Algérie / Le pouvoir confisque le rêve des jeunes : gare à la légitime colère !

par Chems Eddine Chitour* 

«Il faut que tout change pour que tout reste comme avant» Guiseppe de Lampedusa 

Nous avons vécu des moments exceptionnels avec un peu d’angoisse; et si ce n’était qu’un rêve ? Comment transformer ce rêve en réalité. On aura tout dit de ce peuple merveilleux, mature. Les Algériennes et les Algériens ont vaincu leur peur; elles et ils ont déconstruit les clichés occidentaux et moyen-orientaux qui classaient l’Algérie dans la case des losers de la vie. Les forces de l’ordre ont été exemplaires. Les Algérien (ne)s ont aussi le sens de l’humour, remarqué par plusieurs médias français qui nous «ont préféré aux gilets jaunes». L’artiste visuel Faouzi Louadah a publié un dessin pour souligner que l’Algérie n’était plus « Bled Mickey», montrant le célèbre personnage des comiques américains quittant le pays la tête baissée. Ou même des jeunes réclamant du shampoing aux forces de l’ordre qui les arrosent. Une autre vidéo qui nous a donné la chair de poule, l’exécution magistrale de l’hymne national par un jeune virtuose avec un saxophone hymne repris en cœur sans un couac par une foule survoltée. Il nous a fait du bien et nous a donné l’illusion que nous aussi nous pouvons innover. C’est une belle leçon qui se résume par cette phrase d’un jeune: «Loukane nkamlou akdha, man nahragche». C’est une leçon au monde ! 

Le 8 mars 2019 est à marquer d’une pierre blanche en Algérie. Dans l’expérience extraordinaire que vit le peuple algérien (on parle de dix millions), ce peuple a marché comme un seul homme et une seule femme pour dire basta au gouvernement actuel et pour militer pour une nouvelle vision du futur, Ce futur pour lequel la femme algérienne (épouse, sœur, mère, fille), barycentre de la famille, était au premier rang, avec ou sans voile, fière d’être là et nullement «soumise» pour venir témoigner dans la joie et la détermination de la volonté de s’inscrire dans le futur, naturellement sans rien abdiquer de son espérance religieuse née de cet islam maghrébin fait d’empathie, de tolérance que nous nous sommes réapproprié non pas pour en faire un fonds de commerce mais comme supplément d’âme pour un parcours spirituel. 

Est-ce que le système actuel est une singularité ? 

Le problème est le suivant : est-ce que le système tel qu’il est n’a pas encore compris que le peuple ne veut pas de lui et qu’il veut l’alternance ici et maintenant ? Apparemment, le pouvoir joue la montre. Il compte sur la lassitude du peuple et il se trompe. Car les jeunes ne se laisseront pas faire. En fait, tout a commencé avec le hold-up de la révolution après l’échec du Congrès de Tripoli en juin 1962 qui vit la force primer le droit pour prendre le pouvoir, en fait même en 1963 par la Constitution bricolée par quelques initiés du FLN. Revenons à la lettre de démission du président Ferhat Abbas qui annonce d’une façon prophétique la suite pendant 56 ans de déni du droit. Lisons ce qu’il écrivait : «Donner une Constitution à la République est un acte d’une extrême importance. Le gouvernement vient de violer cette règle fondamentale. Nous ne sommes pas encore au stade d’un régime policier. Nous y arriverons à brève échéance. Le projet de Constitution fait du président de la République, en même temps que le chef de l’État, le chef du gouvernement et le chef du parti. Pratiquement, il n’y a plus de démocratie». «Quant à notre jeunesse, elle sera condamnée à ne plus penser. Le régime fabriquera des robots, des opportunistes et des courtisans. Assurer le pain au peuple est, certes, un objectif primordial. Lui assurer cet autre pain qu’est la liberté de pensée et d’expression est également un bien précieux. La jeunesse algérienne en sera privée. La nature même des pouvoirs multiples exercés par un seul homme aura pour conséquence inévitable le culte de la personnalité. L’équilibre des pouvoirs n’existe pas. (…) Nous jouons à «pile ou face» le sort du pays. Un tel régime finira par engendrer des activités subversives, des coups d’État et des complots». Ferhat Abbas appelle à mettre en place la démocratie : «La démocratie seule est salutaire. Elle signifie : le gouvernement du peuple par le peuple. Une bonne Constitution doit donner la parole au peuple. La libre discussion permettra de révéler des cadres valables et enrichira les institutions de l’État. Un Etat «confisqué» est un État mort-né. Un chef du gouvernement, investi par une Assemblée nationale souveraine et responsable devant elle, est la seule formule qui corresponde à notre devise «par le peuple et pour le peuple» et si nous voulons éviter les aventures, il est vital et salutaire d’associer le peuple. Depuis l’indépendance, le peuple n’a pas encore été une seule fois librement consulté. Il est temps de le faire participer à la vie publique. Nous devons lui faire confiance. Et même s’il se trompait, cette erreur serait moins grave de conséquences que le fait de le museler, et de lui imposer une camisole de force. Il a mérité mieux que cette suprême injure» (1). 

