Akram El kebir, auteur et journaliste :«L’émigration clandestine en Algérie a atteint son paroxysme»

Dans le cadre de la tenue du 24e Salon international du livre d’Alger (SILA), l’auteur et journaliste au quotidien El Watan, Akram El kebir, a publié aux éditions Apic son cinquième roman intitulé Les fleuves impassibles. Avec la verve qu’on lui connaît, Akram El Kebir nous donne certaines pistes de compréhension de la narration proposée dans son dernier-né. L’auteur sera présent, aujourd’hui, pour une vente-dédicace, à la librairie Abdelkader Alloula d’Oran. Entretien.

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– Vous venez de signer aux éditions Apic votre cinquième roman, Les fleuves impassibles. Un roman qui revient en grande partie sur le phénomène de l’émigration clandestine ?

En vérité, il s’agit de mon quatrième roman (si tant est qu’on puisse considérer N’achetez pas ce livre, c’est une grosse arnaque comme un roman en bonne et due forme), le cinquième, qui est en fait le premier, paru en 2003 aux éditions Dar El Gharb, est un recueil de nouvelles. Pour revenir au thème abordé dans Les fleuves impassibles, cela parle effectivement d’émigration clandestine, un phénomène qui a atteint son apogée à Oran, notamment durant l’été et l’automne 2018. Mais pour être tout à fait honnête, l’écriture de cette histoire a été motivée par autre chose.

Deux ans auparavant, en 2017, lors de la mise en fonction, pour la première fois, du bateau-taxi reliant Oran à Aïn El Turk, je me suis dit : «Tiens, ça serait drôle d’écrire une histoire de harraga qui s’empareraient de ce navire pour le détourner jusqu’en Espagne». Il y avait là matière à raconter une histoire intéressante, avec beaucoup de rebondissements et une kyrielle de gags et de blagues en tous genres. J’avais pour ambition, à cette époque, d’écrire cette histoire sous forme scénaristique et la proposer ensuite à un producteur. Ça ne s’est jamais fait, et on peut imputer cela à ma fainéantise.

Le printemps 2018, j’ai fait paraître aux éditions Apic Au secours Morphée, puis, quelques mois après, l’idée m’est venue d’une nouvelle histoire, qui devait avoir pour titre Au royaume des vieilles lunes. J’avais écrit plus de 5 chapitres jusqu’à ce qu’arrive le 22 février 2019. A cette date, comme beaucoup, j’ai été traîné dans l’effervescence de l’actualité algérienne ; aussi, il m’était quasiment impossible de me concentrer assidûment sur mon nouveau roman.

Les jours et les semaines ont passé et j’ai fini par le laisser tomber. Puis, un jour, nous étions à la fin du mois de juin, je me suis dit : «Tiens, et si je reprenais cette histoire de détournement de bateau, et que j’en fasse mon nouveau roman ? Tout compte fait, l’histoire peut très bien convenir à une écriture romanesque». Je me suis alors mis au travail, et c’est ainsi que Les fleuves impassibles a été écrit au pied-levé durant l’été dernier.

– Le personnage principal Zaki, un cafetier de 24 ans, détourne un bateau-taxi à Oran pour se rendre en Europe, plus précisément en Espagne, en n’omettant pas d’entraîner avec lui ses acolytes…

Zaki travaille dans un café à Sidi El Houari, quartier où il habite d’ailleurs. Sa vie est faite d’ennui et d’amertume, où rien ne se passe. Comme il habite dans une sorte de galetas où s’entassent toutes les composantes de sa nombreuse famille, il éprouve à chaque fois ce besoin d’évasion, de s’affranchir des quatre murs de sa chaumière. De ce fait, son horloge biologique est réglée de telle manière qu’elle le tire des bras de Morphée au petit jour.

Comme il dormait dans une chambre déjà peuplée par son frère, ses cousins et neveux, souvent en été, la chaleur suffocante le faisait se réveiller en plein milieu de la nuit et le poussait à sortir dehors pour respirer un peu d’air frais, et accessoirement, se faire un bout de joint avec son ami Okacha. Il habite à la partie basse de Sidi El Houari, c’est-à-dire à deux pas de la mer, là où se trouvent la pêcherie, le port et le port de plaisance.

