Livre / Aïssa Kadri (dir.), Algérie décennie 2010-2020, Editions du Croquant, 2020: Tout a commencé un 22 février 2019

   par Emmanuel Alcaraz *

L’ouvrage collectif Algérie décennie 2010-2020 (440 p.), sous la direction d’Aïssa Kadri, apporte un éclairage sur les origines du mouvement populaire du 22 février 2019.

Si un auteur ne saurait être juge et partie, le but de cette recension est de présenter ce travail original au public algérien, même si le rédacteur de cette recension a participé à cette recherche qui est le fruit d’une collaboration transméditerranéenne entre des universités européennes et d’Afrique du Nord, dans le cadre d’un programme de recherche européen sur les changements dans le monde arabe lors de la décennie 2010. Son but est de réfléchir aux causes, au déroulement et aux conséquences sur les sociétés des révoltes arabes. Ce collectif est aussi le fruit d’enquêtes de terrain menées au plus près des acteurs politiques et sociaux utilisant les méthodologies des sciences sociales en sociologie, en anthropologie et en histoire.

  Selon Aïssa Kadri et Salim Chena dans l’introduction du livre, le hirak algérien n’est pas né du néant. D’une certaine manière, la société algérienne a été la première à connaître les révoltes arabes avec les émeutes d’octobre 1988, durement réprimées, ayant donné lieu à une transition démocratique avortée de 1988 à 1992. Le cycle des révolutions arabes commencé en 2011 ne débute pas en Tunisie, mais a une historicité qui s’enracine dans le temps long, en lien avec la contestation des régimes autoritaires, à l’époque de la mondialisation qui débute dans les années 1970 et qui s’accélère après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS en 1991. Plus spécifiquement, le hirak algérien est lié à une nouvelle onde de chocs de l’histoire mondiale dans les années 2010 exprimant le retour des peuples sur la scène internationale avec des mouvements de contestation populaire remettant en cause les élites, aussi bien en Europe, aux Etats-Unis, en Chine, à Hong Kong que dans les sociétés du Sud au Chili, au Liban, en Irak et au Soudan en 2019.

Spécifique, le hirak algérien se caractérise non seulement par un rejet du pouvoir, mais aussi de tous les partis politiques de l’opposition légale et un refus de toute direction, ce qui est conforme au mythe fondateur populiste de la guerre de libération nationale, «un seul héros le peuple».

S’ils présentent le hirak dans leur discours comme un «don de Dieu», les décideurs veulent, pour reprendre la formule de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957), l’auteur du Guépard (1958), que «tout change pour que rien ne change» et entendent demeurer les maîtres du calendrier politique, aussi bien des élections que de la révision constitutionnelle. Le fil directeur de ce livre est la citoyenneté, traitée par Sonia Dayan Hezbrun, et la question de l’émergence et de la consolidation de la société civile face à un pouvoir qui affirme sa légitimité en se mettant en scène comme les héritiers de ceux qui ont mené la lutte pour restaurer l’Etat algérien conformément à la déclaration du 1er novembre 1954. Après 1962, les modèles développementalistes de l’Etat rentier dans les années 1960 et 1970 sont entrés dans une crise grave dans les années 1980 ayant débouché sur la guerre civile dans les années 1990. Le pouvoir algérien n’a pas été en mesure de proposer un autre modèle économique alternatif viable pour les jeunes générations qui sont majoritaires avec les cohortes de diplômés-chômeurs, d’où des revendications dans les années 2010 en faveur de davantage de justice et la reconnaissance de la dignité pour les exclus du partage de la rente.

