À propos de «l’Algérie n’était rien du tout»

   Par Kamel Khelifa (*)

La journaliste politique de CNews, Véronique Jacquier, a affirmé, toute honte bue, que «la France a colonisé l’Algérie pour mettre fin à la piraterie barbaresque et à l’esclavage en Méditerranée pratiqués par les musulmans…» Il est à croire qu’il s’agit là d’actions médiatiques concertées, puisque ces derniers jours une foule d’articles dont les auteurs de l’Hexagone se rappellent soudain (alors que les policiers US étouffent des jeunes Noirs jusqu’à ce que mort s’ensuive) de la traite d’esclaves africains par les Arabes et les musulmans : des Africains installés au Yémen, victimes du racisme des musulmans (F24) ; des Africains-Iraniens objets de l’esclavagisme arabo-musulman ; Véronique Jacquier, avec sa sortie sur l’esclavage par les musulmans dans la Régence d’Alger…

De CNews, de sa journaliste et de ses chroniqueurs
Il est certain que cette dame reprend à son compte l’histoire colonialiste de son pays, écrite comme le veut l’usage par les vainqueurs, pour justifier les actes de barbarie et de pillage de nombreux pays d’Afrique, des Amériques, du Moyen-Orient et d’Asie, à coup de propagande politique autant fabulatrice que mystificatrice.
Pour ma part, je ne vais pas verser, comme cette propagandiste de la colonisation honteuse, dans la surenchère, pour laquelle elle est payée par son employeur Françafricain Vincent Bolloré. Notons que l’écrasante majorité des médias français appartient à des entrepreneurs du CAC 40, à l’instar de cette chaîne d’info en continu, qualifiée du reste par le journal français le Monde, appartenant lui aussi à la même combourgeoisie, de «télé du clash permanent». Pour faire gratin, cette chaîne abrite en son sein des animateurs du genre Eric Zemmour, L. Ferrari, P. Praud, et il ne manque à ce beau tableau de famille que BHL, quoique ce philosophe de bimbeloterie soit chez lui sur tous les plateaux de télévision.
Aussi, pour brillanter ce beau monde, paraissant issus pour la plupart du quartier du Marais, à Paris, la chaîne s’attache les services de Marion Maréchal-Le Pen (sans doute pour bien souligner ses orientations de chaîne anti-Arabe et anti-islam, de surcroît quand on sait que son directeur fauteur n’est autre que Serge Nedjar) ; celui qui veut imiter bêtement ce que fait plus ou moins bien Fox News (de Rupert Murdoch), comme genre de média en quête d’audimat, à coup de provocations ; phénomène devenu chez l’élite occidentale un droit, comme celui instauré dans l’empire romain par Valérius, accordé à titre de privilèges aux Praticiens (seulement !!). La provoc à tout va ! Je suis Charlie ! Donc je fais ce qui me plaît, au nom de la liberté… Ainsi parle aux Français l’élite médiatique et financière française…
Aussi disais-je qu’il n’est nullement dans mon intention de polémiquer avec cette dame, au risque de paraître épouser les thèses officielles de mon pays, dans un débat qui se terminera au mieux par une seule sentence : «C’est parole de l’une contre parole de l’autre.» Personnellement, je charge l’autre histoire (la vraie), contenue dans les archives françaises (dont le grand public français n’en a pas connaissance) de se faire l’écho de ma voix…