Mais la mer lui est malgré tout interdite d’accès, car elle est grillagée. Au café, qui s’appelle «Les deux Mégots», il n’a qu’un seul client fidèle, un vieux retraité de 75 ans, qui fait sa revue de presse tous les matins dans son établissement avant de partir et laisser à la disposition des autres clients la pile de journaux, en arabe et en français, qu’il avait ramenés avec lui.

Zaki n’est en rien un lecteur de journaux, mais un jour, à voir la similitude des titres de Une, il en fut interpellé : tous parlaient, photos à l’appui, du drame survenu la veille à Bousfer quand les cadavres de 10 migrants subsahariens ont été repêchés au large. Il se sentait interpellé, car lui-même, déjà blasé de son existence malgré ses 24 ans, caressait l’espoir de tenter un jour l’aventure, et ce n’était que la crainte de finir six pieds sous terre – sous mer plutôt – qui l’en dissuadait.

Puis, de manière tout à fait par hasard, en tournant la page, il tombe sur un reportage de deux pages où il est question d’un bateau-taxi qui fait la navette quotidienne entre Oran et Aïn El Turck. Une idée démente lui vint en tête :  et s’il détournait ce bateau-taxi, avec ses amis, pour aller avec jusqu’en Espagne ? Ce bateau-taxi avait le mérite, en effet, d’être bien plus solide et plus sûr que les semi-rigides qu’empruntaient généralement les harraga.

Il y avait peu de chance qu’il se renverse en pleine mer. Certes, il y avait tout de même le risque que le projet capote et que Zaki et ses amis se retrouvent en prison, arrêtés par les garde-côtes ou par la police. Mais face à cette crainte, Zaki prenait la chose avec philosophie et disait à ses amis que généralement, lorsque des harraga s’embarquent dans des canots de fortune, ils savent pertinemment que neuf fois sur dix c’est la mort qui les attend, et rien d’autre. Aussi, se demandait-il : «quel est le plus raisonnable : finir en taule, prendre même dix ans, ou finir macchabée, bouffé par les poissons ?».

– Si, dans la première partie de votre roman vous revenez sur la jeunesse algérienne désemparée, dans la seconde, vous mettez en avant-plan le personnage de Nafissa : une femme qui se plaît à débattre avec les passagers sur des questions existentielles…

On l’aura remarqué, durant toute la première partie du roman, l’histoire ne comporte aucun personnage féminin. On aura affaire qu’à Zaki, et ses deux voisins de quartier qui lui servent d’acolytes : Okacha, le gardien de voitures et Anis le chanteur intermittent de cabaret, qui galère sévère tant «la vie des bars n’est plus ce qu’elle était». Ces trois-là devront aller convaincre d’autres jeunes de se joindre à eux dans cette aventure qui promettait d’être détonante. La deuxième partie, par contre, c’est celle du passage à l’action ; de ce fait, le groupe de harraga, qui sera au nombre de 9, devra menacer, en recourant aux armes blanches, non seulement l’équipage, qui lui est italien, mais aussi les passagers du bateau, qui se retrouveront alors pris en otages malgré à eux.

Parmi ce lot de passagers se trouve le personnage de Nafissa qui, voulant fuir un été trop maussade, et un doux vague à l’âme qui la laissait comme amorphe, a décidé de faire une balade en bateau avec sa mère. Nafissa est un personnage que j’ai pris beaucoup de plaisir à créer : étudiante à l’université de Belgaïd, cette jeune femme de 22 ans est emplie de contradictions.

D’un côté, elle vit assez bourgeoisement, dans une villa coquette au quartier chic de St-Huber, et en même temps, à force de s’être gavée de lectures et de films, elle avait fini par avoir une culture politique libertaire, pour ne pas dire anarchisante.

C’est une jeune femme qui adule, par exemple, les films de Ken Loach, ce cinéaste britannique qui sait mieux que quiconque décrire la vie des petites gens, les laissés-pour-compte, parler des quartiers populaires, raconter comment se démènent les rebus de la société face aux bourgeois, aux patrons, aux gouvernements etc. Si le cœur de Nafissa était théoriquement à gauche, son train de vie, qui était du ressort de ses parents, ne suivait pas forcément.

