La puissance poétique d’Idir, l’artiste qui a fait connaître la musique algérienne au monde

08.05.2020

La mort de l’icône algérienne Idir a clôturé un chapitre important de la musique algérienne. Au cours de sa brillante carrière, Idir a modernisé et promu la richesse des mélodies et de la poésie kabyle , popularisé la culture nord-africaine et plaidé pour l’unité et la tolérance en Algérie et en France.

Regarder la vie d’Idir dans la musique, c’est se pencher sur le rapport de l’Algérie avec son histoire et son identité, mais aussi se demander ce que signifie être exilé dans un nouveau pays, la France, et être citoyen du monde.

Hamid Cheriet, mieux connu sous le nom d’Idir, est né en 1949 et a grandi pendant la guerre d’indépendance algérienne à Aït Yenni, un petit village bordant la chaîne de montagnes Djurdjura de Kabylie. C’est dans ce cadre qu’Idir a développé une profonde compréhension des riches traditions orales de sa propre culture kabyle, une branche de la culture amazigh (berbère) .

Grâce aux rôles de sa mère et de sa grand-mère en tant qu’hôtes de vigiles au sein de leur communauté locale, où la poésie et les contes locaux étaient récités, Idir est venu apprendre le pouvoir des mots dès son jeune âge.

Au début, il n’a pas poursuivi une carrière dans la musique. Mais sa vie a pris un tournant en 1973 quand il a été appelé à tout moment pour remplacer le chanteur kabyle Nouara à Radio Alger. Cela a conduit à son enregistrement Rsed A Yidess (May Sleep Come) et A Vava Inouva (My Dad). A Vava Inouva deviendra bientôt son œuvre la plus emblématique ainsi que l’une des premières chansons nord-africaines à obtenir une reconnaissance internationale.

En 1976, après avoir accompli son service militaire et déménagé à Paris, à la demande du label français Pathe-Marconi, il produit son premier album , du nom de son tube A Vava Inouva . Cela a marqué le début d’une longue et fructueuse carrière musicale.

Idir et sa fille Tanina Cheriet se produisent à Paris en 2013. David Wolff / Patrick / WireImage

Ambassadeur de Kabylie

Peu de temps après avoir obtenu son indépendance des Français, le nouveau gouvernement algérien a commencé un processus d’ arabisation au rythme soutenu dans tout le pays. Cela impliquait de promouvoir l’arabe comme langue nationale. Cela a privé une grande partie de la riche diversité linguistique et culturelle du pays. Cela était particulièrement vrai parmi les factions amazighes de la population, qui représentaient un tiers du total.

Ces politiques gouvernementales répressives ont provoqué une protestation politique de masse dans toute la Kabylie en 1980, une période connue sous le nom de printemps berbère , suivi plus tard du printemps noir en 2001. Ces deux périodes de troubles sociaux ont été violemment réprimées par le gouvernement algérien.

Ce sont ces politiques répressives qu’Idir, ardent défenseur de son héritage kabyle, a consacré une grande partie de sa vie aux combats. Il l’a fait à travers sa musique kabyle sans vergogne et son rôle de défenseur de la culture kabyle.

Certains artistes, comme feu Matoub Lounes – une autre grande figure de la musique kabyle – critiquaient extérieurement le gouvernement dans leur contenu lyrique. Les paroles d’Idir portaient leur pouvoir dans leurs représentations poétiques de la vie et de la culture sociales kabyle.

Les chansons A Vava Inouva et Zwit Rwit (Shake It Move It), à la fois sur son premier album et les pierres angulaires de sa carrière, en sont de bons exemples. La première est une ballade mélancolique, dépeignant l’atmosphère des veillées auxquelles il a assisté dans son enfance. Le second est une pièce de danse exaltante qui transmet l’ambiance optimiste d’un mariage.

Cet album, suivi d’ Ayarrach Negh (Pour nos enfants) en 1979, porte la marque musicale du son d’Idir. C’est un savant mélange d’instruments traditionnels: la flûte de berger qu’il a appris à jouer enfant, le bendir (un tambour sur cadre), le tambourin et la darbouka (un tambour en forme de gobelet) accompagné de la guitare, de la basse et de la batterie .

