Amin Zaoui, « La littérature n’es pas une agence de tourisme et de voyages ». L’hymne à la liberté d’écrire.

           Par Arezki Ighemat, Ph.D in economics

                                             Master of francophone literature (USA)

Pour que la littérature demeure elle-même, l’écrivain doit préserver ses griffes et son sens

Critique. C’est ainsi que la vie devient belle, le pays et la langue aussi. Les textes domestiqués

Naissent morts » (Amin Zaoui, L’Expression, 26 février 2026).

« Dire que la littérature n’est ni une opération touristique, ni une entreprise de ‘propagande’

ne signifie pas que l’écrivain n’aime pas sa patrie, ni le soleil de son pays. Au contraire, c’est

parce qu’il l’aime que sa critique lui est nécessaire, non pour la détruire ni pour se complaire

dans l’autoflagélation, ou la souffrance de soi, mais pour l’aider à se débarrasser de la laideur

et du mal […] Plus la littérature est critique et audacieuse, plus l’image du pays dans lequel

elle s’inscrit et par lequel elle s’écrit, est respectable. Car, plus la critique est permise et visible

dans les textes littéraires, plus le pays est capable de s’ouvrir au monde ; son image devient

sincère, et sa relation à l’Autre, transparente et féconde » (Amin Zaoui, op. cit).

 

Dans sa chronique du 26 février 2026 dans le journal L’Expression, dont le titre est « La littérature n’est pas une agence de tourisme et de voyages », Amin Zaoui s’interroge sur le rôle de l’écrivain dans un pays. Ainsi que le titre de sa chronique l’indique, il souligne, dès le départ, que l’écrivain et la littérature n’ont pas pour mission d’être un « showroom » pour un pays, qu’il s’agisse de sa composante géographique, politique, culturelle ou sociétale. Il dira que l’écrivain et la littérature ne doivent pas servir d’agence publicitaire pour un pays, son gouvernement ou sa société.

Pour lui, la littérature ne doit pas être une série de déclarations d’amour pour le pays, son pouvoir politique, sa société, et ses institutions. Elle ne doit pas, toujours selon Amin Zaoui, être un ensemble de déclarations de patriotisme béat de la part de l’écrivain. Zaoui dira, en même temps, que cela n’empêche pas l’écrivain de parler, ou même de vanter, les atouts, les particularités et les aspects positifs du pays et de sa société. Cependant, la littérature ne doit pas, selon lui, regarder uniquement du côté jardin, mais elle doit aussi jeter un œil critique sur le côté cour. Car la réalité dans un pays—quel qu’il soit—n’est pas faite que d’aspects attrayants, mais qu’elle comporte aussi des aspects sombres qui peuvent ralentir, voire obstruer, son développement économique, politique, culturel, sociétal. En d’autres termes, la littérature doit embrasser aussi bien les choses que le pays a ou fait de bien, mais aussi celles qu’il fait mal.

Exprimé autrement, l’écrivain doit avoir un esprit critique vis-à-vis de son pays, de son histoire, de sa gestion politique, économique, culturelle, éducative, linguistique, etc., c’est-à-dire regarder derrière la façade du pays présentée par les gouvernants ou les écrivains propagandistes, les écrivains « markétistes ». Cela signifie que la littérature et l’écrivain doivent décrire le pays « comme il est » et non « comme certains voudraient qu’il fût », qu’ils soient gouvernants ou qu’il s’agisse des écrivains travaillant sous leur contrôle, suivant leurs directives ou craignant leurs menaces. Un pays est comme un être humain : il a ses qualités, mais il a aussi ses défauts. L’écrivain doit parler, sans complaisance, de ces deux côtés s’il veut être réaliste et servir réellement son pays. L’écrivain—qui souvent recourt à la fiction pour échapper aux menaces et et à la censure—est censé décrire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Pour Zaoui, l’écrivain ne doit pas toujours aller dans le sens du poil, mais il doit aussi « sortir ses griffes » pour dire des vérités que les gouvernants du pays ou les écrivains qui sont à leur service ne veulent pas dire ou n’osent pas dire. En effet, il y a des écrivains qui vont jusqu’à considérer leur pays comme le « plus beau », le « plus grand », le « plus développé » ; que les habitants de leur pays sont les « plus intelligents », les « plus entreprenants », « les plus », « les plus… ». Ils font, comme la grenouille qui veut se faire plus grosse que le boeuf » dans la fable de La Fontaine. Ils tombent dans ce que j’appelle la « fakhfakha » (la grandiloquence, la vantardise). C’est ainsi, par exemple, que lorsqu’en Algérie on construit une université, un stade, une mosquée, les gouvernants—et les écrivains qui sont à leur solde—disent que c’est la « plus grande d’Afrique », voire « la plus grande du monde ».

Pour Zaoui, l’écrivain ne doit tomber ni dans la grandiloquence, ni dans la diminution de son pays. Il doit parler de ses aspects brillants mais aussi des aspects sombres qui l’empêchent d’aller de l’avant. Zaoui dit que les gouvernants sont cléments à l’égard des écrivains qui suivent leurs prescriptions ou craignent leurs menaces et sont souvent sévères avec ceux qui ne vont pas dans la même direction qu’eux. Ils vont jusqu’à considérer ces derniers comme des non patriotes, voire des traitres. A ce propos, Zaoui dira : « Dans les pays qui veulent que leur littérature serve de vitrine à leur régime, on encercle tous les textes qui ne s’alignent pas sur cette vision consumériste et propagandise : on en interdit l’enseignement dans les lycées et les universités, on en empêche la circulation dans les bibliothèques. A l’inverse, on étudie les textes qui cultivent l’hypocrisie sociale et morale, la flatterie politique et idéologique ». Zaoui ajoute : « Dans cette perspective de ‘promotion et de ‘marketing’ qui assiège la création et les créateurs, tout écrivain voit son nom inscrit sur la liste des condamnés. Du jour au lendemain, il devient une ‘plume suspecte’, ‘manque de patriotisme’, ‘traitre’. Son œuvre est classée dans la catégorie du ‘banni’, du ‘refusé’, du ‘marginal’, voire du ‘licencieux’ ». Pour Zaoui, la littérature qu’il qualifie « d’immortelle » est celle qui « s’est attachée à l’essence de l’être humain dans son combat pour la dignité, la liberté, la justice et la beauté, sans se laisser enfermer dans l’idée de vendre l’image d’un pays, d’une société, ou d’un régime politique ».

Tout l’article d’Amin Zaoui est un véritable hymne à la liberté d’écriture qui, dans beaucoup de pays, y compris l’Algérie, a tendance à se réduire comme une peau de chagrin, notamment ces dernières années. Pour pousser les écrivains à devenir des « showrooms » pour leurs actions et leurs politiques, certains pays utilisent ou bien la cooptation—le ralliement aux thèses des gouvernants—ou bien la censure, voire la répression.

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