USA / Noam Chomsky et la théorie de la bicyclette – Entretien

Source : The New York Times, Sam Tanenhaus, 31-10-2016

Professeur Noam Chomsky
Virginie Montet/Agence France-Presse – Getty Images

Entretien avec Sam Tanenhaus

le 31 octobre 2016

A 87 ans, Noam Chomsky, le fondateur de la linguistique moderne, reste une figure incontournable de la vie intellectuelle américaine. Professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology, où il enseigne toujours, il a une identité double, qui se reflète dans ses ouvrages au nombre de plusieurs dizaines. Nombre d’entre eux portent sur la linguistique théorique et la philosophie de l’esprit. D’autres sont des polémiques acérées et gauchistes sur la politique américaine. Le Dr Chomsky est de retour dans l’actualité, grâce à deux attaques très médiatisées. Dans « The Kingdom of Speech », Tom Wolfe associe le Dr Chomsky (« Noam Charisma ») à Darwin en tant que théoriciens Ur pernicieux de l’évolution [Dans la théorie des ensembles, une branche des mathématiques, un urélément ou ur-élément (du préfixe allemand ur-, « primordial ») est un objet qui n’est pas un ensemble, mais qui peut être un élément d’un ensemble. Les uréléments sont parfois appelés « atomes » ou « individus » – source Wkipkipedia, NdT]. Dans « Decoding Chomsky : Science and Revolutionary Politics », l’anthropologue britannique Chris Knight explore « le problème Chomsky » – le paradoxe d’un penseur qui appartient à « l’élite professionnelle et scientifique » alors même qu’il épouse des idées politiques populistes.

Il y aura bientôt 60 ans que votre premier livre, « Structures syntaxiques », a été publié. Où en était l’étude de la linguistique à l’époque et qu’est-ce qui pouvait être fait selon vous ?

À l’époque, on croyait que les langues pouvaient varier arbitrairement, et que lorsque l’on étudiait une nouvelle langue, il fallait y venir sans a priori. De tels points de vue sont toujours d’actualité, même si les preuves qui les contredisent sont, à mon avis, tout simplement accablantes. Des études ont montré que la diversité et la complexité sont superficielles, alors » que le système interne, qui donne les propriétés fondamentales du langage en tant que système de pensée, peut être proche de l’uniformité chez les humains – suivant essentiellement des propriétés très simples déterminées génétiquement et des lois générales, tels que les principes de l’informatique. Certains des travaux les plus passionnants dans ce domaine vont dans ce sens.

Êtes-vous aussi convaincu maintenant que lorsque vous étiez plus jeune quand vous pensez que la compréhension du langage est essentielle pour comprendre l’esprit humain ?

Je pense que c’est de plus en plus clair. L’émergence du langage en tant que système de pensée créative a été pressentie par Descartes et Galilée. Mais cela n’a pas été vraiment abordé avant le milieu du XXe siècle, parce que les outils nécessaires pour le formuler n’étaient pas disponibles. La théorie moderne de la récursion, développée par Alan Turing et d’autres grands mathématiciens des années 30 et 40 était nécessaire. J’ai eu la chance de devenir étudiant de premier cycle au moment même où toutes ces grandes idées émergeaient.

Avez-vous lu le livre de Tom Wolfe ?

Il est si mal documenté et si biaisé qu’il ne vaut même pas un bon éclat de rire. Dans l’extrait publié par le Harper’s Magazine, il y a, en tout et pour tout, exactement un paragraphe qui est exact, citation d’un entretien que nous avons eu et dans lequel j’explique pourquoi son exemple principal, la langue amazonienne Pirahã, n’est absolument pas pertinent pour aboutir à ses conclusions et étayer ses affirmations, parce que ce qu’il dit sur le Pirahã – que ce soit exact ou pas – concerne la langue elle-même, et non la faculté humaine commune de posséder le langage. Pour faire une analogie : si l’on trouvait une tribu dans laquelle tout le monde porte un bandeau noir sur un œil, cela n’aurait aucune incidence sur l’étude de la vision binoculaire dans le système visuel humain.

