Algérie / Les arrestations opérées parmi les membres de l’opposition sont-elles fondées?

Opinion

par Ahmed Rouadjia

Cette question, beaucoup se la posent, y compris l’auteur de ces lignes qui se demande quel type d’attentant ont-ils commis ces opposants aux élections présidentielles fortement recommandées par le chef de l’état major de l’armée.

Si l’auteur de la présente réflexion est favorable à ces élections présidentielles en lesquelles il voit l’unique issue de sortie de la crise politique dans laquelle se débat le pays depuis «la démission» de Bouteflika, il est en revanche contre l’arrestation et l’enfermement d’opposants dont le seul «crime» aura été de manifester leur désaccord avec les approches politiques de l’état-major et de son chef , Gaid Salah.

Si Karim Tabou, Samir Belarbi, Fodil Boumala et consorts ont été arrêtés et enfermés uniquement à cause de leur opinion politique, et non pour quelque acte contraire à la loi, cela signifie qu’il y a, bel et bien, dérive de ceux qui sont censés être les gardiens de celle-ci. Dans cette hypothèse où les militants mis sous les verrous l’ont été de manière arbitraire, il s’ensuit alors que les ordonnateurs de leurs arrestations ont commis un acte contraire aux lois dont ils se recommandent. Dans le cas contraire, ils devraient s’expliquer sur les raisons ayant motivé leurs actes ou faire publiquement amende honorable.

L’arrestation de personnes et leur enfermement ne sauraient se justifier au regard du droit que dans le cas d’un acte criminel avéré, de trouble à l’ordre public, de trahison attestée et d’incitation à la rébellion contre l’ordre établi. Sous quel chef d’accusation ces opposants ont-ils été placés en prison, appréhendés chez eux, sans convocation ni respect des procédures judiciaires ? Cette question en appelle une autre : les activistes qu’on vient de citer ont-ils commis un attentant contre l’Etat et la société, et lequel ? L’opinion publique, même celle favorable au chef de l’état major veut savoir la vérité, et rien que la vérité.

La chasse aux opposants et leur enfermement extra-judiciaire est condamnable. S’il s’avérait que l’arrestation de Tabou, de Samir Benlarbi , de Fodil Boumala, de Bekkouche Mohamed, de Ramdani Hacene et deTahar Ouglou, etc., et de leur enfermement étaient liés uniquement à leurs opinions politiques, et non à des délits ressortant du pénal, cela signifierait qu’il y a une violation flagrante du principe de la liberté d’expression et d’opinion nettement affichée dans les dispositions testamentaire de la Constitution du pays. Placer des citoyens «en détention préventive» au motif qu’ils ont participé à «une manifestation non autorisée», ressort également d’une violation insupportable de la loi.

En supposant, par ailleurs, que Tabou et Bouregaa et leur enfermement, eussent attenté à la morale de l’armée, ne doivent-ils pas bénéficier de toutes les garanties de protection que requiert la loi, leur mise sous contrôle judiciaire, par exemple, et le temps nécessaire pour préparer leur défense, avant d’être jetés en prison comme de vulgaires délinquants ? En droit, on le sait, le contrôle judiciaire est une alternative à la détention provisoire, qui est une aliénation de la liberté du mis en examen.

Quoi qu’il en soit, il serait insupportable et politiquement inadmissible d’arrêter et d’enfermer des hommes au seul motif de leur opinion publiquement exprimée. Inversement, il serait également condamnable que, sous couvert de militantisme et de lutte pour la démocratie, certains activistes commettent des délits d’atteinte au moral des troupes ou qu’ils recourent aux invectives et à la diffamation contre des personnalités politiques et militaires, quelque fautives qu’elles puissent être. Il est démocratiquement permis de critiquer les paroles et les actes politiques de tel ou tel dirigeant, si puissant soit-il, mais de manière conforme aux bienséances, mais non de manière insultante ou vulgaire comme le font certains, par exemple, contre ma personne, qui se trouve être accusée de faire le jeu de Gaid Salah, voire même d’être (je m’excuse de reprendre à mon compte leur propre expression) son «lèche-bottes» ! De tels propos insultants et irrévérencieux sont inadmissibles et il ne sied point au vrai démocrate, qui se respecte, de faire sien le langage de la délinquance, grande ou juvénile. Ainsi Karim Tabou et ses semblables font-ils, quelquefois, peu de cas de ces règles de la civilité qui connotent le respect d’autrui, indépendamment de son statut social, de son appartenance idéologique ou ethnique. Lorsque Tabou déclare le 8 mai 2019 qu’ «il est impossible de considérer l’Algérie comme une puissance régionale, avec un chef de corps d’Armée qui n’a ni capacité intellectuelle ni capacité politique pour gérer un pays comme l’Algérie près1», il ne se rend point compte qu’il verse plus dans le dénigrement que dans l’analyse critique de la conduite du chef de l’état-major. Il aurait pu bien dire la même chose en mettant les formes. Par exemple, il aurait pu dire que le chef- d’état-major Gaid Salah devrait, vu son âge avancé qui ne lui permet que très difficilement de gérer les affaires militaires de la Nation, en tant que puissance régionale, de passer le flambeau aux jeunes cadres de l’ANP qui ne manqueraient pas de transformer celle-ci de manière qualitative et en faire une armée qui se pose et qui en impose sur le continent africain. Mais dire que Gaid Salah est incapable intellectuellement et politiquement d’être le chef d’une puissance régionale, c’est faire preuve d’insultes non seulement envers la personne de Gaid Salah, mais envers l’état-major et toute l’Institution militaire dont il est le représentant de facto et de jure !