Du projet de «mettre fin à la piraterie barbaresque»
Il n’est pas interdit de se demander pourquoi la France a attendu trois siècles (1515-1830) pour se décider à agir contre la piraterie et l’esclavage (soit dit en passant, mode de commerce et/ou de guerre pratiqué  par toutes les puissances et sur toutes les mers) ; ce qui fit dire au consul d’une chancellerie scandinave, à Venture de Paradis, un voyageur français ayant vécu à Alger au XVIIIe siècle : «…La divinité qu’on encense en Europe, sous le nom d’intérêt du commerce, fait souffrir aux princes européens mille humiliations…». En réalité, la Régence ottomane, en dépit de ses travers, a permis à toutes les puissances de l’époque, en pleine rivalité commerciale sauvage entre elles, la libre pratique maritime dans le bassin méditerranéen, en payant tribut à des corsaires d’un empire, que de se voir piller corps et biens par des pirates incontrôlés et incontrôlables…
En dehors de la corsairerie, la course maritime se faisait également par l’entremise de boucaniers, armés généralement par le Capital juif, avec de véritables flottes comptant plusieurs bateaux. Ces expéditions maritimes se rendirent tristement célèbres notamment dans la traite négrière le long des côtes d’Afrique, où le combat fut inégal entre des tribus africaines désarmées et des négriers venus les prendre par surprise.
C’est lorsque la GB devint «l’empire où le soleil ne se couche jamais» (dixit De Rothschild), menaçant de prendre ses distances et une sérieuse supériorité sur ses rivaux espagnol et français, que ces derniers, notamment, durant le règne de Napoléon Bonaparte, songèrent à s’emparer de l’Afrique du Nord.
La priorité fut réservée en premier à la colonisation de l’Égypte car le risque fut grand, pour les stratèges français, de voir la GB s’emparer totalement de cette contrée stratégique, verrou pour le contrôle du commerce des Indes et du Moyen-Orient. Mais la France, empêtrée dans les guerres napoléoniennes en Europe jusqu’en 1804, ne pouvait durablement tenir sur plusieurs théâtres d’opération, dans lesquels elle fut engagée.
Lorsque Bonaparte réalisa sa méprise, en effectuant une expédition à somme nulle, dont son prestige personnel en prit un coup, il revint en catastrophe à Paris, avec un obélisque comme seul butin de guerre pour se consoler ; ce trophée de l’Égypte pharaonique plastronne encore aujourd’hui sur son piédestal à la place de la Concorde, comme symbole du pillage des autres nations par la France, au pays des droits de l’Homme et des valeurs morales, inspirés par les Lumières. Cependant, Napoléon ne se fit pas faute de faire réaliser par ses espions une reconnaissance des lieux, assortie de repères de débarquement, des pays à coloniser (Égypte, Algérie, Tunisie, Maroc) par différents espions…

Des desseins d’invasion de l’Algérie
Voici ce que les archives françaises révèlent sur les visées d’invasion de notre pays par la France, se fondant sur les reconnaissances des lieux établis en 1808 par le colonel Jean-Yves Boutin, espion français dont les plans viendront conforter les écrits antérieurs de Charles-François Dubois-Thainville, ancien consul général de France à Alger depuis 1800. (Infra). Celui-ci adressa un volumineux rapport à Champigny, ministre des Relations extérieures, nommé en remplacement de Talleyrand par Napoléon Ier, qui ruminait son plan d’invasion de la Régence.
Comme justification à l’invasion de l’Algérie, le site du pied-noir, Jean Marchioni  (l’Algérianniste n° 113, www.cercle algérianiste2607.fr/archives) nous dit : «Le débarquement à Alger est envisagé pour venger les affronts répétés au pavillon national français, perpétrés par les pirates algériens…»  Version des pieds-noirs ânonnée par Véronique Jacquier et par tous les autres suprémacistes pour se donner bonne conscience aux yeux du monde, afin de justifier l’invasion des autres peuples…
Les faux arguments de la bien-pensance ne manquent pas : Rudyard Kipling, le chantre de l’impérialisme occidental, présente le colonialisme «civilisateur» comme étant le «fardeau de l’homme blanc»… Ça, c’est l’hypocrisie de la perfide Albion qui vous ôte votre liberté en vous offrant de la fausse charité chrétienne en échange.
Mais dans le fond, l’Occident restera surtout fidèle à l’enseignement de Saint Thomas d’Aquin qui disait : «Si la nécessité devient évidente, il est légitime d’utiliser le bien d’autrui pour subvenir à ses propres besoins.»

