Interview de Kaddour Naïmi : un cinéma éthiquement esthétique

Interview pour un cinéma de la beauté, de la vérité et de l’engagement

Kaddour Naïmi : un cinéma éthiquement esthétique

Question : En plus de ton travail théâtral, tu t’occupes aussi de cinéma : films de fiction et documentaires. Tu les as réalisés en grande partie en Italie, à Rome, et tu as également réalisé deux documentaires en Chine. Tu l’as fait comme producteur, avec ta société romaine Maldoror Film, en assumant les principales fonctions : scénariste, réalisateur, opérateur, monteur et même directeur de la photographie.

Réponse : Exact.

Q – Pourquoi ton passage du théâtre au cinéma ?

R – Parce que, dès ma première pièce théâtrale, Mon corps, ta voix et sa pensée, à la fin de l’année 1968, je concevais déjà mon théâtre de manière cinématographique. Le texte de la pièce était divisé en séquences, et l’interprétation des personnages s’inspirait de techniques filmiques.

Q – Comment ?

R – Le rythme théâtral imitait celui du montage filmique. J’obtenais ce qui est caractéristique du cinéma — le gros plan — en faisant approcher les acteurs au plus près des spectateurs. La scène était une halga, un espace scénique circulaire ; les spectateurs ne voyaient alors que le visage du personnage dans leur champ visuel, donc un gros plan.

Autre considération : le théâtre exige une troupe qui se déplace de lieu en lieu, ce qui est fatigant, et le nombre de spectateurs reste limité. Un film, en revanche, circule de lui-même et peut être vu par des centaines, voire des milliers de spectateurs lors d’une même séance.

Je dois toutefois signaler une différence essentielle. Le théâtre est un art « chaud », surtout lorsqu’il est présenté en cercle : les personnages sont des personnes vivantes. Le cinéma, lui, est un art « froid » : les spectateurs ne voient que des images sur un écran.

Q – Quelles sont les thématiques de tes films et documentaires ?

R – Sociales. Aucune forme de nombrilisme, ni de drames petit-bourgeois ou bourgeois. Seuls m’intéressent les exploités-dominés et leur lutte pour s’en affranchir.

Q – Cela ne signifie pas « réalisme socialiste », « propagande » et « manichéisme » ?

R – Non, car l’homme social est également un homme doté d’une psyché ; les deux s’influencent dialectiquement. Quant au « réalisme socialiste », il fut la ruine de l’art.

Q – Comment as-tu financé tes productions filmiques ?

R – Comme furent financées mes productions théâtrales en Algérie, avec le Théâtre de la Mer (1968–1973) : un budget le plus réduit possible, des moyens de réalisation limités au strict nécessaire et un financement récupéré lors des présentations des œuvres.

Q – Tu as appelé cette méthode « théâtre de guérilla », puis « cinéma de guérilla ». Pourquoi ces expressions ?

R – Parce que ce type de production théâtrale ou filmique n’est pas considéré comme rentable par les producteurs privés commerciaux, ni conforme aux valeurs des autorités étatiques. Les thématiques de mes productions sont jugées contestataires, et leur esthétique, non conventionnelle. Ceci dit, l’expression « guérilla » uniquement pour suggérer le manque de moyens matériels, compensé par une inventivité la plus efficace possible.

Q – Pourquoi pas, alors, l’expression cinéma indépendant ?

R – Parce que trop générique.

Q – En une phrase, comment définis-tu ton orientation professionnelle ?

R – Comme je définis celle de ma vie : l’Éthique et l’Esthétique sont les deux bras et les deux jambes qui permettent de vivre dans la dignité. Si vous voulez une formulation d’inspiration taoïste, je dirais : « éthiquement esthétique », ou « esthétiquement éthique ».

Q – Dans ce cas, qu’est-ce qui est Yin et qu’est-ce qui est Yang ?

R – L’éthique est Yang ; l’esthétique est Yin.

Q – À Rome, outre la production, tu as fondé et dirigé en parallèle une école de formation professionnelle couvrant toutes les spécialités du cinéma.

R – Oui. L’argent ainsi récolté finançait une partie des productions.

Q – La Maldoror Film et l’école ont été fondées en 1986 et fermées en 2012. Pourquoi cette fermeture ?

R – Je désirais vivre en Chine, où j’ai résidé pendant six ans, d’une part ; d’autre part, je voulais devenir un « électron libre », sans engagement régulier.

Q – Pourquoi avoir choisi Maldoror comme nom pour la société de production ?

R – Par admiration pour le roman Les Chants de Maldoror, de Lautréamont, et parce que, dans ma vision, je lisais le terme « Maldoror » ainsi : « Mal d’horreur », soit la violence dominante dans l’espèce humaine, et « Mal d’Aurore », pour suggérer l’espoir d’un affranchissement de la plaie de la violence.

Q – Venons-en enfin à aujourd’hui. As-tu des des projets ?

R – Oui.

Q – Peut-on savoir lesquels ?

