Algérie / Les étudiants se réapproprient le mouvement, lui donnent du souffle et ouvrent des pistes

Les héritiers du Hirak

Par Walid AÏT SAÏD

L’acte XII de la mobilisation estudiantine a été plus impressionnant que les autres par le nombre et la détermination. Nos jeunes ont réaffirmé par cette démonstration de force leur refus de l’élection présidentielle tout en réclamant le départ des résidus du système. Récit d’une nouvelle journée historique!

L’hymne national entonné par des centaines de jeunes, des drapeaux qui flottent de partout et une pancarte au milieu de cette belle carte postale où il est écrit en grand: vous ne nous faites pas peur! C’est avec cette forte symbolique que les étudiants ont tenu à débuter l’acte XII de la mobilisation pour le départ de tout le système et la mise en place d’une vraie transition.

Belle démonstration
C’est ainsi que des milliers d’universitaires ont, hier, battu le pavé à travers les quatre coins du pays! Plus que jamais déterminés, ils étaient encore plus nombreux que mardi dernier en ce 8e jour du Ramadhan. «Ceux qui étaient réticents la semaine dernière ont changé d’avis en voyant leurs camarades défier la chaleur et le Ramadhan», assure un groupe d’étudiants rencontré tôt dans la matinée au niveau de la Faculté centrale Benyoucef-Benkhedda d’Alger. Ces derniers qui attendaient leurs camarades au niveau de cet endroit mythique du mouvement estudiantin, où ils s’étaient donné rendez-vous à 10h30, expliquent que les pressions et l’entêtement du pouvoir n’ont fait que les renforcer dans leur logique. «Nous serons plus nombreux que d’habitude. Aujourd’hui nous allons hausser le ton», promettent-ils très confiants, alors qu’ils sont à peine une dizaine en ce début de matinée. Leurs certitudes vont vite se confirmer puisque plus le temps passe, plus une foule d’étudiants s’abat sur Alger. Pendant ce temps-là, les forces de l’ordre commencent à se déployer, notamment au niveau de la Grande Poste.Aux environs de 10h30, heure du rendez-vous, ils sont déjà plusieurs centaines, pour ne pas dire milliers d’étudiantes et d’étudiants à être arrivés en scandant les chansons du Hirak et les slogans hostiles au pouvoir. Première bataille de la journée, qu’ils réussissent facilement, à prendre d’assaut: les escaliers de la Grande Poste où ils ont pour habitude de se rassembler. Néanmoins, hier, ils étaient décidés à durcir leur mouvement. Ils prennent tout le monde de court pour se diriger vers le parc Sofia, direction l’APN. Des barrages d’URS se mettent alors en position pour empêcher cette marche vers ce symbole du système décrié. Ils tentent de forcer ces barrages en criant «Halou el bibane, khalou talabe ibane» (Ouvrez les portes, laissez émerger l’étudiant, Ndlr). Après quelques petites bousculades et échauffourées, ils font tomber le premier barrage. De même pour les suivants, même si les forces de l’ordre arrivent à les séparer en petits groupes. Vers 11h15, ils atteignent leur objectif qui est le Parlement! Ils y improvisent un rassemblement pour, disent-ils, faire entendre la vraie voix du peuple.

la voix du peuple…
Le boulevard Zighoud-Youcef est noir de monde. Il est recouvert des couleurs de l’emblème national. Magnifique! Comme d’habitude, les frondeurs prennent pour cible le président de l’Etat, Abdelkader Bensalah et le Premier ministre Noureddine Bedoui. Par ailleurs, comme c’est le cas depuis plusieurs semaines ils ont réaffirmé leur refus de l’élection présidentielle du 4 juillet prochain. «Makache intikhabate maâ el issabate» (Pas d’élections avec la bande mafieuse en place, Ndlr), criaient-ils en choeur pendant de longues minutes. Les «pouvoir assassin», fusaient également de partout. Les étudiants ont lancé un appel au chef d’état-major de l’armée, vice-ministre de la Défense nationale, Ahmed Gaïd Salah. Ils veulent qu’il «prenne clairement position en faveur du peuple en lâchant Bensalah et son élection». Ces slogans des plus politiques sont accompagnés par des youyous pour garder l’esprit «silmiya» de cette révolution des plus pacifiques. Même si cela a failli dégénérer au moment où certains marcheurs ont voulu accéder à un Parlement encerclé par les forces de l’ordre, il a fallu la sagesse de certains étudiants et officiers de police pour calmer les ardeurs. Dans le calme et la bonne humeur, ils ont poursuivi, leur rassemblement pendant presque une heure avant de reprendre la route vers le square Port Saïd. Ils se sont dirigés vers le tribunal de Sidi M’hamed (Abane-Ramdane) où ils font une halte pour réclamer une justice libre et indépendante. «On ne veut plus de la justice du téléphone», soutenaient-ils avant de prendre la direction de la rue Asselah-Hocine pour une marche grandiose où ils réservent le même traitement à tous les responsables du pouvoir, sans exception. Ils en ont tous eu pour leur grade!