Du prétexte de mettre fin à l’esclavage des chrétiens par les musulmans
Aussi, la journaliste de CNews rajoute grossièrement  à la bravoure du «justicier vengeur» français contre la piraterie  une dimension plus pathétique en lien avec l’abolition de l’esclavage, commis par les musulmans. Pourtant, la France n’était en rien concernée par les prises de captifs chrétiens, dès lors que cette puissance (comme du reste les Usa, la GB, l’Espagne, etc.) passait des pactes avec la Régence de dispense d’emprisonnement des sujets de ces pays (éventuels otages en instance de rachat) que des consuls ou autres émissaires négociaient à Alger leur libération ; moyennant tribut régulièrement versé pour les pays ayant accréditation auprès de la Régence ;  le peu de pays en guerre contre elle subissait en effet l’esclavage, même s’il n’était pas dans l’intérêt de la Régence d’entretenir des esclaves en les laissant sans exploitation… Rome utilisait les esclaves comme rameurs dans les galères, mais la Régence ne disposait pas de gros navires, outre que depuis l’introduction de navigation à voile, les bateaux n’avaient plus besoin de cette main-d’œuvre ; de plus, les marchands d’esclaves répugnaient à acheter des esclaves blancs, à l’exception des femmes, mais qui représentaient un nombre insignifiant…
Miguel de Cervantès, Diego Haedo, le Père Pierre Dan, etc., furent des captifs et non des esclaves, ayant, certes, quelques servitudes mais disposaient tout de même de libertés, même si celles-ci furent parfois restreintes ; c’est tout le contraire des esclaves taillables et corvéables à loisir, moyennant un bol de pois chiche ou de haricots, que seuls les esclaves africains pouvaient endurer…
Véronique Jacquier voulait jouer sur le pathos tricolore français, une façon comme une autre de faire dans la manipulation politique habituelle de l’opinion, spécialité de nombreux médias français, en rétrocédant aux musulmans le jugement porté par l’histoire sur l’Occident en général et ses détenteurs de capitaux (majoritairement juifs) en particulier ; ceux-ci achetaient des esclaves à l’effet de les revendre, pour le compte de royaumes anciens jusqu’à l’empire états-unien naissant ; ce dernier abolira l’esclavage en 1863, par A. Lincoln, dans la foulée de la deuxième tentative d’interdiction française de l’esclavage en 1848, après l’échec pitoyable de l’abolition lancée en grande pompe de 1794, à travers le Code noir.

Ce texte ne fut rien d’autre qu’une codification en bonne et due forme de l’esclavage, au lieu d’un code de bonne conduite et d’interdiction de la traite, tel que prétendument promulgué la première fois en 1665 par Louis XIV et revu par Louis XV en 1724. Les marchands juifs d’esclaves le foulaient aux pieds régulièrement, pour la simple raison que ce sont eux qui finançaient les guerres des empires, notamment celles de Napoléon ; dès lors le capitaliste confiait-il ses navires à des chefs de bandes forbanis, eux-mêmes placés sous la supervision de gardes-chiourmes, à la solde de l’armateur capitaliste.
N’est-ce pas étrange qu’un pays esclavagiste (comme la France) puisse voler au secours d’esclaves, qui lui sont étrangers, fussent-ils chrétiens… Quid des esclaves noirs, traqués à travers le continent et expédiés en Amérique par le capital juif qui armait les navires, assurait la solde des boucaniers et les salaires des gardes-chiourmes ?…
Évidemment, la Jacquier ne peut piper mot de la traite négrière, en lien avec ces bailleurs de fonds, risquant de se faire mordre les mollets en prononçant seulement le mot juif ou de subir le couperet de la Loi Fabius-Gayssot, risquant de lui trancher la tête et son boulot… Cette dame doit sans doute ignorer que l’islam a officiellement aboli l’esclavage, depuis l’affranchissement de Bilal (un esclave africain qui fut le premier muezzin à faire l’appel à la prière), par le Prophète en personne… Dès lors, l’Islam (comme les autres religions), ne peut être comptable de la cupidité des mécréants au sein de sa communauté !

   Quelles sont les vraies causes de l’invasion de l’Algérie
– Causes économiques

Les visées économiques réelles sont contenues dans le rapport du consul Dubois-Thainville qui reprend l’essentiel de l’ouvrage de l’espion Boutin, dont voici un extrait : «La plaine de la Mitidjiah, dont la partie orientale touche à la ville d’Alger, est par son climat, sa position et la fertilité de son sol une des étendues de terrain la plus riche du globe. Son étendue est de 1000 milles carrés environ ; elle est arrosée par une quantité de fontaines et de rivières qui descendent des montagnes voisines et elle peut nourrir une population plus grande, comparativement, que tout autre plaine du monde. Si par le cours des événements, cette contrée malheureuse pouvait jouir un jour du bonheur et des bienfaits de la civilisation, la ville d’Alger deviendrait, par les ressources naturelles de la plaine de Mitidjiah, une des villes les plus opulentes des bords de la Méditerranée… Mais le despotisme barbare du gouvernement ottoman a fait de cette contrée fertile un désert inhabité et sans culture.»

