n’est pas une invention des États-Unis. Nos prédécesseurs, en tant que puissances impériales hégémoniques, n’étaient pas différents, y compris la Grande-Bretagne ; ils étaient sans doute pires, bien qu’après des siècles de comportement infâme, il y ait maintenant un début de prise de conscience.

Pour passer à la question suivante, arrive-t-il aux États-Unis d’imaginer que les conflits pourraient être résolus par des moyens pacifiques ? Sans aucun doute. Il en existe des exemples qui méritent d’être examinés de plus près. Nous pouvons apprendre beaucoup de ceux-ci concernant les affaires internationales, si toutefois c’est ce que nous voulons.

En ce moment même, on nous invite tous à saluer un exemple remarquable d’initiative américaine visant à résoudre un conflit par des moyens pacifiques : le « sommet du Néguev » en cours entre Israël et quatre dictatures arabes, qui « augmentera les chances de paix et de résolution des conflits dans toute la région », selon le secrétaire d’État Antony Blinken, qui représente Washington à cette rencontre historique.

Le sommet réunit les États les plus brutaux et les plus violents de la sphère d’influence américaine, sur la base des accords d’Abraham, qui ont permis pour la première fois de nouer des relations à caractère politique entre Israël, les Émirats arabes unis (EAU) et le Maroc, l’Arabie saoudite étant implicitement présente par l’intermédiaire de son satellite, la dictature de Bahreïn. Ces états ont été rejoints au sommet par l’Égypte, qui subit actuellement la dictature la plus féroce de son histoire peu glorieuse, avec quelque 60 000 prisonniers politiques et une répression brutale. L’Égypte est le deuxième plus grand bénéficiaire de l’aide militaire américaine, après Israël. Il ne devrait pas être nécessaire de se pencher sur le sinistre dossier du principal bénéficiaire, récemment désigné comme un État où règne l’apartheid par Human Rights Watch et Amnesty International.

Les EAU et l’Arabie saoudite partagent la responsabilité majeure de ce que l’ONU décrit comme la pire crise humanitaire au monde : le Yémen. Le bilan officiel de l’année dernière est de 370 000 morts. Quant au bilan réel, personne ne le connaît. Le pays complètement en ruines est confronté à une famine quasi totale. L’Arabie saoudite a renforcé le blocus du seul port utilisé pour les importations de nourriture et de carburant. L’ONU lance des avertissements extrêmement alarmants, parmi lesquels la menace d’une famine imminente pour des centaines de milliers d’enfants. Les avertissements de nature générale sont repris par des spécialistes américains, notamment Bruce Riedel de la Brookings Institution, qui a été analyste principal de la CIA pour le Moyen-Orient sous quatre présidents. Il affirme que l’« action offensive » saoudienne devrait faire l’objet d’une enquête pour crime de guerre.

Les forces aériennes saoudiennes et émiraties ne peuvent pas fonctionner sans une aide américaine constituée d’avions, de formation, de renseignements et de pièces de rechange. La Grande-Bretagne est partie prenante dans le crime, accompagnée d’autres puissances occidentales, mais ce sont les États-Unis qui mènent le bal.

La dictature marocaine a également été saluée par l’initiative de paix de Trump. Dans les derniers jours de son mandat, Donald Trump a même reconnu officiellement l’annexion du Sahara occidental par le Maroc, au mépris du Conseil de sécurité de l’ONU et de la Cour internationale de justice – ce qui, incidemment, renforce le quasi-monopole du Maroc sur le potassium, une ressource vitale et irremplaçable, qui fait désormais partie intégrante des prérogatives des États-Unis.

La reconnaissance de l’annexion criminelle par le Maroc n’aurait pas dû surprendre. Elle venait après la reconnaissance par Trump de l’annexion par Israël de la partie syrienne du plateau du Golan et du Grand Jérusalem considérablement agrandi, dans les deux cas cela s’est fait en violation avec les injonctions du Conseil de sécurité. Le soutien de Trump à ces violations du droit international a été assumé dans les deux cas dans le cadre du merveilleux isolement dont jouissent souvent les États-Unis, comme cela s’est fait dans leur façon de torturer Cuba pendant 60 ans..