Rempli d’un sentiment de mélancolie et de nostalgie en tant qu’exilé en France, ses chansons expriment son profond désir de maison et abordent des thèmes universels. C’est dans leur essence universelle, porteuse de mémoires et d’histoires collectives, que ses chansons conservent leur pouvoir.

  Multicolore et multiculturel

Après une décennie de rupture avec le show business, Idir revient sur le devant de la scène en 1991 avec une sortie en compilation, suivie de la sortie de son troisième album deux ans plus tard. En 1993, Les chasseurs de Lumières (Light Hunters) Idir aborde ses thèmes favoris: l’exil, la liberté et l’amour. Cela s’est produit à un moment de bouleversements politiques graves, l’ Algérie connaissant une guerre civile violente et sanglante entre le gouvernement militaire et les groupes islamistes.

Bien qu’Idir soit resté fidèle à son héritage spécifiquement kabyle, il a maintenu un fort sentiment de fierté algérienne à travers lequel il a recherché la fraternité, la démocratie et la laïcité, en ces temps de troubles et d’incertitude. A ce titre, il apparaît en collaboration avec le célèbre chanteur Raï Cheb Khaled , en 1995, pour un concert à Paris promouvant la paix, la liberté et la tolérance, auprès d’un public berbère et algérien arabophone.

Défenseur de longue date de l’unité, Idir a continué de promouvoir la paix et le sens de l’unité avec la sortie de son album Identités (Identités) en 1999. Cela comprenait des collaborations avec une grande variété d’artistes d’horizons différents: français, nord-africains, maliens. et ougandais.

               Une Vava Inouva en concert à Alger en 2018.

 

Pour tenter de combler les deux rives de la mer Méditerranée, Identités a également présenté un duo émouvant avec le musicien et producteur franco-espagnol Manu Chao intitulé A Tulawin (Une Algérienne Debout) (A Standing Algérien), un puissant message d’espoir pour un pays ravagé par la guerre civile. L’album lie également la Kabylie à la musique folk celtique, dans laquelle il se produit avec la chanteuse écossaise Karen Matheson et le guitariste breton Gilles Servat, dans des collaborations innovantes.

L’album résume une vision d’une France multiculturelle et multicolore, qu’il réaffirmera plus tard dans son album de 2007 La France des Couleurs .

Dans ses deux derniers albums, Adrar Inu (My Mountain) et Ici et Ailleurs (Here and There), sortis en 2013 et 2017, Idir a offert une image plus intime de sa musique, remontant à la source de son inspiration, sa Kabylie natale , avec des réinterprétations de certains des classiques du répertoire de la musique populaire française, comme La Boheme (Bohême) avec feu Charles Aznavour. En 2018, pour la première fois en 38 ans, Idir est apparu sur scène à Alger pour un concert célébrant le nouvel an berbère. Deux ans plus tard, il a fièrement parlé dans des interviews des manifestations pacifiques en cours en Algérie.

Idir n’a produit qu’une poignée d’albums studio. Néanmoins, sa contribution au monde de la musique et de la culture a été immense. On se souviendra de lui pour la promotion de son héritage kabyle dans le monde, contribuant ainsi à sa durabilité contre l’effacement culturel, pour la recherche d’une Algérie pacifique, démocratique, laïque et unie, et pour sa vision de la tolérance et de l’intégration en France. Tout astucieusement – et subtilement – fait à travers sa musique.


06.05.2020

   Idir, quatre Lettres et un grand destin

Idir nous a quittés alors que le Monde est plombé par les douleurs de la pandémie. Il nous a quittés en laissant dans notre petit monde intime la tristesse de l’Absent. Nous le savions malade, très malade, nous ne pensions pas qu’il allait mourir. Il a tellement fait partie de nous, que nous le pensions immortel, comme tous ces symboles qui ne meurent jamais. Nous pensions qu’il était immortel comme son nom, comme le patriarche Vava Inouva.