Hazi Hanane étudie le mouvement populaire algérien en utilisant une approche multiscalaire en s’intéressant à la jeunesse algérienne mondialisée faisant usage du téléphone mobile et des réseaux sociaux, deux symboles de la mondialisation, à des fins contestataires. Internet a permis l’élargissement de l’espace public. Les acteurs proches du pouvoir y officient également pour influencer l’opinion publique en mettant en avant la badissia novembria en lien avec un nationalisme arabo-musulman et un souverainisme ombrageux dénonçant de supposés «complots de l’étranger». Une véritable bataille de l’opinion publique se joue sur les réseaux sociaux. Cette badissia novembria est bien liée à la culture politique autoritaire de la «famille révolutionnaire algérienne». Ce «patriotisme, sans construction de la citoyenneté», se retrouve également chez les élites militaires intermédiaires en Algérie étudiées dans mon article. Ces dernières ont une perception qui n’est pas forcément hostile aux changements réclamés par le peuple lors des manifestations populaires. En effet, elles sont intimement liées au peuple, partagent ses préoccupations et ne vivent pas séparées de lui dans la vie quotidienne tout en étant attachées au régime par le nationalisme mémoriel, en étant choyées dans le cadre de la professionnalisation des forces armées et sur le plan des relations d’homme à homme. Si leur culture politique les pousse à défendre l’unité du peuple, ces élites militaires intermédiaires sont un pilier du régime et se pensent comme les protecteurs du peuple.

Le monisme arabo-musulman et la crainte du pluralisme, bien que ce dernier n’exclue pas le nationalisme mémoriel arabo-musulman, s’expliquent par le rejet de la fitna qui risque de miner le corps social, selon les défenseurs de l’unitarisme, ce qui explique le rejet de la pluralité des héritages du nationalisme algérien et l’insistance par le pouvoir sur la badissia novembria alors que d’autres registres de légitimation existent et sont invoqués d’ailleurs par les citoyens protestataires du hirak. Sans exclure la badissia novembria, en se revendiquant de Ibn Badis, ces derniers font référence, entre autres, à la geste du premier novembre 1954, mais aussi à Abane Ramdane, à Larbi Ben M’hidi, à tous les historiques de la lutte pour l’indépendance, au Congrès de la Soummam, le 20 août 1956, et aux manifestations de décembre 1960. Giovanna Campana montre qu’une réflexion théorique existe chez les penseurs arabes pour montrer le lien entre réformisme musulman et démocratie. Elle fait référence aux écrits réformistes du XIXe siècle de Abd al-Rahman al-Kawakibi (1849-1902), né à Alep, opposant au sultan Abdelhamid II (1842-1918) dans l’Empire ottoman. Al-Kawakibi a évoqué la nécessité du débat contradictoire et de l’élargissement de l’espace public, dans son ouvrage Du Despotisme. Pour citer un autre penseur musulman, non cité dans le livre, se rattachant à une culture politique libératrice, tout étant lié au réformisme musulman, il est possible de se référer également au penseur tunisien zitounien, Tahar Haddad (1899-1935), qui a pensé l’émancipation de la femme et qui a encouragé la naissance d’un syndicalisme national tunisien autonome. A cause de la colonisation française, l’Algérie a peu subi l’influence des Tanzimat dans l’Empire ottoman contrairement à la Tunisie bien que des circulations entre le territoire algérien et le Moyen-Orient existaient au XIXe siècle. Sur la question des femmes, Gérard Prévost traite des enjeux de genre dans les sociétés maghrébines en étudiant les logiques de domination et la circulation des femmes immigrées dans le monde du travail.

Pour solder les comptes du passé, Nada Ben Amor explique le déroulé de la justice transitionnelle en Tunisie avec l’Instance Vérité et Dignité. Celle-ci a moins bien réussi que l’Instance Equité et Réconciliation au Maroc parce qu’elle n’a pas fait l’objet d’un consensus au-delà des acteurs de la Troïka au pouvoir de 2011 à 2014 en Tunisie réunissant deux partis de centre-gauche Ettakatol, le CPR (Congrès pour la République) du président Marzouki et les islamistes d’Ennahda. Le président tunisien Beji Caïd Essebsi (1926-2019), qui était un des anciens ministres de l’Intérieur de Bourguiba, a exprimé également son hostilité à la justice transitionnelle qui s’était montrée critique à l’égard du «combattant suprême». En Algérie, ce modèle de la justice transitionnelle, pour solder les comptes de la «décennie noire», a été rejeté au profit de la loi sur la concorde civile de 2005. Cette procédure de la justice transitionnelle est critiquée à cause de ses lourdeurs administratives. Nadia Ben Amor cite Winston Churchill qui disait : «si vous avez un problème que vous ne pouvez régler, créez une commission», phrase lourde de sens pour dénoncer certaines routines administratives.