C’était en 1963 !!! Déjà, le système qui broie toute contestation se mettait en place. Cela a empiré depuis, mis à part la parenthèse du président Zeroual où le peuple comme aujourd’hui est allé voter. Le score fut largement mérité. Depuis, nous avons renoué avec nos vieux démons. Cependant, nous devons protester d’une façon civilisée. L’appel au calme est plus que jamais un mot d’ordre. C’est une expérience nouvelle pour l’Algérie. Pour nous, c’est une deuxième indépendance, nous allons avec l’aide de Dieu remettre le train démocratique à l’endroit sur rail comme le voulait la plateforme de la Soummam et la fameuse lettre de Ferhat Abbas. 

Qu’avons-nous fait depuis vingt ans ? 

En vingt ans, la rente de 1.000 milliards de dollars a permis 4 millions de logements, 1.000 km d’autoroutes. Plus de deux millions d’élèves nouveaux avec plusieurs milliers de classes, une université par wilaya avec une massification qui a dénaturé le savoir. Nos diplômés sont des ignares. Et les travers sont là. Pas d’industrie, une dépendance accrue aux hydrocarbures. Une loi de finances indexée sur le prix du baril erratique. Une démographie galopante, l’Etat rentier n’ayant pas les moyens d’y répondre. Le social sans discernement, en gros, le social a profité à ceux qui n’en ont pas besoin; électricité, eau, pain, santé, lait, dérisoires pour ceux qui peuvent payer les carburants bradés 6 à 8 fois moins cher. Pas de politique de transport. Le citoyen lambda ne peut pas se permettre un 4X4 mais paye l’essence avec sa R4 le même prix. La politique de subvention de plus de 10 milliards de dollars fait que c’est un tonneau des Danaïdes. Pas de création de richesse* mais par-dessus tout, la corruption et le manque de perspective des jeunes. 

La Corée du Sud, pays sans ressources naturelles, exporte 20% de plus que la Russie, qui en est largement pourvue. Elle a un ministère de la Connaissance où toutes les idées de chacun sont rassemblées. La Corée exporte principalement de la connaissance : téléphones, caméras, systèmes de guidage laser, disques durs…, alors qu’en 1960, elle avait un PIB équivalent à celui de l’Algérie, cinquante ans après, il est à 1.600 milliards de dollars contre 200 pour l’Algérie… 

Le rêve confisqué, le système persiste et signe 

La phrase en préambule tirée du film «le Guépard» de Luschino Visconti résume à elle seule la tragédie de ce que nous vivons présentement. Voilà un peuple qui a décidé comme une seule femme et un seul homme de dire halte à la gabegie ! Halte à l’imposture et à qui l’on présente une proposition que l’on ne peut pas refuser. Voilà un président que l’on disait très malade et qui vient en l’espace de moins de 24 heures de Genève, sans fatigue, recevoir en privé ensuite en public, les principaux décideurs. Ensuite, signe des décrets, limoge Ouyahia. Il rédige ensuite une lettre de sept pages où rien n’y manque et qui se résume en quelques phrases : «Vous ne voulez pas du cinquième mandat ? Soit ! pas de cinquième mandat, mais je reste président malgré la Constitution, au-delà du 10 avril. Je prolonge le quatrième mandat à la durée. Je supprime les élections, sans aucun motif constitutionnel. Je nomme une commission, une de plus pour discuter de l’avenir, en clair, pour amuser le peuple». C’est tout bénéfice pour le pouvoir actuel car dans le meilleur des cas, il faudrait un an pour que la commission, dont je contrôle indirectement la composition, mette au point une Constitution –une de plus-, ensuite, il faut la faire voter par le peuple, ce n’est qu’après qu’il faudra organiser les élections présidentielles encore trois mois au minimum. Le président sera là encore pour un an et demi. C’est de fait le cinquième mandat comme l’a voulu le président en se présentant aux élections et que le peuple lui offre sans élections. En clair, le clan présidentiel va encore perdurer comme il le veut au moins d’un an et demi. Voilà donc la dernière tromperie d’un système qui ne veut rien lâcher. 