– Causes de pillage du trésor de la Casbah
L’historien français Michel Habart, auteur du livre intitulé «L’histoire d’un parjure» (éditions de Minuit, Op. Cit. P. 10 et suivantes), relate pour sa part un vaste complot orchestré par Talleyrand, auquel furent mêlés le consul français Deval et deux comparses juifs (Bacri et Bushnach), à l’origine de la dette des achats de blé par les armées françaises, dont le recouvrement des sommes en jeu n’a jamais été officiellement effectué.
Les desseins de cette bande de malfaiteurs fut non seulement de ne pas rembourser la dette mais de s’emparer du fabuleux trésor de La Casbah, estimé entre  150 à 200 millions de francs ; Habart révèle qu’une partie du trésor fut subtilisé durant la pénétration par l’armée française à la Casbah  par ceux que l’intendant militaire Flandin (scandalisé) qualifiait dans un rapport officiel à la hiérarchie militaire de «pilleurs de la Casbah»…

– De la dette sur les blés vendus à l’armée française
Derrière ce complot relaté par Habart se tiennent les associés Michel Bushnach et Jacob Cohen Bacri, placés alors en situation de monopole sur une partie du commerce extérieur de la Régence par Hussein Dey.
Les deux complices allèrent jusqu’à soutenir les ingérences françaises au Moyen-Orient, marquées par les expéditions, entre 1793 et 1799, de Napoléon Bonaparte en Égypte et en Palestine, en vendant du blé à crédit, à l’insu de la Porte Sublime. L’affaire fit grand bruit, à cette époque, quand les silos à blé en Algérie furent presque vides et la famine touchait les couches les plus défavorisées parmi les populations algériennes… Les conséquences concrètes de cette roublardise furent le saccage en 1805 du quartier juif d’Alger par des émeutiers affamés, issus de différentes communautés, à la recherche de ceux que la vindicte populaire désignait comme responsables de leur malheur, en l’occurrence les Bacri et Bushnach dont deux membres de leur famille furent assassinés.
Ces évènements malheureux touchèrent également des commerçants juifs ayant en partage l’ordinaire des autochtones, en tous cas sans accointance avérée avec leurs coreligionnaires visés (des capitalistes embourgeoisés et âpres à la curée).
Cette affaire est présentée par le site de propagande  http://www.merselkebir.org/juifs.htm comme étant «un pogrom provoqué par les autorités ottomanes qui faisaient subir l’arbitraire à des juifs méprisés et souvent victimes de brimades…» ; jérémiades ne pouvant plus émouvoir quiconque.
Vingt-cinq ans après, c.-à-d. en 1825, les dettes de 14 millions de francs, contractées par la France pour la fourniture de blé à ses armées, restaient prétendument impayées, avec toutes les conséquences que cela entraînait pour le trésor de la Régence…
En 1827, le Dey d’Alger finira par apprendre que les deux associés juifs avaient reçu des acomptes de 7 millions de francs (en deux tranches de 4 et 3 millions de francs) déjà en 1819 ; suite à une entente secrète avec Talleyrand, de connivence avec son protégé Pierre Deval, Consul de France à Alger.
Le Dey harcèle de questions Buschnach (Bacri avait opportunément pris les devants en s’installant à Paris d’où il entretenait une correspondance suivie avec son comparse) sur la véracité de l’information, selon laquelle les Français avaient payé la moitié de la somme, depuis des années… Bushnach niera en bloc l’accusation d’avoir négocié avec les Français les modalités de paiement de la dette et conseillera même au Dey, sur recommandation de son complice à Paris, d’écrire au gouvernement français de la Restauration, pour réclamer la dette de la société Bacri-Bouschnach, comme si celle-ci appartenait à la Régence.
Ce que fera Hussein Dey, sans se douter qu’il venait de fournir à la partie française le prétexte tant attendu, pour reprendre l’expédition laissée en plan en 1808 par Napoléon Bonaparte, du temps de Mustapha Pacha.
En avril 1827, le Dey convoque le Consul Deval pour connaître les suites réservées à cette affaire. Celui-ci apprendra au Régent que les Bacri et Bushnach ne réclament plus de dettes à la France, payables à Alger. Et d’ajouter que Bacri, ayant opté pour la nationalité française, réside désormais en France, et son associé Buschnach retourna dans sa Toscane natale… La discussion dégénère et le Dey aurait menacé de son éventail le Consul français, à en croire le récit de Deval.  Le casus belli recherché par la France venait de lui être donné par le Dey.
Quand on examine de près les causes ayant conduit au «Protectorat de la Tunisie et plus tard du Maroc, outre la conquête de l’Égypte en premier, on trouvera à peu près les mêmes causes et les mêmes effets, ainsi que les mêmes acteurs, derrière des entourloupettes de banquiers et de fausses dettes, ayant provoqué les expéditions guerrières…  Cf. le Pr Eric Toussaint, maître de conférences à l’université de Liège, pour savoir que les pays d’Afrique du Nord précités furent victimes d’un complot, visant à les coloniser pour des dettes illégitimes détenues par des banquiers juifs, parmi lesquels le nom De Rothschild y est mêlé, pour les cas de l’Égypte et de la Tunisie… Voir internet la série d’articles d’Eric Toussaint par lesquels il dénonce, via un réseau international qu’il créa pour l’abolition des dettes illégitimes, de la part d’argentiers qui sévissent depuis pas loin de deux siècles…