Concernant l’Etat et les acteurs sociaux, dans une perspective générationnelle, Aïssa Kadri pointe les difficultés d’autonomisation des intellectuels en Algérie et la crise du système universitaire algérien. Il montre qu’en Tunisie et au Maroc, le haut enseignement privé a été une alternative à l’enseignement public massifié, l’université publique algérienne étant profondément en crise à cause de la désinstitutionalisation et la retraditionalisation. Toutefois, ce recours à la sphère privée peut être aussi une source de dérives avec la marchandisation des savoirs.

Hocine Zeghbib analyse l’état des relations entre l’Etat et la société civile à la veille des printemps arabes en soulignant le poids des héritages juridiques. Si la loi française de 1901 sur la liberté d’association est intégrée au droit algérien à l’indépendance, la loi du 2 mars 1964 a réduit sa portée ainsi que l’ordonnance de 1971 instaurant l’agrément préalable. Cette loi de 1901 n’empêchait pas la puissance coloniale de réprimer les associations algériennes qui s’affirmaient dans l’entre-deux-guerres, en premier lieu les ‘ulamâ qui avaient recours à la résistance culturelle contre le colonisateur grâce à leurs écoles, leurs cercles et leurs associations sportives. Si la loi du 5 juillet 1989 instaure le multipartisme et si la loi du 4 décembre 1990 reconnaît la liberté associative, les faiblesses de la sphère publique algérienne expliquent l’investissement de la rue par le citoyen protestataire.

Salim Chena évoque les migrations internes dans l’espace algérien en se situant dans le temps long en proposant des pistes pour élucider leur impact sur la construction de l’Etat jusqu’à aujourd’hui. Ces migrations forcées sont une des causes des multiples contestations aujourd’hui. A l’époque coloniale, elles sont causées par les déstructurations du monde rural avec les conséquences de la dépossession foncière liée à la colonisation, les camps de regroupement pendant la guerre d’Algérie, l’exode rural après 1962 et l’impact sur le foncier des politiques de libéralisation économique dans les années 1980 entraînant un affaiblissement des structures socialistes d’exploitation, sans oublier les déplacements de population liés à la guerre civile algérienne. Abdelghani Issaadi analyse les conséquences des émeutes de janvier 2011 en Algérie et la réaction du pouvoir en montrant que les citoyens protestataires en 2019 héritent de l’expérience accumulée lors des précédents mouvements sociaux avec les mobilisations des jeunes dans les stades et dans les quartiers populaires suscitées par les difficiles conditions de la vie quotidienne. Son analyse remet en question l’image diffusée à l’étranger d’une société algérienne endormie sortie brutalement de sa léthargie en 2019.