pour une justice plus libre
Une belle démonstration de force avant qu’ils ne repartent aux QG habituels que sont la Grande Poste et la Place Maurice-Audin pour poursuivre dans le calme et la sérénité cette nouvelle journée de mobilisation où ils ont prouvé qu’ils ne lâchaient rien! «L’étudiant algérien est comme un crayon, quand tu crois le casser il se démultiplie et ça va durer jusqu’au rattrapage, communément connu sous l’expression yatnahaw gaâ», résume avec beaucoup d’esprit un étudiant pour montrer les desseins d’une révolution qui n’est pas près de s’arrêter! Car, notre jeunesse est à toute épreuve…


GRANDIOSE MARCHE DES ÉTUDIANTS À ALGER

12e acte : “Pas d’élection avec la mafia”

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Les étudiants sont sortis en masse hier à Alger. © D.R Billel Zehani/Liberté

Bravant le jeûne, la chaleur et la matraque des policiers, les étudiants sont sortis, encore hier,  pour un mardi révolutionnaire, demander le départ du système tout en refusant qu’il soit remplacé par un pouvoir militaire.

C’est une marche symbolique qui a été menée, hier, par les étudiants. Bravant le jeûne, la chaleur et la matraque des policiers qui ne les pas épargnés, ils ont, ainsi, marqué leur 12e mardi par des images fortes, à la hauteur de leur détermination. Partant de la Grande-Poste, ils sont passés, tour à tour, par l’Assemblée populaire nationale (APN), le tribunal de Sidi M’hamed et, au retour, par la wilaya et boucler la boucle en rejoignant l’emblématique place de la Grande-Poste. 
Un itinéraire imaginé avec génie par les étudiants organisateurs qui ont décidé de ne plus se laisser confiner entre la Grande-Poste et la Faculté centrale sans aucune autre marge de manœuvre. “C’est une marche que nous voulons et non un rassemblement qui nous a été imposé par la force des choses et la matraque”, ont confié les étudiants organisateurs qui, munis de mégaphones, mènent la marche. Et c’est à la rue Asselah-Hocine que les étudiants, bloqués par les policiers un long moment, ont gagné leur première bataille annonciatrice d’un parcours sans pareil. S’en est suivie, alors, une  grande marche qui a guidé leurs pas vers l’APN où ils ont reçu les premiers coups de matraque. Mais rien n’y fit. Ils ont d’abord refusé de répondre aux provocations en opposant “Silmiya, silmiya”, et poursuivi leur chemin, semé de haltes porteuses de messages. 
Ils ont dit “refuser ces parlementaires qui ne représentent pas le peuple”. Ils disent “refuser le FLN en tant que parti et qui n’a plus de raison d’être”. Ils ont dit aussi “refuser une justice qui demeure aux ordres et de cesser ces procès qui ne sont que des simulacres”. Et tout au long de ce parcours, qui n’a pas été sans heurt avec les éléments de la police, ils ont surtout dit à Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense, chef d’état-major de l’ANP, de “cesser sa mascarade”. 
Et sans détour aucun, ils ont scandé “Gaïd Salah dégage”, et ont chanté “Sorry, Sorry Gaïd Salah, had echaâb machi djayeh, doula madania machi asskaria” (Désolé Gaïd Salah, ce peuple n’est pas dupe, État civil et non militaire). Mais c’est surtout l’arrivée des étudiants au tribunal de Sidi M’hamed qui semble avoir fortement dérangé les policiers. Ces derniers n’ont pas hésité à user de la violence en les matraquant. Loin d’être ébranlés, les étudiants ont scandé “Indépendance de la justice” avant de se diriger vers la wilaya sous les regards approbateurs et admiratifs de leurs aînés qui n’ont pas manqué de leur envoyer des messages de soutien. Certains iront jusqu’à les rejoindre et marcher avec eux. 
D’autres les arroseront d’eau en cette journée de forte chaleur. Sans s’arrêter, sans s’essouffler, ils n’ont pas cessé de scander des slogans hostiles au pouvoir : “Tous des traîtres, houkoumet el-cocaïne”, “La transition, c’est l’affaire du peuple”, “Halte aux arrestations pour des délits d’opinion”, “Gaïd Salah ça suffit, massrahiya aïnani” (Gaïd Salah ça suffit de jouer cette flagrante pièce de théâtre), “Étudiant s’engage, système dégage”, “Makach intikhabat maâ îssabat” (pas d’élection avec la mafia), “Bensalah dégage, Bedoui dégage, Fenniche dégage”, etc. Le retour à l’esplanade de la Grande-Poste ne fut pas aisé non plus. C’est là aussi que les policiers ont placé un cordon de sécuriyé infranchissable pour empêcher les étudiants d’avancer. L’affrontement a fini par dégénérer, car dans la grande bousculade, les policiers ont redoublé de violence, donnant des coups de matraque à tout-va, tentant même d’embarquer des étudiants n’étaient des citoyens et leurs camarades qui sont intervenus pour les leur arracher des mains. Là aussi la détermination des étudiants a triomphé. Ils ont rejoint les marches de la place de la Grande-Poste en conquérants. “Nous vaincrons avec notre éveil, notre prise de conscience et notre pacifisme”, disent ces jeunes pleins d’espoir et qui souhaitent des jours meilleurs. Il apparaît clairement que la marche grandiose des étudiants, hier, a été une preuve supplémentaire que le pouvoir en place, qui fait la sourde oreille aux revendications du peuple, est dos au mur. “Saïmoune, samidoune ila lil îssaba rafidoune”, les entend-on scander, comme pour affirmer que c’est loin d’être fini.


Nabila Saïdoun

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