Ce ne sont là que de nouvelles illustrations de l’engagement en faveur de l’« État de droit » et du caractère sacré de la souveraineté dont Washington fait preuve depuis 70 ans en Iran, au Guatemala, au Brésil, au Chili, en Irak, et ainsi de suite – engagement qui oblige les États-Unis à dérouler le tapis rouge pour que l’Ukraine rejoigne l’OTAN.

Le sommet que nous célébrons actuellement est une émanation directe des accords d’Abraham. Pour les avoir mis en œuvre, Jared Kushner a été proposé pour le prix Nobel de la paix (par Alan Dershowitz, professeur de droit à Harvard).

Les accords d’Abraham d’alors et le sommet du Néguev d’aujourd’hui ne constituent en rien une première démonstration de l’attachement de Washington à la résolution pacifique des conflits. Après tout, Henry Kissinger a reçu le prix Nobel de la paix pour avoir réussi à ramener la paix au Viêt Nam, peu après avoir lancé l’un des appels au génocide les plus spectaculaires de l’histoire diplomatique : « Une campagne de bombardement massive au Cambodge. Tout ce qui vole sur tout ce qui bouge.» Les conséquences en ont été effroyables, mais peu importe.

Le prix qui a été attribué à Kissinger me fait penser à la proposition formulée par un physicien israélien qui consistait à décerner le prix de physique à Menachem Begin [fondateur du parti israélien Likoud et ancien Premier ministre]. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, il a répondu : « Eh bien, il a reçu le Nobel de la paix, alors pourquoi pas le Nobel de physique ? »

Parfois, il n’est pas juste d’en faire une boutade. Jimmy Carter méritait certainement le Nobel de la paix qui lui a été décerné pour ses efforts après son départ de la présidence, bien que le comité d’attribution ait souligné que, alors qu’il était encore en fonction, la « contribution cruciale du président Carter à la conclusion des accords de Camp David entre Israël et l’Égypte [était] en soi un exploit suffisamment important pour le qualifier pour le prix Nobel de la paix ».

Les efforts de Carter en 1978 ont sans doute été entrepris avec les meilleures intentions du monde. Et pourtant, ce n’est pas tout à fait ce qui s’est passé. Menachem Begin a bien accepté d’abandonner le projet israélien de colonisation du Sinaï égyptien, mais il a insisté pour que les droits des Palestiniens soient exclus des accords, et la colonisation illégale a fortement augmenté pendant le mandat d’Ariel Sharon, toujours avec l’aide essentielle des États-Unis et en violation avec les injonctions du Conseil de sécurité. Et comme les analystes stratégiques israéliens l’ont rapidement souligné, supprimer la dissuasion égyptienne a permis à Israël d’intensifier ses attaques contre le Liban, ce qui a finalement conduit à l’invasion de 1982, soutenue par les États-Unis, celle-ci ayant tué quelque 20 000 Libanais et Palestiniens et détruit une grande partie du Liban, sans aucun prétexte crédible.

Ronald Reagan a finalement ordonné à Israël de mettre fin à l’assaut lorsque le bombardement de la capitale Beyrouth a mis Washington dans une situation embarrassante sur le plan international. Israël a bien sûr obtempéré, mais a maintenu son contrôle sur le Sud-Liban en commettant des atrocités systématiques contre ceux qu’il qualifiait de « villageois terroristes » alors qu’ils résistaient à cette occupation barbare. C’est aussi Israël qui a mis en place une infâme salle de torture à Khiam, gardée en souvenir après qu’Israël ait été contraint de se retirer par la guérilla du Hezbollah. On m’a fait visiter cette pièce avant qu’elle ne soit détruite par les bombardements israéliens qui souhaitait effacer tout souvenir de ce crime.

Donc, oui, il y a des cas où les États-Unis, comme d’autres puissances impériales hégémoniques avant eux, ont cherché à résoudre des conflits par des moyens pacifiques.

Revenons à ce qu’il se passe ici, les Républicains soutiennent des politiques fortes contre la Russie, bien que leur « grand chef » ne cesse de faire varier son discours concernant Poutine afin de rester en phase avec les évolutions en cours. La question qui se pose ici est la suivante : Pourquoi les membres du Parti républicain soutiennent-ils toujours la Russie et Poutine, notamment ceux qui se trouvent à l’extrême droite de l’échiquier politique ? Qu’est-ce qui motive l’extrême droite américaine à être dissidente au sein du Parti républicain au sujet de la Russie alors que l’écrasante majorité de l’opinion publique du pays soutient l’Ukraine ?