R – D’une part, en Algérie, fournir, autant que possible, une formation théorico-pratique fondée sur mon expérience, car cette formation est très déficitaire quand elle n’est pas proposée par des charlatans.

Q – Comment y remédier ?

R – En renonçant à l’excessive « fierté » algérienne pour adopter la modestie, qui exige un effort d’apprentissage réel. Demandez à des artistes, à des formateurs et à des critiques de théâtre algériens quelle est la différence entre les méthodes de Stanislavski, Artaud, Brecht, Grotowsky ou Mei Lan Fang. Demandez à des cinéastes, à des formateurs ou à des critiques ce qui distingue, dans les films de fiction, les style d’Eisenstein, de Orson Welles, de Rossellini, de Satyajit Ray, de Kurosawa, d’Ozu, de Kaneto Shindo (Hadaka no shima, « L’Île nue »), d’Herbert J. Biberman (Salt of the Earth), d’Angelopoulos ou de Stanley Kubrick.

Demandez ensuite à ces mêmes professionnels ce qui distingue les documentaires de Vertov, de Jean Rouch, de Fernando Solanas (La hora de los hornos), de Masaki Kobayashi (Ningen no jōken, « La Condition de l’homme »), de Guy Debord ou de Godfrey Reggio. Vous constaterez combien même ces professionnels manquent des connaissances indispensables et se contentent de généralités qui ne trompent que les ignorants.

Q – Quelle est, selon toi, la cause de ces déficits ?

R – La trahison de l’idéal des compatriotes qui ont arraché l’indépendance nationale aux griffes du colonialisme : modestie, conviction éthique et résolution pratique, malgré le manque de moyens matériels et financiers, et malgré les conflits personnels internes.

Q – Et les solutions pratiques ?

R – La première est générale, de base. Reprendre l’idéal de la guerre de libération nationale, autrement dit en renoncer au « chacun pour soi » au profit de la coopération, renoncer aux privilèges corrupteurs au profit de l’honnêteté, renoncer à une fierté aussi exagérée qu’imméritée au profit de la modestie, laquelle exige le plus grand effort d’apprendre tout ce qui est indispensable, théorique et pratique.

La seconde solution exige de donner l’exemple soi-même dans la pratique professionnelle. À ce sujet, je travaille, avec un petit groupe d’amis passionnés de cinéma et éthiquement honnêtes — condition sine qua non —, à un projet, basé sur mon expérience italienne : créer un mouvement pour un cinéma algérien nouveau, de qualité.

Q – Qu’entends-tu par qualité ?

R – Je l’ai déjà explicitée dans mon livre sur le théatre : une éthique (concevoir son propre intérêt comme partie indissoluble de celui de l’humanité) et une esthétique (présenter cette éthique de la manière la plus belle possible).

Q – Et si on te conteste qu’il s’agit là d’une utopie ?

R – Il existe des utopies susceptibles de réalisation. L’expérience du Théatre de la Mer, à l’annonce de sa création, fut considérée par les professionnels comme une « folle prétention de jeunesse », autrement dit une utopie. Le résultat est raconté dans mon livre sur le théatre.

Q – Venons à ta formation personnelle. Tu as exposé celle théatrale dans ton livre Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté, obtenue dans une excellente école à Strasbourg, en France. Qu’en fut-il de ta formation cinématographique ?

R – Autodidacte. Sur le plan théorique, j’ai étudié les meilleurs ouvrages, qui sont d’ailleurs très peu nombreux. Du point de vue pratique, je vivais dans l’un des foyers les plus prestigieux du cinéma mondial, Rome, où des professionnels acceptaient ma présence lors du tournage et du montage de leurs films. Elles furent mes excellentes leçons pratiques.

Ainsi, j’ai passé mon examen théorico-pratique par la production, l’écriture et la réalisation de mon premier court-métrage de fiction, Marco Barabba (Marc Barabbas) : produit, écrit, partiellement filmé et mixé dans les établissements de Cinecittà, à Rome. Il fut présenté au Giffon Film Festival, en Italie.

Q – Pour remédier au déficit de formation en Algérie, as-tu pensé à créer une école comme celle de Rome ?

R – Non. Désormais, mon temps est limité. Je fournirai des leçons, des masterclass, des séminaires et des ateliers là où l’on me sollicitera. Éventuellement, je conseillerai sur la manière dont devrait fonctionner une véritable école de formation cinématographique ou théâtrale. Ou comment produire un cinéma de « guérilla » efficace. Je consacre le reste de mon temps à la créativité : projets de films de fiction ou de documentaires, pièces de théâtre, littérature, essais et contributions dans la presse et les revues.

Q – Des projets de films de fiction : où penses-tu les réaliser ?

R – Pour le moment, en Italie et en Algérie. Les scénarios sont écrits et la recherche de financement a commencé. Peut-être ailleurs, en Asie en particulier.

Q – Des documentaires aussi ?