Et en ce qui concerne Chris Knight ? Il relie votre théorie du langage aux travaux financés par le Pentagone que vous avez effectués au M.I.T. pendant la guerre froide.

Le Pentagone a été le moyen utilisé par le gouvernement pour mener sa politique industrielle et développer l’économie de haute technologie du futur. Le M.I.T. était presque entièrement financé par l’armée, y compris le département de musique. Cela signifie-t-il que nous faisions du travail militaire ? Il y a eu une étude en 1969, la commission Pounds – dont j’étais membre – pour savoir si des travaux militaires ou classifiés étaient effectués sur le campus. Réponse ? Aucun.

Pourquoi pensez-vous que nous assistons à cette résurgence de l’analyse ? Vous devez être fatigué d’avoir à défendre votre travail.

Voilà 60 ans que je défends la légitimité de ce travail, de manière exhaustive et par écrit. Au cours des années qui ont précédé, les discussions se déroulaient avec des philosophes, des linguistes et des spécialistes des sciences cognitives sérieux. Je suis désolé de voir que la résurgence que vous mentionnez est loin de seulement approcher de ce niveau – c’est une des raisons pour lesquelles, contrairement à ce que je faisais auparavant, je ne me donne pas la peine de répondre à moins qu’on ne me le demande.

Parlons de votre positionnement politique.

J’ai soutenu Bernie Sanders. La question la plus importante à laquelle nous sommes confrontés, une véritable question de survie des espèces, est le changement climatique. On m’a reproché de prôner une politique de la peur, ce qui est exact. Il ne s’agit pas d’une critique. Il s’agit d’une question de santé mentale.

Que pensez-vous du climat politique actuel ? Des manifestations d’étudiants ?

Les humains sont confrontés à des problèmes critiques qui ne se sont jamais posés auparavant dans leur histoire, des problèmes de survie de la vie humaine organisée sur terre. Or ceux-ci sont à peine mentionnés dans l’actuel spectacle électoral et dans les volumineux commentaires à ce sujet. Heureusement, les jeunes sont souvent profondément inquiets et se mobilisent de façon très directe.

Vous enseignerez deux cours le semestre prochain à l’Université de l’Arizona.

Oui. Un cours de premier cycle se concentrera sur le stade actuel du capitalisme d’État mondialisé et sur les façons d’aborder le « bien commun » tel qu’il a été conçu de diverses manières depuis le siècle des Lumières. Le séminaire de troisième cycle explorera des sujets cruciaux aux frontières des recherches actuelles sur la nature du langage, son acquisition et son utilisation, son évolution. Chacun des ces cours est un défi et conduit souvent à repenser et à explorer de nouvelles directions.

Comment expliquez-vous votre incroyable endurance et votre niveau d’énergie à 87 ans ?

La théorie de la bicyclette. Tant que vous continuez à rouler, vous ne tombez pas.

Cafe Press

Bono du groupe U2 vous a appelé l’Elvis de la vie académique. Les étudiants attendent des heures pour pouvoir assister à vos conférences. Et puis il y a tous les articles dérivés Chomsky – tasses, T-shirts, même des porte-étiquettes de bagages.

Ça me semble étrange. Cela ne peut que signifier que mes engagements militants et mon travail professionnel sont en quelque sorte liés à ce que beaucoup de gens recherchent et qu’ils ne semblent pas trouver ailleurs.

Avez-vous une tasse à café Chomsky ?

Non. Mais je reçois des choses de mes amis. Celle que j’aime est celle que mes petits-enfants aiment. C’est une petite figure de nain que l’on peut mettre dans un jardin. « Gnome Chomsky ».

Sam Tanenhaus est ancien rédacteur en chef du New York Times Book Review. Son interview a été condensée et publiée.

Source : The New York Times, Sam Tanenhaus, 31-10-2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.


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