Conséquences morales, juridiques et institutionnelles de la colonisation
Pour situer les travers de la présence française en Algérie, reprenons ces mots prophétiques d’Alexis de Tocqueville, dans son rapport parlementaire de 1847, par lequel il résumera d’une sentence la situation qui prévalait dans l’Algérie nouvellement colonisée : «Autour de nous les lumières se sont éteintes, le recrutement des hommes de religion et des hommes de loi a cessé ; c.-à-d que nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare, qu’elle n’était avant de nous connaître… Si nous enveloppions leurs populations, non pour les élever dans nos bras vers le bien-être et la lumière, mais pour les étreindre et les y étouffer, la question de vie ou de mort se poserait entre les deux forces ; l’Algérie deviendrait, tôt ou tard, croyez-le, un champ clos, une arène murée, où les deux peuples devraient combattre sans merci, et où l’un des deux devraient mourir…»

De l’Algérie qui «n’était rien du tout…» et des «ponts construits…»
De Tocqueville s’indignait précisément que des ouvrages d’infrastructures, construits par la France, ne profitaient pas aux populations autochtones qui vivaient en marge de l’enrichissement des colons et du développement socio-économique de la France ; profitant de surcroît d’un réservoir de main d’œuvre exploité à bas prix et sans couverture  sociale. Aux plans institutionnel et juridique, la Jacquier, soldate de papier, devrait lire le livret d’Arlette Heymann-Doat, intitulé «Guerre d’Algérie, droit et non-droit», où l’auteure décrit le niveau d’injustice, de spoliation, de barbarie et d’impunité, organisé par la colonisation française, notamment à travers la loi du 21-12-1897 sur l’indigénat…
K. K.
(*) Essayiste et spécialiste en relations internationales.