Ce que devrait être la Deuxième République 

Pourtant, le 8 mars a été une journée qui a marqué notre vie, nous qui désespérions de l’avenir. Nous sommes dans la situation de juillet 1962 après cette parenthèse postcoloniale de 57 ans. Nous devons reprendre notre destin sur la base des belles orientations de la plateforme de la Soummam en rendant la parole au peuple. La situation n’est pas celle de 1962, la jeunesse ne se laissera pas faire, elle est cultivée. Elle sait ce que la démocratie et l’alternance peuvent apporter au pays. Elle maîtrise les outils de communication. Mais cela ne suffit plus. 

Dans une intervention à Question d’Actu le lundi soir, ayant été pris de court par l’annone de la présidence une heure avant le débat, je m’en suis tenu à marteler la nécessité de l’alternance et l’obligation de répondre rapidement à l’attente des jeunes, notamment en nommant des jeunes quadras compétents et qui parlent «leur langage». N’étant pas juriste, je me suis focalisé -à tort ou à raison- sur le futur, n’ayant pas jugé qu’en définitive, le système va perdurer au moins pendant un an. En clair, c’est le mandat 4+ par d’autres moyens les plus répréhensibles : la ruse et la force. Nul doute que cela n’appelle pas à l’apaisement, les prochaines échéances seront décisives car le peuple est déterminé et l’attente de la jeunesse ne pourra pas venir d’un système qui, pendant vingt ans, a dilapidé une rente de 1.000 milliards de dollars en dépenses sociales sans création de richesse avec en prime une corruption structurelle. 

Que faire pour mettre la maison Algérie en phase avec la réalité du monde ? Comment organiser, sans attendre deux ans, l’alternance sereine et faire en sorte que l’on ne nous vole pas cette victoire sur le système ? La vigilance est de mise. Il faut militer pour le départ sans heurt du système actuel et veiller à mettre en place rapidement de nouvelles élections. Le nouveau président devrait ouvrir le débat d’une constituante à même de donner enfin des textes infalsifiables dune constitution qui projette l’Algérie dans la modernité. 

Les vrais défis du pays : vivre ensemble, économie de la connaissance et transition vers le développement durable 

Projet de société consensuelle. Qu’est ce qu’être Algérien au XXIe siècle. Le vivre ensemble devrait être un plébiscite de tous les jours. Il nous faut permettre l’expression des provinces et sortir du modèle jacobiniste hérité pour aller à une gestion à l’allemande : landers, cantons ou Etats. Il nous fait tout faire pour faciliter le brassage et spécialiser les universités et certains lycées notamment d’excellence. 

Ensuite, l’économie de la connaissance devrait être pour nous le graal. Redonner leurs places aux disciplines mathématiques, c’est de mon point de vue la plus grande erreur faite que de continuer à avoir à peine 3% de bas, math et math technique, alors qu’en Iran, c’est 25%, ce qui explique le respect technologique que l’on doit à l’Iran, ce taux est de 35% en Allemagne. Et du même ordre en Chine et en Inde. L’autre grande erreur est d’avoir supprimé les filières d’ingénieurs et de techniciens sur les 350.000 diplômés moins de 1.500 ingénieurs. Avant la casse, c’était 8.000 pour des besoins de 50.000 ! Alors qu’à la Révolution industrielle, la connaissance doublait tous les 50 ans, aujourd’hui, elle double tous les 7 à 9 ans. L’économie de la connaissance est collégiale. Si on partage un bien matériel, on le divise; si on partage un bien immatériel, on le multiplie. Les échanges sont en somme positifs. Les seules conditions pour acquérir du savoir sont : l’attention et le temps. Il faut ajouter le formidable potentiel des NBIC (nano technologie, biologie, intelligence artificielle et communication). 

Le monde évolue très rapidement et l’Algérie ne doit pas rester en marge du progrès. Disons que les GAFA (Google qui nous a aidés, facebook, Amazon et Apple pèsent 700 milliards de dollars. Ils ont été créés au XXIe siècle. La Silicon Valley, 200 universitaires de haut vol inventent l’avenir. C’est un siècle de la science du savoir, de la puissance technologique où l’informatique, la robotique, l’intelligence artificielle, bref, les NBIC jouent un rôle majeur. Donnons du rêve qui sera indexé sur la sueur. 

Le président Kennedy avait promis en 1963 au peuple américain qu’avant la fin de la décennie, ils iraient sur la Lune. Nous devons nous arrimer à des nations technologiques et de mon point de vue, il nous faut revoir de fond en comble les relations internationales, nos principes du XXe siècle devraient être réétalonnés à la dure réalité du XXIe siècle. Nos ennemis d’hier peuvent être nos partenaires dans ce XXIe siècle. Le futur président devra promettre d’envoyer un Algérien dans l’espace et peut-être dans la lune. 

