Algérie / Lettre d’un éditeur

24.04.2019

M. Mourad Betrouni,

J’apprends que vous tenez conférence publique au Musée des antiquités à Alger et mon sang ne fait qu’un tour. 
Ce que j’ai à vous dire tiendrait en quelques mots, si ce n’était mon éducation : des quolibets, des insultes et des injures que vous auriez largement mérités du reste. 
J’ai préféré rédiger cette adresse publique à votre endroit, pour mesurer mes propos et peser les accusations que je porte, non à votre personne tout à fait insignifiante à mes yeux, mais au personnage public que vous êtes, puisque vous osez encore vous exposer. Je m’adresse au responsable ministériel que vous avez été, au directeur central du ministère de la culture, à l’époque honnie des Bouteflika, de Khalida Toumi et de ses sbires. 
Je suis un citoyen d’abord, passionnément épris d’histoire, d’amour pour cette terre d’Algérie et son patrimoine. Je suis aussi éditeur, j’ai eu le bonheur d’éditer des auteurs prodigieux tels que Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Rachid Mimouni, Tahar Djaout, Assia Djebbar, dans les années 1970-80, puis plus tard Malika Hachid, Nacera Benseddik, Mohand Akli Haddadou, Mohamed Benchicou, Abdou Elimam etc… Et j’ai également collaboré avec Euromed-Heritage, dans un programme que j’ai tenu à inscrire sous l’égide du ministère de la culture de mon pays et des musées concernés par l’Art Islamique en Méditerranée. C’est à cette occasion que je vous ai connu et que j’ai pu vérifier le peu d’épaisseur de votre personnage, votre veulerie, votre carriérisme aveugle et en définitive le peu de considération que vous portez à l’amour de la patrie, au patrimoine, aux œuvres d’art, à la Culture en général. Vous, votre ministre et l’équipe de bureaucrates zélés qui l’ont servie, vous avez été à l’image de votre Fakhamatouhou : des baudruches sans consistance, des manipulateurs verbeux, des boutiquiers radins, parfois juridistes ignorants des fondements du droit, de la philosophie, de la raison, des arts et de la science. 
Bouteflika est venu, maintenant on le sait, pour flinguer l’Algérie. Pour se venger de ce que sa petite personne n’ait pas succédé à Boumediene. Pour punir le peuple algérien pour lequel il avait le même mépris, que celui que cachent au fond d’eux, nombre de féodaux royalistes marocains qui ont toujours rêvé du Grand Maroc, de l’Atlantique au Djurdjura. Pour ce natif d’Oujda qui se destinait à servir dans la gendarmerie royale marocaine, l’Algérie était au mieux une petite province voisine, turbulente et trop rebelle. Son baisemain et les génuflexions honteuses devant sa Majesté (à lui) le jeune roi Mohamed VI, lors des obsèques de Hassan II, demeureront comme un acte d’allégeance honteux qui souillera longtemps notre mémoire historique. Khalida Toumi, avec laquelle j’avais manifesté aux cris de « A bas Boutesriqua, à bas le trucage électoral » a trahi son camp et fait allégeance à Bouteflika, en s’entourant d’une cour d’arrivistes et de carriéristes aveugles que vous avez rejoints à votre tour. 
Dès le départ le programme de cette 3issaba consistait à : 
1. distribuer les richesses du pays aux tribus vassales de Oujda-Tlemcen-Nédroma-Msirda et à quelques valets de service parmi les kabyles, les chaouis, sahraouis et autres zaouias bien dociles. Il n’a pas oublié, loin s’en faut, ses maitres du Moyen-Orient qui l’avaient engraissé durant sa traversée du désert. Les terres, le pétrole, les communications, les infrastructures, des joyaux précieux de notre patrimoine historique et même les pauvres gazelles et les outardes n’ont pas échappé à ce pillage en règle. Tout cela sous l’œil complice des cadres de l’Etat qui ont préparé les dossiers, signé les textes, offert leurs services aux copains et coquins de la mafia des Bouteflika. Honte à eux tous !