De son vrai nom Hamid Cheriet, Idir un nom si court et si simple, deviendra le grand Idir pour le monde entier et le toujours Hamid pour nous. On se demandera toujours comment une éternité culturelle naîtrait d’une si simple et si douce mélodie rejaillie des entrailles de la mémoire collective, des chants d’une tradition ancestrale transmise de génération en génération et de bouche en bouche.

Les escaliers de la bibliothèque universitaire

Idir, le chanteur, est né au début des années 1970, alors que la berbérité était éreinté par le confinement de l’idéologie de l’exclusion et alors que commençaient à pousser les timides lueurs et les premiers balbutiements de la protestation. Idir est, en effet, né de ce sentiment naïf et sain que tout était dans notre passé dont nous pouvions faire l’avenir et dont nous rêvions si craintivement, mais avec, au fond, bien de la fierté aussi dissimulée qu’elle pouvait l’être. Avec sa chanson, Idir était devenu une espèce rare de ces leaders politiques troubadours, à la Bob Dylan et à la Joan Baez ; avec Vava Inouva, il devenait le déclencheur d’un éveil dissimulé dans la mélodie d’une berceuse. Il se passait, avec lui, quelque chose que personne n’avait imaginé ; cette chanson sauvée par la mémoire des grands-mères allait chaque jour, un peu plus, devenir un «tube» mondial.

Pourtant, tout avait commencé si simplement, si docilement et si secrètement à la fois. Hamid Cheriet qui avait la passion de ses études de géologie et celle, plus secrète, des sons de sa guitare, s’asseyait avec un petit groupe sur les escaliers de la bibliothèque universitaire d’Alger, pour gratter quelques notes de musique, avant qu’un jour ne naisse cette étincelle qui allait éclairer la chanson kabyle et, au-delà même, la sincérité d’une quête de soi et d’un sentiment d’épanouissement.

C’était un jour de 1972, toujours sur les mêmes escaliers, Hamid accompagnait délicatement ses notes de musique des paroles de Vava Inouva. Parmi ce petit groupe de copains, il y avait une autre voix, une voix douce et gentille, celle de d’une camarade qui reprenait posément les paroles de Hamid, comme pour répéter les berceuses au coin du feu. C’était une étudiante, comme lui, Nacira qui venait d’une petite ville du Sud, qui ne connaissait pas un mot de kabyle mais qui avait la voix et la parole justes, pour répondre en écho à Hamid, dans un parfait duo chanté. Ce qui n’était qu’un jeu d’amusement au milieu d’un groupe de copains, allait trouver, quelques semaines plus tard, une scène, une scène inattendue et inespérée qui deviendra le point de départ d’une immense carrière.

La Fête des Cerises

Tout allait commencer, en 1973, à Larbaa Nath Irathen qui était devenue par le Saint des cerises, un lieu où convergeaient les désirs de se retrouver et de se ressourcer. Aux Cerises d’Icherridhen dont parlait l’écrivain Jules Roy, venait s’ajouter le sentiment d’exister culturellement, avec cette mémoire de la résistance de 1870 durant laquelle les cerises représentaient «le sang versé pour une cause sacrée».
Les organisateurs de la «Fête des Cerises» de Larbaa Nath Irathen avaient, dans leur spontanéité, prévu une manifestation culturelle au cours de laquelle devait se produire la troupe Imazighen Imoula qui faisait à la fois du théâtre, de la musique et tout ce qui pouvait ressembler à de la culture. A l’époque, tout était bon à prendre ! C’est à cette occasion que nous avions convaincu Hamid de monter sur scène, avec Nacira, pour chanter, pour la première fois, sur scène, Avava Inouva.