Les figures auto-proclamées du Hirak sont des amateurs en politique

Amateur en politique, et grisé par ses partisans qui applaudissent ses discours enflammés à la manière quasi identique à celle des intégristes musulmans qui, du haut de leurs mosquées, haranguent les foules des fidèles, Karim Tabou se laisse emporter en déclarant : «L’Algérie a besoin d’un chef de corps d’Armée âgé de 40 ans», oubliant que cette tranche d’âge n’est pas une garantie suffisante pour transformer une armée corrompue en une armée compétente et honnête. On sait que dans notre armée la corruption affecte tous les âges et tous les corps, et l’antidote à cette maladie qui gangrène tout l’organisme social et politique du pays réside, selon nous, dans une triple refonte : éducative, culturelle et politique. Notre déficit en ce domaine est flagrant. Il est attesté par nos débats politiques et sociaux marqués d’un bout à l’autre par la violence verbale, l’anathème, l’insulte et la stigmatisation de ceux qui ne pensent pas comme nous.

Le régime politique algérien a enfanté une opposition à son image

Le comportement politique de nos dirigeants et de leurs opposants s’en ressent. Nos échanges d’idées manquent d’élégance et de civilité et auxquelles nous préférons de loin l’invective, le dénigrement ou la diffamation mutuelle. A la violence verbale et physique du régime répond la violence verbale de certaines fractions de ses opposants. L’exemple le plus patent, à ce propos, nous est fourni par Karim Tabou lui-même qui, lors d’un discours très «chaud» prononcé le mois de mars dernier, il qualifiait implicitement Gaid Salah de «chef de bande» et le régime politique qu’il préside de facto et de jure de «néo-colonialisme:

«C’est une occasion, dit Tabou, pour faire entendre notre voix depuis Kherrata, à Monsieur le chef de corps d’Armée et à tous les symboles de la bande, comme l’avait fait entendre Kherrata au colonialisme français, nous le ferons pour ce néo-colonialisme 2»

Quand l’insulte et les dénigrements de l’adversaire tiennent lieu de réflexion politique.

Les mots «bande» et «néo-colonialisme» sont inconvenants. Mais de quelle «bande» s’agit-il ici ? De celle que le chef d’état-major Gaid Salah vilipende dans ses discours ou de «la bande» qui lui succède ? Quoi qu’il en soit ce genre de discours militant est contre-productif. Car il relève plus d’une attaque ad personam que d’une critique fondée sur une réflexion politique appropriée au contexte passionnel que traverse le pays. Dans son fameux ouvrage, L’art d’avoir toujours raison, le philosophe allemand, Arthur Schopenhauer suggère différents stratagèmes rhétoriques consistant à triompher de ses contradicteurs à l’occasion d’un débat. Il écrit : « Si l’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur et que l’on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. Être désobligeant, cela consiste à quitter l’objet de la querelle (puisqu’on a perdu la partie) pour passer à l’adversaire, et à l’attaquer d’une manière ou d’une autre dans ce qu’il est : on pourrait appeler cela argumentum ad personam pour faire la différence avec l’argumentum ad hominem. »

En se focalisant sur la personne de Gaid Salah, on oublie ou feint d’oublier qu’il incarne une Institution et qu’il ne doit son grade et le rôle qu’il assume en son sein et en son nom que grâce à elle. Mais les Tabou, les Boumala et consorts qui usurpent la qualité de «figures» de proue du Hirak, alors qu’ils n’ont fait que prendre le train en marche que des millions d’Algériens ont actionné contre l’ordre ancien qui se lézarde tous les jours sous nos yeux éberlués, l’aporie de la transition démocratique est constituée par Gaid Salah et le gouvernement de Bedoui.