2. Le second objectif était de casser toute résistance à cette fakhamaterie, par le bâton, 
la répression contre les associations et les mouvements politiques hostiles à cette mainmise étouffante. 128 jeunes assassinés froidement en Kabylie. A Tizi-Ouzou il a osé provoquer ainsi : « de loin je vous voyais comme des lions, ici devant moi vous êtes des petits lapins. Et tamazight ne sera jamais langue nationale ». Et il s’est trouvé ce jour-là des kabyles pour applaudir ces propos. Vous en étiez peut-être ? Vous me démentirez, mais je vous mets au défi de me montrer un seul mot de protestation oral ou écrit de vous-mêmes ou de vos collègues du ministère de l’inculture que vous personnifiez tous.

3. La carotte de la corruption éhontée a atteint des sommets inimaginables dans le domaine de la culture, qui de mémoire de gestionnaire a toujours été le parent pauvre des budgets de l’Etat. En 20 ans de règne sur les 1000 ou 1300 milliards de dollars vous avez bien dû consommer 15 ou 20 milliards de dollars. On fera les calculs et vous aurez tous à en répondre jusqu’au dernier sou, je vous le jure, et jusqu’à mon dernier souffle, je m’y emploierai pour ma part. En tout autre lieu sur cette planète avec de telles sommes, auraient surgi d’innombrables infrastructures et équipements et une industrie culturelle florissante pour le patrimoine et les musées, le cinéma, le théâtre, la musique, le livre, les arts graphiques, la formation, la coopération internationale, le tourisme culturel etc… Mise à part les galeries algériennes devenues MAMA, l’Opéra offert par les chinois, quelques bâtiments souvent lugubres dénommés pompeusement palais ou maisons de la culture, où diable avez-vous planqué ces milliards ? Dans les budgets pharaoniques des festi-festivals, arabes, africains, constantinois, tlémcéniens etc… ? Dans les prestations payées à vos comparses qui se sont improvisés producteurs, éditeurs, commissaires, hôteliers, restaurateurs, transporteurs, bref une faune d’affairistes qui ont autant de rapport à la culture que les bégarines peuvent avoir avec la Vénus de Milo ? Des milliers de congrès, colloques, expositions, films, spectacles, livres dont pas un algérien sur mille n’a jamais profité. Juste pour justifier des enrichissements illicites et vertigineux qui ont nécessairement ruisselé sur nombre de cadres dont on connait le train de vie actuel. « Khlitou el bled ya Serraquine », hurle la rue et l’heure des comptes sonnera bientôt.