R – Bien entendu, si une idée se révèle pertinente. C’est même plus aisé que la réalisation d’une fiction. Si la formation est présente, on peut même tourner avec un simple téléphone portable, doté d’une bonne mémoire et de performances techniques suffisantes. C’est l’ultime solution, mais elle est valable, je le répète, si la compétence professionnelle de l’auteur est assurée. En revanche, donnez les moyens techniques les plus sophistiqués à une personne sans formation professionnelle adéquate, et vous obtiendrez un produit médiocre.

Q – Alors, quel projet de film de fiction en Algérie ? Un secret ?

R – Pas du tout. Le film s’intitule Didou, reviens avec ta valise !

Q – Le titre rappelle la pièce théâtrale Mohamed, prends ta valise !

R – Exactement. En 1972, j’ai participé, comme dramaturge, à l’écriture de la pièce et j’en ai assuré la mise en scène. Mohamed, prends ta valise ! racontait l’histoire de travailleurs algériens condamnés à s’exiler pour satisfaire leurs besoins matériels. Didou, reviens avec ta valise ! raconte une histoire inverse et complémentaire : celle d’un émigré algérien qui, après de longues années passées hors d’Algérie et parvenu à un certain âge, revient au bled par nostalgie et pour servir le peuple dont il est issu.

Q – Didou, reviens avec ta valise ! est-il autobiographique ?

R – Non. Didou est Didou, un personnage singulier, représentatif de tous ces compatriotes qui vivent plus ou moins sa situation. Certes, ma biographie inspire l’histoire du personnage, mais seulement dans la mesure où toute fiction s’alimente, plus ou moins, de la biographie de son auteur.

Q – Quel est le genre de l’œuvre ?

R – Comme toujours : innovateur dans la manière artistique de traiter le contenu, donc une recherche expérimentale, dans le meilleur sens du terme.

Q – Le financement ?

R – Depuis plus d’un an, j’essaie d’établir un contact avec les services du ministère de la Culture : toutes les portes sont fermées. La seule fois où l’une d’elles a semblé s’ouvrir, j’ai eu affaire à un soi-disant « directeur de production », qui s’est révélé être un escroc : il voulait me soutirer des euros pour son compte bancaire en France. Et certaines personnes actives dans le cinéma justifiaient ce comportement en disant : « Eh, frérot, en Algérie, c’est comme ça que ça fonctionne ! »

Q – Et alors ?

R – Je tenterai encore le financement public ; sinon, je demanderai uniquement l’autorisation de tournage et je trouverai une solution indépendante.

Q – Comment ?

R – Comme avec le Théâtre de la Mer et comme en Italie avec Maldoror Film.

Q – Concrètement, comment ?

R – Un budget au strict minimum, la collaboration de professionnels intéressés par ce film en participant à sa réalisation par leur travail et/ou leurs moyens techniques, enfin un financement par des personnes qui jugent utile la réalisation du film. Attention toutefois : sans insertion de publicité commerciale, ouverte ou camouflée, dans les images.

Q – As-tu pensé au manque de salles de cinéma en Algérie ?

R – Certainement.

Q – Alors ?

R – Au Nigeria, le cinéma se diffuse généralement sous forme de DVD, et cela fonctionne. Reste à réaliser un film susceptible d’être présenté dans des festivals nationaux et étrangers, donc un film d’une qualité comparable à la meilleure production étrangère. Je n’ai jamais, au grand jamais, travaillé pour l’argent ; j’ai uniquement fait travailler l’argent pour produire.

Q – À part la méthode du Nigeria, le cinéma que tu proposes peut-il obtenir un succès de public et /ou de critique ?

R – Allez voir la page Wikipédia à ce sujet : vous constaterez combien de films, conçus comme cinéma de guérilla, ont été produits avec un succès, sinon commercial, du moins critique.

Q – Est-ce possible en Algérie ?

R – Oui, si les autorités éliminent les obstacles administratifs dans l’acceptation, le financement, la distribution et la projection des œuvres filmiques dans des salles destinées à cette projection, mais également, à défaut de ce genre de salles, dans des lieux propices à une projection de film : associations et autres lieux adéquats.

Q – Comment surmonter tous ces « si » ?

R – Accorder le pouvoir à l’imagination, une imagination alimentée non d’abord par le gain, mais par le plaisir de créer une œuvre belle, vraie et utile. Seul ce genre de production aide à mieux vivre, aussi bien ses producteurs que ses destinataires. Et, si possible, établir une relation de coopération réciproquement intéressante entre secteur public et production filmique. En son absence, compter sur ses propres forces intellectuelles capables de fournir les moyens matériels suffisants. Cette méthode s’appelle autogestion.

Q – Comme au Théatre de la Mer et à la Maldoror Film ?

R – Oui.

Q – Alors : « autogestion ou barbarie » ?

R – Plutôt : autogestion ou extinction de l’humanité.

Q – Et si on t’objecte que le système social actuel est motivé par le « Après moi, le déluge ! »

R – J’invite les pessimistes à voir une pièce du Living Theatre : Paradise Now ! Et d’étudier l’évolution de l’espèce humaine depuis la révolte de Spartacus.

Interview recueillie par Farid Daoudi,

chercheur universitaire et directeur de Tribune Diplomatique Internationale.

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