Il ne s’agit pas seulement de la Russie et de l’Ukraine. Alors que l’Europe a condamné la « démocratie illibérale » du Premier ministre Viktor Orbán en Hongrie, celui-ci est devenu la coqueluche d’une grande partie de la droite américaine. Fox News et son principal diffuseur Tucker Carlson en tête, mais d’autres « conservateurs » éminents participent aux éloges du régime nationaliste chrétien proto-fasciste qu’Orbán a imposé tout en saccageant les libertés et la démocratie hongroises.

L’horloge de la fin du monde ne parle plus de minutes, pendant le mandat de Trump elle est passée aux secondes, et elle est maintenant réglée à 100 secondes avant minuit – extinction.

Tout cela traduit un conflit au sein du Parti républicain – ou, pour être plus précis, je devrais dire ce qui reste de ce qui était autrefois un parti politique légitime mais qui est désormais classé aux côtés de partis européens aux origines néofascistes. Trump a en effet précipité des tendances qui remontent à la prise de contrôle du parti par Newt Gingrich il y a 30 ans. Et le voilà maintenant débordé sur sa droite, aussi incroyable que cela ait pu paraître il y a peu. Une grande partie de la direction dérive vers le modèle Orbán ou au-delà, entraînant avec elle un électorat de base en adoration. Je pense que le débat qui a lieu au sein du parti concernant la Russie et l’Ukraine doit être replacé dans ce contexte.

Les législateurs républicains intensifient leurs efforts pour faire interdire les livres sur la race, comme si l’esclavage et l’oppression raciale aux États-Unis étaient des créations de l’imagination plutôt que des faits historiques. Les pressions visant à interdire les livres et à supprimer les votes sont-elles liées ? Ces évolutions constituent-elles une nouvelle fois une indication qu’une guerre civile pourrait se préparer aux États-Unis ?

Interdire la publication de livres n’est pas nouveau aux États-Unis et supprimer les votes des gens considérés comme n’étant pas « les bonnes personnes » est aussi typiquement américain que la tarte aux pommes, pour utiliser un cliché. C’est quelque chose qui revient actuellement en force alors que l’organisation républicaine, dont on pense qu’elle pourrait bientôt revenir au pouvoir, s’oriente vers une sorte de proto-fascisme. Certains analystes prudents prédisent une guerre civile. A tout le moins, c’est une grave crise interne qui se dessine. On parle depuis longtemps du déclin américain. Dans la mesure où celui-ci est réel, le facteur principal est interne. Si nous allons plus au fond des choses, la majeure partie de la décomposition sociale interne résulte de l’impact brutal des programmes néolibéraux des 40 dernières années, sujets que nous avons déjà abordés. C’est déjà assez grave lorsque la Hongrie dérive vers un proto-fascisme nationaliste chrétien. Lorsque cela se produit dans l’État le plus puissant de l’histoire mondiale, les implications sont inquiétantes.

Imposer des sanctions sévères aux pays qui refusent de se plier aux ordres de Washington est une tactique utilisée de longue date par les États-Unis. En fait, même les universitaires qui vivent dans des pays soumis à des sanctions sont traités comme des indésirables. Et de façon générale, la culture politique des États-Unis ne favorise pas du tout l’expression de voix dissidentes dans l’arène publique. Souhaitez-vous commenter ces traits fondamentaux de la culture politique aux États-Unis ?

C’est un sujet beaucoup trop vaste pour être abordé ici. Et bien trop important pour être commenté à la légère. Mais il convient de rappeler qu’une fois de plus, ce n’est pas là quelque chose de nouveau. Tout le monde se souvient que l’auguste Sénat avait remplacé le nom des frites (French fries) par celui de « frites de la liberté » dans une réaction furieuse face au refus impudent de la France de prendre part à la campagne criminelle de Washington en Irak. Nous pourrions bientôt assister à une chose similaire si le président français Macron, l’une des rares voix raisonnables dans les hautes sphères occidentales, continue d’appeler à la modération en paroles et en actes et à la recherche d’options diplomatiques. La facilité avec laquelle on se laisse aller à l’alarmisme remonte à bien plus loin, atteignant des sommets comiques lorsque les États-Unis sont entrés dans la Première Guerre mondiale et que tout ce qui était allemand devenait instantanément un objet d’anathème.