Un plan informatique, à savoir un laptop pour chaque enfant à l’école à 30 dollars, coûterait pour 30 millions de dollars par an pendant cinq ans, 30 millions de dollars, c’est moins de 8 h de pompage de pétrole et de gaz ! Nous gaspillons dix fois plus en dépenses de prestige ! Ce que pourrait faire notre diaspora, c’est de mettre ses neurones à la disposition du Plan Informatique. En Inde, ils produisent des millions d’ordinateurs à moins de 1.500 roupies (25 dollars). Ce plan serait construit avec la formation des formateurs et c’est là que la diaspora, évaluée à 500.000, pourrait contribuer à sa mise en œuvre avec seulement 10 dollars chacun abrités dans un compte, soit 5 millions de dollars, on pourrait acquérir tout les périphériques… De plus, il est possible de les fabriquer en Algérie, ce qui va donner du savoir et du travail à nos élites de la formation professionnelle. 

Pourquoi n’avons-nous pas été résilients et n’avons pas mis en place depuis près de trente ans une transition énergétique indispensable si on veut penser aux générations futures. Voilà ce que devrait être le développement durable. Pourquoi le barrage vert est abandonné. Pourquoi nous n’avons aucune ambition de faire de nos villes des poumons verts. L’exemple de l’ancienne décharge de Oued Smar devrait être généralisé. Si seulement les 12 millions d’élèves et d’étudiants plantaient chacun un arbre, c’est douze millions d’arbres par an. C’est cela l’eco-citoyenneté. Nous en sommes pour le moment loin. 

Conclusion 

Nous qui sommes l’un des berceaux de l’humanité, -l’Homme de Aïn Boucherit 2,4 millions d’années-, nous n’en retirons aucune fierté. Cette merveilleuse Algérie n’a pas cessé de nous étonner par la présence archéologique de l’enfance de l’humanité, par son histoire, par la générosité de son climat, par la richesse de ses sols et de son sous-sol, mais aussi par la faconde de son peuple, la débrouillardise de sa jeunesse qui, malgré tout, arrive à tenir la tête hors de l’eau. Non, mille fois non, les pouvoirs qui se sont succédé et celui qui gère à la petite semaine cette immense Algérie doivent comprendre que l’heure est arrivée de passer la main. Les Algériennes et les Algériens leur seraient reconnaissants de partir dans la dignité sans heurt, sans clash, sans s’accrocher en vain au pouvoir. Ne décevons pas les jeunes qui attendent beaucoup de cette transition. Nous demandons à nos politiques, à nos partis de faire preuve de compromis et de penser avant tout à l’Algérie. On dit souvent qu’un homme politique pense aux prochaines élections, mais qu’un homme d’Etat pense aux prochaines générations. 

Donnons une utopie des grands travaux comme le prônait Franklin Roosevelt. Nous avons un immense territoire occupé à 15%. Il contient toutes les réserves possibles, il dispose d’une jeunesse exubérante. Construire une nouvelle Californie n’est pas un vain mot. Nous avons l’électricité solaire, l’éolien, 280 sources d’énergie géothermique en nappes phréatiques de 45.000 milliards de m³ et du gaz de schiste peut être exploitable dans le futur si la technologie est mature. Une transsaharienne électrique des villes nouvelles qui vont dégorger le Nord sur la dorsale In Salah-Tam, avec un pipe d’eau existant de 750 km. 

C’est tout cela qui fera que nous allons adosser une calorie thermique exportée à l’importation d’un savoir-faire pour mettre en place un kWh solaire. Une centrale solaire coûte autant qu’une centrale thermique à 1.000 MW, nous épargnerons 1,5 milliard de m³ que nous laisserons aux générations futures. 

Ce qui compte en fait pour celles et ceux qui ont l’Algérie à cœur, c’est comment convaincre les gouvernants que le moment est venu de tourner la page, libérer le président et le laisser enfin se reposer. Dans le même temps, il est plus indiqué d’aller vers le XXIe siècle dans le calme, la sérénité et la non-violence pour donner une utopie à cette jeunesse en panne d’espérance. Cette «belle révolution» doit montrer à la face du monde que les Algériennes et Algériens ont décidé d’être acteurs de leur destin. Elle devra imaginer comment mettre en place des élites représentatives capables de lui dessiner le futur. Veillons à éviter les provocations et les récupérations malsaines. Une Algérie de nos rêves, fière de ses identités multiples, ancrée dans son islam maghrébin fait de tolérance mais résolument tournée vers le progrès est à notre portée. Nous devons tout faire pour y arriver. 

1- Lettre de démission du Président Ferhat Abbas 1963 

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