De tout cela je ne vous accuse pas personnellement, vous étiez l’un des rouages de la mécanique diabolique qui allait mettre à genoux tout un peuple. C’est par la culture, l’information, les médias, puis la justice, l’armée et la police que s’est petit à petit instaurée cette mentalité de fausseté, de fassad, de soumission, d’abdication de tout nif, de toute redjla face aux minables, au corrompus, aux haggarine auxquels étaient accordés les promotions, les nominations, les faux diplômes, les crédits non remboursables, les subventions indues. Tout cela sous la férule de Faklhamatouhou qui vous dispensait sa grâce, ses biens et sa protection comme s’il était légitime héritier du pays, du fait de la haute lignée de ses ascendants. Avec toujours à ses côtés les flopées de courtisans plus aplatventristes les uns que les autres, prenant la place du chef, de grade en grade, jusqu’à transformer les troufions en maréchaux et les plantons en seigneurs de guerre. Vous avez instauré 20 ans d’imposture et de reniement de tout ce qui fait notre histoire et notre culture.
Et c’est là que j’en viens au rôle de garde-chiourme auquel vous vous êtes abaissé des années durant. Vous avez conçu le patrimoine national, les biens culturels, les arts et les lettres de ce pays comme étant les vôtres, des possessions privatives que vos positions administratives autorisaient à gérer selon vos bons vouloirs. Et les caprices de Mme étaient aussitôt transformés en décrets, circulaires, voire même en lois liberticides, attentatoires à l’intérêt général, au bien commun et à la libre jouissance du patrimoine au bénéfice de nos concitoyens. Sinon quel sens donner à cette imbécile interdiction de photographier les pièces de musées ou les monuments ? Comment gaspiller des millions de dinars dans des activités (colloques, expos, films, livres, théâtre…) dont ne profitent que les loustics qui en assurent la conception et rarement une unique représentation ou répétition générale ? Il s’agissait de domestiquer, de corrompre les créateurs, d’en faire des serviteurs et des courtisans qui produisent des œuvres fades et sans relief. Cette engeance dopée aux subventions continue de polluer l’air que nous respirons. Hier tenancières de b… ou marchands de quatre saisons, aujourd’hui ambassadeurs de la culture algérienne à Los Angelès, Bamako, Paris ou Genève parlant en nos noms, ya Dine Rab ! Les médias lourds étaient à votre service : journaux, télés et radios insipides ânonnant les sempiternelles « ah c’est beau, c’est national, c’est musulman, c’est sous l’égide de M. Le Président de la république ». C’était fakhama khra !!! Voilà ce que vous avez fait dans tous les domaines de la culture. La façade et le fassad, le paraître et le mensonge, la restauration-dégradation. Corruption morale, corruption matérielle, hogra, médiocrité, lente et inexorable dégradation des biens culturels du fait de la démobilisation des militants de la culture et du patrimoine et de la confiscation de l’initiative citoyenne, de la créativité des vrais artistes, des vrais chercheurs, ceux qui dérangent et tiennent les consciences en éveil, envers et contre tout. 
Celle qui à l’ONDA jadis, rançonnait les cabarets pour leur extorquer des droits d’auteurs jamais reversés à leurs légitimes propriétaires, devenue à vos côtés la prêtresse de la législation sur le patrimoine. Judiciariser, contrôler, interdire, réprimer étaient les maître- mots de votre magistère. Les mots initiative, partage, amour, émotion, sensibilité artistique n’effleuraient jamais vos lèvres. 
Depuis que le peuple se soulève, vous osez réapparaitre en donneurs de leçons ahurissantes puisque je relève sous votre plume dans le Soir d’Algérie, cette affirmation selon laquelle « Les musées d’Algérie, quelle que soit leur tutelle, publique ou privée, ne sont régis par aucun texte législatif »…
Mais qu’avez-vous donc fait pendant 10 ans comme directeur du patrimoine ? 
En poursuivant la lecture de votre insipide prose, on comprend que moult décrets, lois et règlements foisonnent dans votre funeste législation. Mais vous ignorez tout de la hiérarchie des lois, comme vous sont totalement étrangers les fondements du droit, dont vous n’êtes assurément pas le spécialiste à votre corps défendant. 
Interrogez-vous plutôt pour savoir comment il se fait que des jeunes algériens, parmi des manifestants pacifiques, admirés partout dans le monde, il s’est trouvé des jeunes qui se sont introduits dans un musée, l’ont saccagé et incendié ? Qu’avez-vous fait pour que les écoliers connaissent et respectent les musées et les trésors qu’ils contiennent ? Qu’avez-vous fait pour protéger et sécuriser le patrimoine ? Les sommets de l’imposture sont dépassés lorsque vous, et nombre de vos congénères qui ont exercé au plus haut sommet de l’Etat, venez pleurnicher en public sur les manques et insuffisances des lois, des programmes gouvernementaux, alors que vous êtes confortablement assis sur des retraites faramineuses (20 à 30 fois le salaire minimum) indexées sur toutes les augmentations, avantages et primes des actifs de votre catégorie. Mais cela ne concerne pas que la culture et j’espère que justice sera rendue demain pour que les prébendes et les privilèges de la mafia du Club des pins cesse. 
La gestion du patrimoine, sa protection, sa valorisation et sa popularisation ne sont pas seulement affaire de lois et règlements, encore moins d’interdiction, de privatisation ou de marchandisation. Comme du reste pour tous les domaines, la culture a besoin de ses enfants naturels : les créateurs, éducateurs, les chercheurs, les hommes et femmes de bonne volonté attachés à leurs racines, à leur patrimoine et à leur patrie tout court. Et ceux-là ne se recrutent pas parmi les bureaucrates carriéristes, encore moins les courtisans zélés des pouvoirs autocrates dont vous avez été des sujets serviles. 
A ce titre, vous devriez être frappé d’indignité nationale en ces moments de ferveur populaire qui font se relever la tête à tout un peuple qui vous dit : « Rouhou gâââ, akhtiwna définitivement ». En espérant que le glaive de la justice ne s’abatte sur vous, car vous le savez ce sont les lampistes qui paient dans les systèmes mafieux.
En tout cas, sachez que nous sommes là, vigilants, et qu’aucun certificat de virginité ne sera établi pour ceux qui ont mangé dans le râtelier de Fakhamatouhou. 
En espérant ne plus jamais avoir à supporter votre intrusion dans le paysage culturel libéré, je ne vous adresse aucune salutation.

Boussad OUADI, Editions INAS.
Alger, le 24/04/2019

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