Un des articles les plus riches d’enseignement de ce collectif est sans nul doute celui de Hadj Moussa qui traite des violences intracommunautaires au M’Zab dans les années 2000. L’auteur souligne le rôle du réformisme musulman comme vecteur d’intégration de cette région au territoire algérien. Le héros de la résistance contre l’occupation française est le cheikh Muhammad Ben Yussuf Attfayyish (1820-1914), étudié par Augustin Jomier, qui est aussi la figure revendiquée par les militants de la cause berbérophone et ibadite au M’Zab, les deux étant intimement liés dans cette région. Le M’Zab est conquis tardivement par les Français en 1882. Contrairement aux départements d’Alger, d’Oran et de Constantine qui relèvent de l’administration civile, cette région est soumise à l’occupation militaire française et intégrée aux Territoires du Sud au début du XXe siècle. Les réformistes mozabites ont lutté pour faire cesser cette occupation militaire et demander un régime civil. En pleine guerre d’Algérie, le M’Zab a été rattaché au département des Oasis qui relevait du Ministère du Sahara. Le but de la France était de détacher le Sahara algérien du reste du territoire de la colonie pour exploiter ses immenses ressources. Cette stratégie a été mise en échec par le FLN pendant la guerre d’indépendance. Après 1962, l’auteur montre l’existence de tensions entre les représentants des structures traditionnelles mozabites et de l’Etat algérien autour notamment de l’accès au foncier, du travail et de l’entreprenariat, les autorités algériennes ayant favorisé les arabophones à Ghardaïa au détriment des autres populations, ce qui a perturbé l’ordre social local. Dans les années 2010, une nouvelle génération des militants des droits de l’homme a émergé qui s’est émancipée des structures traditionnelles de la communauté ibadite. Kamel Eddine Fekhar, mort en mai 2019 dans la prison de Blida des suites d’une grève de la faim, est un militant emblématique de ce groupe. La question du Sud algérien dont les habitants sont en grande partie exclus du partage de la rente, bien que toutes les richesses énergétiques soient extraites de cette région, est une question cruciale pour le développement de l’Algérie.

Concernant les pratiques contestataires en mutation, Meriem Khelifi traite de la «réislamisation» de la société algérienne prenant de nouvelles formes ne devant pas être analysées comme un retour du religieux, celui-ci n’ayant jamais véritablement disparu de la société algérienne. Concernant les réformes politiques en Algérie consécutives au printemps arabe, Rachid Tlemçani souligne, dans la gestion du politique, l’existence d’un «capitalisme de copinage» faisant le lien entre chefferies traditionnelles, notabilités locales et affairistes, ce qui met en évidence un risque de «tribalisation du politique». Samir Ghezlaoui analyse le rôle des réseaux sociaux dans la fabrique de l’opinion publique algérienne à l’occasion de l’élection présidentielle de 2014. Il propose une histoire des sites ayant marqué la cyberdissidence algérienne de DZ activiste à FFS 1963 qui a pris le nom d’Algérie politique. Il évoque également ses grandes figures, à l’exemple de el-Mouhtarem, pseudonyme de Chafaâ Bouaiche qui est, par la suite, devenu député du FFS. Nazim Layadi retrace l’histoire de Bezzef en faisant son archéologie culturelle en montrant que l’origine de ce mouvement est un quatuor d’écrivains et de journalistes engagés (Kamel Daoud, Mustapha Benfoddil, Adlene Meddi et Amar Chawki).

Même si Bezzef a été peu visible dans l’espace public, il constitue un précédent important pour le mouvement populaire de 2019.

Aïssa Kadri et Salim Chena analysent la résilience du pouvoir autoritaire prompt à renaître de ses cendres, mais toujours au prix du renforcement de l’emprise des décideurs à chaque crise politique traversée par l’Algérie depuis l’indépendance. Les deux auteurs étudient les ressorts profonds du hirak algérien en 2020 qui peut s’analyser comme un désir de la société de sortir d’un enfermement et une aspiration au pluralisme limité en Algérie depuis l’indépendance. En guise de postface, Aïssa Kadri revient sur l’histoire de la Constituante dont il pense qu’elle est plus que jamais d’actualité. Pour lui, les processus de démocratisation ne sont pas uniquement une question d’ingénierie politique, de changements institutionnels ou réglementaires. Si des déterminations structurelles internes au système autoritaire peuvent expliquer sa résilience, il conclut que le travail effectué par la société sur elle-même, à travers des luttes sans cesse renouvelées, ne peut «qu’accoucher» de transformation qualitative des rapports sociaux et de la citoyenneté. En effet, pour l’auteur de cette recension, qui donne ici un point de vue personnel, et non un jugement historique ou moral, si les ingérences de puissances étrangères dans le champ politique algérien doivent être rejetées et dénoncées, ces dernières ne doivent pas devenir un carcan, un alibi facile, entravant les citoyens dans leur possibilité d’action collective et de réalisation de soi dans la paix et la concorde.

*Docteur en histoire.

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