Le fléau que vous mentionnez ne se limite pas aux rivages américains. Pour prendre un exemple personnel, un de mes collègues m’a récemment appris qu’un de ses articles lui a été renvoyé, sans avoir été lu, par une revue de philosophie très respectée en Angleterre, accompagné d’une note indiquant que l’article ne pouvait pas être pris en compte parce qu’il est citoyen d’un pays soumis à des sanctions : l’Iran.

L’Europe s’oppose fermement à ces sanctions, mais comme d’habitude, elle se soumet au Maître, jusqu’à interdire un article d’un philosophe iranien. Le grand cadeau de Poutine envers Washington a été de renforcer cette subordination.

Je pourrais ici même ajouter de nombreux exemples, dont certains tirés de mon expérience personnelle, mais on ne doit pas oublier que la toxicité s’étend bien au-delà.

Nous vivons une époque dangereuse. Il nous faut nous souvenir que, pendant le mandat de Trump, les aiguilles de l’horloge de l’apocalypse ont laissé tomber les minutes et n’indiquent que les secondes, elle est maintenant réglée à 100 secondes avant minuit – extinction. Les analystes qui ont réglé l’horloge donnent trois raisons à cela : la guerre nucléaire, la destruction de l’environnement et le délitement tant de la démocratie que d’une sphère publique libre, ce qui sape tout espoir de voir des citoyens informés et sensibilisés contraindre leurs gouvernements à triompher de la double course au désastre.

La guerre en Ukraine a exacerbé ces trois tendances désastreuses. La menace nucléaire a fortement augmenté. La nécessité impérieuse de réduire fortement l’utilisation des combustibles fossiles a été réduite à néant par l’adulation des destructeurs de toute vie sur Terre ayant sauvé la civilisation face aux Russes. Et la démocratie tout comme une sphère publique libre connaissent un déclin inquiétant.

Cela rappelle tellement ce qu’il se passait il y a 90 ans, même si les enjeux sont bien plus importants aujourd’hui. À l’époque, les États-Unis ont répondu à la crise en ouvrant la voie à la social-démocratie, en grande partie sous l’impulsion d’un mouvement ouvrier renaissant. L’Europe a sombré dans les ténèbres fascistes.

Ce qui va se passer maintenant est incertain. La seule certitude que nous ayons est que cela ne dépend que de nous.

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C. J. Polychroniou est économiste politique/scientifique politique, auteur et journaliste. Il a enseigné et travaillé dans de nombreuses universités et centres de recherche en Europe et aux États-Unis. Actuellement, ses principaux intérêts de recherche portent sur l’intégration économique européenne, la mondialisation, le changement climatique, l’économie politique ainsi que la politique des États-Unis et la déconstruction du projet politico-économique du néolibéralisme. Il contribue régulièrement à Truthout et est membre du Public Intellectual Project de Truthout. Il a publié de nombreux livres et plus de 1000 articles qui sont parus dans une variété de revues, de magazines, de journaux et de sites d’information populaires. Nombre de ses publications ont été traduites en plusieurs langues étrangères, notamment en arabe, chinois, croate, espagnol, français, grec, italien, néerlandais, portugais, russe et turc. Ses derniers livres sont Optimism Over Despair : Noam Chomsky On Capitalism, Empire, and Social Change (2017); une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiés à l’origine sur Truthout et rassemblés par Haymarket Books ; Climate Crisis and the Global Green New Deal : The Political Economy of Saving the Planet (avec Noam Chomsky et Robert Pollin comme principaux auteurs) ; The Precipice : Neoliberalism, the Pandemic, and the Urgent Need for Radical Change, une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiée à l’origine sur Truthout et rassemblée par Haymarket Books ( 2021); et Economics and the Left: Interviews with Progressive Economist (2021).


Source : Truthout, C.J. Polychroniou, Noam Chomsky, 30-03-2022  Traduit par les lecteurs du site Les-Crises


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