Alors que pour nous, la difficulté de la transition ne réside pas dans ces deux personnages, mais dans l’incapacité avérée du Hirak à présenter une alternative crédible face au nouvel ordre politique incarné désormais par l’armée, laquelle s’efforce de combler le vide constitutionnel en reproduisant, peut-être, sans le savoir, une forme de gouvernement légèrement différente de l’ordre ancien. Le Hirak souffre donc cruellement de leaders représentatifs, fiables et vraiment capables, d’offrir une alternative politique crédible au système de Bouteflika. Le Hirak n’a pas enfanté des figures politiques nouvelles et se trouve complètement investi ou noyauté par des tendances idéologiques et des lobbys politiques aux dessins forts divergents. Et ceux qui s’autoproclament représentants ou porte-parole du Hirak ne sont rien de moins, en effet, que des usurpateurs de titres et de qualités qui leur sont complètement étrangères.

Un populisme contre un autre populisme

Les démocrates et tous les opposants reprochent au régime révolu et à celui qui s’installe en lieu et place d’être populiste. Mais eux, ils oublient qu’ils font du populisme un culte quasi mystique et un programme politique. Le «peuple-Héros» se dispense, selon eux, d’un projet politique nettement dessiné et n’a que faire des représentants dûment choisis en son sein. Les mêmes opposants populistes se contredisent lorsqu’ils ils se posent et s’imposent comme les représentants accrédités par le peuple soulevé en masse contre un régime corrompu et autoritaire. Notre jeune militant et coordinateur de l’Union démocratique et sociale (L’UDS), Karim Tabou donne une définition romantique, mais inimitable, du populisme dont il fait sien : « Le peuple, proclame-t-il d’un ton docte, pourra gérer la transition. Dans le peuple, il y a des élites et des compétences. On peut élire une instance présidentielle, on peut désigner dix, vingt ou même mille représentants. Ces élites jeunes et cultivées peuvent réfléchir et élire 3 ou 4 éléments qui constitueront l’instance présidentielle. Cette instance sera surveillée par le peuple. Après son installation, elle aura les prérogatives du président, c’est elle qui prendra les dispositions pour le départ du système. Ensuite il y aura la mise en place d’une instance électorale. Le système nous a habitués à la fraude, l’opération électorale est compliquée. On peut aller même vers un vote électronique, ce n’est pas impossible », assène-t-il, avant de conclure avec une belle assurance : « le peuple a déjà écrit sa constitution à travers les pancartes brandies lors des manifestations ». La chute en est jolie ! Les slogans agités par le peuple lors de ses gigantesques manifestations tiennent lieu d’une véritable constitution ! N’est-ce point là du populisme à l’état pur ?ors de ses du peupleT, UCP, MDS, PST, PLD, et LADDHn populisme. du pays.sortant du pénal,corrompu et autoriataire.

On le sait, le régime algérien est bien connu pour son populisme. Et qui dit populisme dit tout bonnement qu’il fait du mythe du peuple-roi ou du «peuple seul héros» un substitut à l’état de droit. Or, l’opposition au régime comme celle représentée par «Les Forces de l’alternative démocratique» (formée du FFS, RCD, PT, UCP, MDS, PST, PLD, et LADDH), reprend, sans le savoir, une partie de la logomachie populiste du régime dont le culte inconsidéré du peuple lui fait tourner le dos à l’Etat de droit.

Je l’ai dit et je le répète : j’éprouve autant de répulsion envers certains opposants, idéologiquement endoctrinés sous l’étiquette de «démocrates» qu’envers le régime politique et ses intégristes musulmans, version salafiste, et Frères Musulmans, comme le MSP algérien dont l’opportunisme et l’hypocrisie n’ont point de parallèle dans l’histoire de l’humanité civilisée. Le PT, l’ex-PAGS et ses héritiers devenus orphelins et quantité d’autres sectes et chapelles du même acabit m’inspirent méfiance et dégoût.

Mais cette détestation que j’éprouve envers toutes ces sectes, et tous ces partis politiques aux étiquettes bariolées que le régime avait créés et reconnus, ne m’empêche point de prendre la défense des leurs arbitrairement lésés dans leur droit, ou victimes arbitraires.

Notes:

1- Cité par https://www.algerie-eco.com/2019/05/09/depuis-kherrata-karim-tabou-critique-violemment-gaid-salah/

2- Ibid.


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