Francophone, et faisant des études en français, cette langue avait fini par être celle qu’elle utilisait le plus au point que lorsqu’elle parlait en arabe, en plus d’écorcher les mots, elle avait un fort accent d’émigré, alors qu’elle n’avait jamais quitté Oran. Cela la complexait et surtout la faisait énormément culpabiliser.

Puis arrive la scène du détournement de bateau, et elle qu’on pouvait prendre pour une bourgeoise avachie dans sa bulle et son confort, voilà qu’elle devient une fervente défenseure de ceux qui étaient supposés être ses bourreaux, c’est-à-dire le groupe de harraga-pirates. Elle les avait même pris en sympathie.

– Vos histoires sont certes puisées de l’imaginaire, mais on devine en filigrane qu’elles se tissent à partir d’un vécu certain…

Si on prend le cas de Vivement septembre ou de Au secours Morphée, les personnages sont, en général, des bourgeois, qui ont des problèmes de bourgeois. Le personnage de Wahid dans Vivement septembre est un névrosé qui n’a de cesse à penser au pourquoi de l’existence, qui aime sa solitude, qui culpabilise quand il est heureux et qui, en plus, pour ne rien arranger, est bouffé par son passé amoureux.

Dans Au secours Morphée, le ton est plus léger et comique, et ça parle d’un couple qui a des problèmes de bourgeois-bohèmes. Par contre, dans Les fleuves impassibles, il n’y a aucune espèce de similitude avec les romans précédents : les personnages, du moins ceux des harraga, sont issus des milieux populaires.

On a affaire à un cafetier, un parkingueur, un chanteur raté de cabaret, un migrant subsaharien, un déménageur un peu simplet, un alcoolique notoire et j’en passe. Il y a même deux truands dans le lot. Dans le bateau, ils devront faire face aux passagers, qui représentent un microcosme d’une partie de la société algérienne : en plus de Nafissa et sa mère, on découvrira l’histoire d’un dentiste écorché-vif à cause d’un amour contrarié, qui sera traîné par deux de ses amis pour une balade en mer : un architecte et un enseignant universitaire.

Deux étudiantes internes, une jeune femme qui a fui le cocon familial, et qui ne cesse de se tourmenter pour trancher une décision suite à une offre d’intégrer le Milieu, un salafiste ultra-conservateur avec sa famille, sans oublier l’équipage italien, au nombre de 5, originaire de Rome et de Milan, en mission à Oran pour l’été et qui se retrouvent malgré eux au cœur de cette histoire rocambolesque. Le tout était donc de faire cohabiter tout ce beau monde en bonne intelligence, et susciter par la même une armada de blagues et de situations cocasses. Forcément, celles-ci ne pouvaient être inspirées que de la vraie vie.

– La fin de l’histoire n’est pas heureuse puisque les clandestins décident de rebrousser chemin vers Oran alors qu’ils étaient tout prêts de la frontière espagnole…

J’ai essayé de faire appel, à un moment de l’histoire, à l’humanisme de ces harraga, en particulier le personnage de Zaki le cafetier. Montrer s’ils savent, ou non, faire preuve de grandeur d’âme.

C’est qu’une fois s’être approchés des côtes espagnoles, comme ils avaient de nouveau droit au réseau téléphonique, en l’occurrence le réseau espagnol, un événement inattendu finira par se passer par le biais d’un SMS qu’un des passagers recevra par inadvertance. Cela les poussera à prendre une décision hâtive, mais néanmoins importante. Les harraga devront alors faire face à un sérieux dilemme, qui sera d’ordre philosophique, voir existentiel si je puis dire…

– L’émigration clandestine semble vous préoccuper à plus d’un titre puisque vous essayez de placer votre narration au cœur du hirak à travers des revendications émis par les harraga…

J’ai été frappé, le 22 février dernier, quand les jeunes des quartiers populaires, «ceux des stades» comme on les étiquette, qui étaient les tout premiers à être sortis, et aux premières heures, ont tenu à rendre spontanément hommage aux harraga : El harraga rabi yerhamhoum (Les harraga, que Dieu ait leur âme), ou encore Bouteflika, hadi daawet el harraga (Bouteflika, ce sont-là les prières des harraga).