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Par Zineddine Sekfali
Avec la volonté politique  clairement affichée de relancer le processus de réconciliation entre l’Algérie et la France, jugé trop lent, et d’apaiser les mémoires populaires encore traumatisées, il a été récemment décidé, par les deux chefs d’État algérien et français, de confier à un tandem d’historiens connus et reconnus en tant que tels en Algérie et en France, la mission exaltante d’aider à l’écriture de l’histoire de la conquête, de la colonisation et de la guerre d’Algérie – ou peut-être à sa réécriture ? Ou peut-être plus simplement d’en faire une relecture conjointe sereine. En fait, faute de publication de la lettre de mission établie par les deux chefs d’État à l’intention des deux historiens choisis, on ne sait pas au juste si le tandem algéro-français aura  à écrire ou co-écrire ou  relire cette longue histoire ! Mais quelle que soit l’hypothèse retenue, le travail sera fastidieux, délicat et prendra du temps, d’autant qu’il apparaît qu’il s’agit cette fois-ci de trouver une issue des dossiers algéro-français lourds et des solutions à des contentieux compliqués dont l’examen est constamment différé ou dont le règlement est en suspens, depuis de longues années.
L’objectif politiquement très ambitieux visé en commun par les deux chefs d’État est de normaliser, au plus vite, les relations entre l’Algérie et la France, relations demeurées instables et incertaines, alors qu’il s’est déjà écoulé presque soixante années, depuis la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Or, soixante ans, cela équivaut à trois ou quatre classes d’âge, ou à deux générations au moins. Cela signifie aussi qu’une grande proportion des populations algérienne et française actuelles n’ont vécu ni la colonisation ni la guerre d’Algérie. Il convient à ce stade-là de souligner que normaliser les relations algéro-françaises ne signifie en aucune façon les banaliser. Elles ont été, elles sont et elles seront longtemps encore particulières, spécifiques, à nulle autre pareille, pour des raisons multiples qu’il ne serait pas utile de rappeler ici. Par contre, tout le monde convient qu’il est de l’intérêt des deux pays de normaliser leurs relations, c’est-à-dire de les dépassionner, de les dépersonnaliser, de les équilibrer, de les harmoniser, et chaque fois que de besoin, d’en émousser les pics ou de lisser les aspérités qui gênent leur développement, enfin de mettre en place des procédures et des mécanismes simples et souples, de nature à garantir la pérennité de ces liens ainsi que leur fonctionnement normal, dans la paix et la sérénité. On semble donc être enfin décidé, en France comme en Algérie, à agir conjointement, en concertation, sur le long terme, méthodiquement, sans agitation et loin de toute improvisation.
Or, l’annonce du choix par la partie française de Benjamin Stora en qualité de membre du tandem franco-algérien chargé de réécrire l’histoire de la conquête, de la colonisation et de la guerre d’Algérie a été rendue publique de façon assez surprenante, voire même insolite, par la partie algérienne tandis que celle de Abdelmadjid Chikhi, conseiller à la présidence de la République, n’est intervenue que quelques jours plus tard. Ce qu’il était convenable de faire, me semble-t-il, c’était d’annoncer les nominations des deux membres du tandem, simultanément, dans chacun des deux pays. Il n’en fut pas ainsi et ce qui s’est alors passé est le type même du couac administratif lamentable.

