Afrique du Sud : quand les inégalités embrasent un pays

   

Récession, pandémies, paupérisation… Comme ailleurs dans le monde, les maux dont souffre l’Afrique du Sud affectent en premier lieu les franges les plus défavorisées de la population. En juin 2021, la condamnation à une peine de prison de l’ancien président Jacob Zuma (2009-2018) a servi d’étincelle au soulèvement d’une partie des habitants des zones urbaines les plus pauvres, accablés par des conditions de vie qui ne cessent de se précariser.

Incarnée par une croissance annuelle oscillant entre 3 et 5 % au cours des années 2000, la vitalité économique sud-africaine a décliné durant la décennie suivante, sous l’effet de la désindustrialisation et de la concurrence asiatique. En 2020, l’économie nationale est même entrée en récession (- 8,2 %), en raison notamment de la pandémie de Covid-19, à laquelle les autorités ont répondu par l’adoption d’un confinement parmi les plus stricts au monde et la vaccination à partir de 12 ans. Ainsi, alors que l’Afrique du Sud a déjà été détrônée depuis 2013 par le Nigeria au rang de première puissance économique du continent (en PIB), l’Égypte est en passe de lui ravir la deuxième place.

Un chômage très élevé

Malgré la fin de l’apartheid (1948-1991), les stigmates du régime de ségrégation structurent encore fortement la société sud-africaine, considérée comme la plus inégalitaire au monde selon la Banque mondiale. Les écarts de revenus demeurent criants, dans un pays où 1 % de la population détient 90 % des richesses ; et au sein duquel 75 % des familles noires vivent en dessous du seuil de pauvreté. D’après plusieurs sources indépendantes, près de 50 % de la population active serait au chômage, contre 34,4 % au deuxième trimestre 2021, selon les données officielles ; une situation qui touche beaucoup plus les Noirs (38,2 %), les Métis (28,5 %) et les Asiatiques/Indiens (19,5 %) que les Blancs (8,6 %). En matière d’éducation, on constate encore que 7,1 % des Noirs ne sont pas scolarisés, contre 1,6 % des Blancs, en 2016. Ces inégalités sociales peuvent aussi se lire dans l’organisation de l’espace sud-africain. Depuis le début des années 2000, on assiste à une forte densification de l’habitat autoconstruit. La densité de population dans ce type de quartiers pauvres est particulièrement élevée et les infrastructures extrêmement précaires, comme l’incarne le bidonville de Motsoaledi, dans l’immense township (quartier pauvre et périphérique) de Soweto, à Johannesburg, où 40 000 personnes se partagent seulement 48 points d’eau à robinet.

Ces inégalités s’expriment aussi sur le terrain de la santé. En 2020, l’ONU estimait que 7,8 millions de personnes vivaient avec le VIH en Afrique du Sud, soit 13 % des 59,3 millions d’habitants. Les campagnes et les zones urbaines pauvres, où réside la majorité noire, sont plus frappées que les quartiers résidentiels où vit la population blanche. La pandémie de Covid-19 est venue accentuer ces inégalités sociales de santé. Selon certains experts, plus de 160 000 personnes seraient mortes de cette maladie, contre un décompte officiel de 88 500 mi-octobre 2021. L’ampleur des décès serait en partie imputable à la vulnérabilité des individus séropositifs au VIH. Les critères spatiaux et résidentiels permettent aussi de mieux saisir les dynamiques de diffusion du coronavirus, puisque les personnes infectées résident majoritairement au sein de bidonvilles, dans lesquels les habitants n’ont pas la possibilité de respecter les gestes barrières et les mesures d’isolement des malades.

Troubles sociaux et tensions politiques

Lors de son arrivée à la tête de l’État en 2009, Jacob Zuma affirme vouloir s’attaquer aux inégalités sociales qui fracturent la nation sud-­africaine. Loin de répondre aux aspirations des plus pauvres, son mandat est surtout synonyme de déclin économique, sur fond de clientélisme, de détournements de fonds publics et d’accusations d’agressions sexuelles. Devenu impopulaire au sein même de son parti, le Congrès national africain (majoritaire à l’Assemblée nationale et au Conseil national des provinces, avec respectivement 230 députés sur 400 et 62 sénateurs sur 90 depuis les élections de 2019), il est poussé à la démission en 2018 au profit de Cyril Ramaphosa. Jacob Zuma a depuis été appelé à comparaître devant la Commission d’enquête sud-africaine sur la corruption politique afin de répondre à une partie des accusations dont il fait l’objet. Refusant de se présenter, il a été condamné en juin 2021 à quinze mois de prison par la Cour constitutionnelle.

Le 7 juillet, son incarcération enflamme les rangs de ses plus fidèles supporters, issus comme lui de l’ethnie zoulou. Les premiers troubles éclatent le 9 juillet dans plusieurs bidonvilles de la province du KwaZulu-Natal, d’où est originaire l’ex-président, avant de s’étendre à celle du Gauteng, en particulier aux quartiers pauvres de Johannesburg et de Pretoria. Pendant plus d’une semaine, pillages et émeutes urbaines se multiplient, causant la mort de quelque 350 personnes. Jacob Zuma est libéré début septembre, officiellement pour raisons de santé. Sur le plan économique, ces troubles ont touché plus de 40 000 commerces et ravagé plusieurs quartiers commerciaux et industriels. Selon le gouvernement, les pertes liées à ces émeutes s’élèveraient à 2,9 milliards d’euros et menaceraient environ 150 000 emplois dans la seule province du KwaZulu-Natal. Il est probable que l’économie sud-africaine, déjà fragilisée par les effets dévastateurs de la pandémie, peine à retrouver son dynamisme d’antan. Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), cette situation risque de pousser plus d’un million de Sud-Africains dans la pauvreté et de se traduire par une nouvelle hausse de la précarité et des inégalités.


Auteur : David Lagarde

Docteur en géographie, postdoctorant au CNRS (UMR LISST — université de Toulouse Jean-Jaurès), spécialisé dans l’étude des mobilités humaines (migrations internationales et tourisme).


 

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