Même les vendredis qui ont suivi, les harraga étaient présents dans le hirak, je me souviens d’une pancarte que portait une manifestante : «Pardon aux harraga d’avoir mis autant de temps à vous défendre», ou encore, par un vendredi de la fin mars, il y avait à la place 1er Novembre, un bateau de fortune qui défilait sous les applaudissements des manifestants et cela en hommage aux harraga. Mais si l’épilogue de l’histoire a un lien avec le hirak, je dois avouer que cela s’est décidé de façon complètement fortuite, ce n’était pas du tout prémédité.

Comme il fallait qu’il y ait une chute, je me suis dit : «Tiens, et si je faisais coïncider la fin de l’histoire avec le début du hirak ?» d’autant que, quelque part, en faisant terminer le roman ainsi, les personnages de harraga, qui n’ont pas réussi à aller jusqu’en Espagne, auront peut-être trouvé à Oran-même ce qu’ils voulaient aller chercher de l’autre côté de la Méditerranée. Ça m’a paru intéressant de développer ainsi cette idée.

– Les fleuves impassibles se décline sous la forme d’un hommage à tous ces jeunes qui rêvent d’une vie meilleure à l’étranger, mais votre roman est aussi un hommage à votre ville Oran, et ce, à travers son architecture, ses quartiers et ses venelles…

C’est vrai qu’Oran – particulièrement la partie basse de Sidi El Houari (celle qu’on appelle «La pêcherie» ou «La Marine»), ou encore le quartier populaire de Saint-Pierre – a été mise en exergue dans cette histoire et joue un rôle important.

Dans les deux précédents romans, Oran ne servait que de décor et l’intrigue aurait pu s’adapter à n’importe quelle autre ville ou autre pays même. Par contre, l’histoire des «fleuves impassibles» a un lien tenace avec la ville d’Oran : cette histoire ne pouvait se situer ailleurs qu’à Oran, elle y est étroitement liée. Si l’histoire s’était située dans une autre ville, fut-elle touchée par le phénomène de l’émigration clandestine, comme Annaba par exemple ou même Mostaganem, elle n’aurait plus été crédible.

– Vous avez toujours été attiré par l’écriture puisque vous avez entamé une carrière journalistique. Concrètement, quel est votre rapport à l’écriture ?

A vrai dire, au tout début, j’ai été davantage attiré par la création que par l’écriture en elle-même. Raconter une histoire, faire vivre des personnages, leur donner la personnalité qu’on veut, les faire rencontrer les uns autres, les tourner en bourrique au besoin, tirer du néant tout un univers, c’est cela qui, à la fois, m’intriguait et me subjuguait.

C’est ainsi que je me suis tourné naturellement vers l’écriture. Le plaisir d’écrire, apprécier la beauté des mots, s’amuser à tordre les phrases, etc., cela est venu bien après. Dans Les fleuves impassibles il y a, paraît-il, une surdose de l’utilisation de l’imparfait du subjonctif. Beaucoup s’en sont amusés, trouvant déroutant de faire parler des personnages dits populaires, avec un langage proprement populaire, puis, dans les passages de la narration ou de la description, de passer à un tout autre style d’écriture, un peu pompeux, avec l’utilisation de l’imparfait du subjonctif à souhait. Certains ont aimé ce «mélange», cette sorte de «contraste», d’autres moins.

En ce qui me concerne, je pense que c’est une grosse faiblesse de ma part, et ça dénote d’une écriture un peu amatrice. Car mine de rien, il n’est pas de tout repos d’écrire toute une histoire, du début jusqu’à la fin, avec le même rythme et un style très limpide et simple. Là est la grosse difficulté contrairement à ce qu’on croit, et là est le vrai talent. Je pense, par exemple, aux romans de Steinbeck, Les naufragés de l’autocar ou Des souris et des hommes. J’aurais adoré avoir un jour une écriture aussi belle et limpide. Ça viendra peut-être un jour, à force de travail. Ou pas !


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