Commission algéro-française sur la mémoire : Le temps du dégel

Pour couvrir et faire oublier ce faux pas regrettable, il eût fallu immédiatement annoncer que la nomination de Benjamin Stora satisfait le Président Tebboune, qui a tenu à exprimer de cette manière son approbation quant au choix fait par le Président Macron et, dans le même temps, dire publiquement son appui et sa confiance à Benjamin Stora. Une telle mise en point n’ayant pas eu lieu, il se produisit, durant un court instant, un peu de flottement et d’incertitude, ce qui a amené Benjamin Stora à faire sa mise au point. L’intéressé s’est cru obligé d’expliquer qu’il serait pressenti à cette fonction, mais qu’il n’y a pas encore été formellement nommé. Ses explications de toute évidence gênées furent et de surcroît tellement confuses que l’on s’est demandé si le duo Stora-Chikhi n’était pas déjà mort-né ! Le doute quant à la pérennité de ce tandem a commencé à s’installer dans les esprits, quand Jean Sévillia, auteur du livre Les vérités cachées de la guerre d’Algérie publié en 2018, historien et chroniqueur au journal de droite Le Figaro, connu pour son hostilité à l’Algérie, a pris sur lui de dénoncer la partialité, pour ne pas dire la trahison de Benjamin Stora, et à travers ce réquisitoire ad hominem, de s’attaquer au Président Macron qui a ouvertement condamné, comme chacun le sait, la colonisation en la qualifiant de crime contre l’humanité. Ce qui prouve, s’il en était besoin, l’extrême sensibilité de la question algérienne, dans ses quatre aspects : conquête, colonisation, guerre et indépendance.
Pour en revenir au travail attendu du tandem Chikhi-Stora, le problème  qui se pose, c’est que le risque est grand  de répéter les mêmes choses. Car en vérité, l’histoire de la conquête, de la colonisation et de la guerre d’Algérie est, à mon avis, l’une des plus documentées de l’histoire moderne et contemporaine. Il existe, en effet, un fonds documentaire considérable, composé d’écrits divers et variés, de témoignages de personnalités et de dires de simples citoyens, d’articles de presse, de mémoires, d’ouvrages académiques  de toutes origines. Dans cette histoire « faite de bruits et de fureur », on trouve, du vrai comme de l’invraisemblable, des évènements réels et justement rapportés  côtoyant des affirmations fausses et montées de toutes pièces, des documents officiels et d’époque, des documents apocryphes, des témoignages authentifiés et de faux témoignages, des informations qui relèvent davantage de la légende et du mythe que de la réalité et de l’histoire. Un écrivain a dit : « Pour supporter sa propre histoire, chacun y ajoute un peu de légende. »
La légende est, faut-il le rappeler, dangereusement trompeuse. Depuis les temps les plus reculés, les hommes y ont recours pour enjoliver et arranger à leur goût la dure et la triste réalité des choses. La vigilance intellectuelle s’impose donc à l’historien plus qu’à tout autre chercheur. On sait aussi aujourd’hui que des faits importants ont été volontairement occultés ou escamotés de récits historiques, comme s’il ne s’agissait que de points de détail, pour reprendre ici une expression péjorative utilisée par l’ancien président de l’ex-Front national français, quand il a daigné parler des fours crématoires nazis. Ce négationniste primaire nous a choqués, nous qui avons connu les « enfumades » du Dahra, en 1840, et les fours à chaux de la ferme Lavie, en 1945.
Les circonstances politiques s’y prêtant, la censure gouvernementale ou partisane ainsi que l’autocensure ont largement fonctionné durant la longue nuit coloniale , longue et pénible période de notre histoire, qui va de 1830 à 1962. Les hommes, de quelque bord ou obédience qu’ils fussent, sont ainsi faits qu’ils aspirent presque naturellement à laisser à la postérité la meilleure image d’eux, en tirant s’il le faut la couverture vers eux ou en glissant sous les tapis, pour les cacher de la vue des autres, leurs actions et comportements les plus méprisables. Certains sont enclins à penser avec beaucoup d’impudence que c’est faire œuvre d’historien quand, en vérité, ils ne font que dresser des compilations d’ évènements, ou dresser des listes de faits ponctuels, sans fonds ni intérêt historique. Le professeur Fernand Braudel (1902-1985), professeur au Collège de France, rappelle à tous que : « Sans le poids du passé, l’Histoire n’est que péripéties », que « tout le passé pèse sur le présent » et que « l’Histoire n’est pas seulement un récit mais une explication » .
La mission confiée à ces deux historiens n’est donc pas aisée. Au contraire, elle est extrêmement ardue. De plus, elle dérange. Pour ces raisons, ses résultats sont aléatoires. L’histoire dont la mission fondamentale est de rechercher et rétablir la réalité avec toutes ses vérités a été élargie par les Présidents Macron et Tebboune à deux autres missions supplémentaires et complémentaires. Il est attendu de nos deux historiens, d’une part, d’apaiser les esprits et les âmes encore marqués par la colonisation, la répression et par la guerre, et, d’autre part, de réaliser la réconciliation entre deux nations naguère ennemies. La politique et les politiciens, la diplomatie et les diplomates, ayant donc définitivement échoué à réconcilier la France et l’Algérie et à apaiser les mémoires, deux historiens ont donc été appelés à la rescousse afin de défricher le terrain et tracer la voie qui va aboutir à la réconciliation et à l’apaisement.
L’histoire peut-elle réconcilier deux nations distinctes que l’histoire elle-même a violemment opposées ? Réussira-t-elle à apaiser  les mémoires populaires qu’elle a profondément traumatisées ? On ne peut, en l’état actuel des choses, que l’espérer. Abdelmadjid Chikhi et Benjamin Stora sont des hommes de bonne volonté. Ils ont de nombreux points communs. Ce sont des historiens pour qui l’histoire est fondamentalement une science. Si l’histoire est une science, les historiens sont des scientifiques. Pour eux, l’histoire ne peut en aucune façon être un fonds de commerce, ni servir de marchepied pour accéder à des fonctions politiques. Ils sont tous deux nés en Algérie, l’un près de Batna, l’autre à Constantine. Ils sont à peu près du même âge. Ils se connaissent et s’apprécient mutuellement, dit-on. Ils sont forcément pleins d’émotion au moment d’entamer leur travail d’historiens-réconciliateurs. Il faut néanmoins admettre qu’ils diffèrent entre eux sur bien d’autres aspects non moins importants.