Ce fut un triomphe ! Idir était né, avec lui un grand chanteur qui ne se savait pas. La salle reprit le chant «Aker ammis umazigh» avec le drapeau national et le garde à vous des gendarmes présents pour contrôler que «tout se passait normalement». C’était un moment irréel au cours duquel l’interdit se produisait avec liberté. Les cours de Mouloud Mammeri étaient transposés dans une salle de spectacle, à l’occasion d’une fête qui ne devait être que champêtre. Cette fête devint finalement un moment festif insoupçonné au cours duquel un certain Idir s’était fait connaître par un air et des paroles qui feront le tour du monde.

Ce fut une parenthèse et l’année d’après, la Fête des Cerises dégénéra par un affrontement entre la gendarmerie et des manifestants qui n’avaient pas accepté que l’on interdise la production de chanteurs kabyles. Qu’importe, le «la» était donné et la nouvelle vague de la chanson berbère allait prendre la suite de Slimane Azem, Cheikh Nouredine, Hsissen, Djamila et tous ces chanteurs nés pendant la colonisation et dont la voix avait été quelque peu suspendue, au nom de la révolution de l’uniformisation.

Idir était devenu le symbole de cette nouvelle culture des arts qui alliait les airs du passé et les instruments du temps présent. Idir venait de poursuivre la grande œuvre de Taos Amrouche qui avait sauvé les chants traditionnels de l’oubli, pour les transmettre dans les rythmes de la jeunesse de son temps.

Le s fit que, pour suppléer l’absence d’un chanteur qui devait se produire à la Chaîne 2 de la Radio d’Alger, on fit appel à Idir. Vava Inouva, après être monté à la petite salle des fêtes de Larbaa Nath Irathen, allait descendre à l’auditorium de la RTA. Le triomphe se répandait dans toute l’Algérie et Idir, ce prénom donné par Hamid pour ne pas être reconnu, allait devenir un nom connu et célébré en Algérie, avant de l’être dans le Monde.

La conquête du monde

Pendant quelques années, on perdit de vue Idir qui s’éclipsa de la scène, pour faire son service militaire, avant de partir à l’étranger, avec le sentiment qu’il serait mieux et qu’il serait, certainement, plus libre. Il faut dire qu’à l’époque, c’était le temps des lendemains où il ne risquaient pas de chanter de sitôt ; les étals des marchés se vidaient et les paroles se bâillonnaient. Le devoir national accompli, Idir émigra pour quelques temps qui allaient durer très longtemps ; il le fit comme tant d’autres, comme tous ceux qui allaient connaître, à côté du sentiment d’être des exilés, celui d’avoir quelque part réussi à rendre grâce à l’épanouissement de leurs savoirs et de leurs dons.
A l’étranger, Idir allait réussir à donner à Vava Inouva un destin international. Les paroles des grands-mères, si longtemps confinées là-haut dans les villages de Kabylie, allaient voyager dans de nombreuses langues du monde pour être portées par les radios et les télévisions étrangères.

Ce conte merveilleux de Kabylie était fredonné par des chanteurs célèbres et des anonymes en grec, en français, en arabe, en espagnol et dans toutes ces autres que là-haut dans la montagne, on ne soupçonnait même pas qu’elles existaient.

Après la conquête des langues d’ici et d’ailleurs, Idir alla à la conquête des grands noms de la scène internationale, pour mêler sa voix à celle d’Aznavour, de Enrico Macias et de bien d’autres. Il n’oublia pas de mêler sa voix à Cheb Mami, son petit frère d’exil qui, lui, était venu du Rai et de Saïda pour porter un bout de cette culture algérienne qui s’était éteinte dans les commémorations officielles.

Le destin de Idir le chanteur et de Hamid l’homme s’est arrêté par une soirée du 2 mai 2020. Il manquera à la culture amazighe, à la culture algérienne et à la culture universelle, comme leur ont manqué avant lui, Taos Amrouche, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Matoub Lounès et bien d’autres encore.

Par  Pr. Mohamed Lahlou

Professeur à l’université d’Alger et ancien professeur émérite à l’université de Lyon
[email protected]


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>> Festival Strasbourg-Méditerranée : «Idir, le singulier et l’universel»

>> Biographie d’Idir (Wikipédia)


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