Clairement, chacun a sa propre subjectivité et ses propres convictions. Il est, en conséquence, illusoire de penser que l’un ou l’autre va changer d’opinion personnelle et de conviction en entrant dans ce tandem, autrement dit que l’ex-colonisé prenne le parti de l’ex-colonisateur et vice et versa.
D’autant plus que tous les deux seront scrutés par les ultras du côté français et les ultras du côté algérien, qui veillent à ce que rien ne change et qui sont prêts à les traîner  dans la boue en les accusant de toutes les ignominies possibles et imaginables. Cependant, ces deux hommes sont en mesure de puiser en eux-mêmes la force et le courage nécessaires pour résister à tout parti pris irrationnel. Albert Memmi a, dans un livre édité en 1957, parfaitement expliqué l’impossible fusion dans une même personnalité, de deux personnalités aussi contrastées et contradictoires que celle d’un colonisateur et celle d’un colonisé ! Stora et Chikhi sont, en effet, chacun le produit de son histoire nationale. Qu’on ne s’attende pas et surtout qu’on ne leur fasse pas l’affront de leur demander de se dépouiller de leur identité, de leur culture, de leur civilisation, en un mot, de leur authenticité. Ce serait perdre son temps pour rien.
Plus généralement, il n’est sans doute pas rare, tant dans la littérature que dans  la science, que deux ou plusieurs écrivains ou scientifiques coécrivent à deux ou quatre mains comme on dit, soit une grande œuvre littéraire ou un ouvrage scientifique  en mesure d’ impulser le progrès. Les exemples d’auteurs d’ouvrages coécrits sont nombreux. On citera ici les frères Jules et Edmond Goncourt, les amis Erkmann et Chatrian, pour la littérature, et pour ce qui est de la science, on rappellera les écrits des deux savants Pierre et Marie Curie, en signalant qu’en matière scientifique, la règle est que les communications, les études et les travaux de recherche sont collectifs.
Cependant, s’agissant de l’histoire, j’avoue admettre ne point connaître d’ouvrage écrit en tandem et moins encore par un duo du type Chikhi-Stora, dont la mission est, tout compte fait, politico-scientifique, me semble-t-il. Cela ne nous empêche pas, bien évidemment, de leur souhaiter bon vent et plein succès dans leur  travail.
L’Algérie, de toute évidence, s’est recroquevillée sur elle-même, suite à la terrible décennie noire, comme si elle était atteinte de paranoïa, et affligée dans le même temps d’une crise mystique aiguë qui l’a littéralement ramenée aux siècles des Almoravides et des Almohades. L’isolement, la dévotion, la bigoterie, la superstition, et tous carcans imposés ont fait le reste. L’Algérie, qui n’a jamais craint de perdre son authenticité, sa singularité et tout ce qui fait son identité, devrait se rouvrir au monde extérieur. Dans le cas contraire, elle finira par ressembler à l’Albanie du temps d’Enver Khodja, c’est-à-dire immense prison à ciel ouvert. Que le Président algérien et le Président français s’entretiennent fréquemment au téléphone, que leurs  Premiers ministres se contactent régulièrement, que  les ministres des deux gouvernements se concertent chaque fois que de besoin, c’est une bonne chose. Ce serait encore mieux et nettement profitable à tous que l’ensemble des canaux de communication et de contact soient ouverts ou rouverts ou reprennent du service, tels, par exemple, que les jumelages des collectivités locales, les parrainages, les échanges interuniversitaires, les échanges entre les grandes écoles, les échanges culturels, l’organisation de compétitions sportives, les colloques scientifiques, les rencontres entre  les bâtonnats, les échanges d’expériences en matière judiciaire, etc. Et la liste des possibilités et des opportunités pour se rencontrer, se connaître et se comprendre est longue.
Z. S.

1) Cette expression est de Shakespeare, in Macbeth.
2) Le mot est attribué à Marcel Jouhandeau, écrivain décédé en 1971.
3) La nuit coloniale, Ferhat Abbas. Edition Julliard.
4) Fernand Braudel 1902-1985 est le père du concept de l’histoire profonde.
5) Albert Memmi 1920-2020 auteur de : Portrait du colonisé. Précédé du portrait du colonisateur. Préface de J-P Sartre. 1957.



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