Algérie / Politique intérieure et politique étrangère sous Boumediène

23-24-25/12/2018

L’ex-président de la République algérienne Houari Boumediène est décédé le 27 décembre 1978. Nous célébrons donc, cette année, le 40ème anniversaire de sa disparition. 

Mais l’homme du 19 juin n’a pas vraiment disparu, pour au moins deux raisons : la première tient au fait que les bases sur lesquelles il a édifié – ou participé à édifier – l’Etat algérien sont, pour une partie d’entre elles, encore de mise. La seconde raison vient du fait que l’évocation de son nom ne laisse personne indifférent. En effet, qu’il s’agisse d’adversaires, de rivaux ou de défenseurs, Boumediène suscite le débat, la controverse, la passion, voire la polémique. Et c’est précisément la polémique soulevée par le débat autour de Boumediène qui empêche toute analyse objective, empreinte de sérénité et porteuse d’enseignements, en mesure d’éclairer l’avenir de l’Algérie. Certes, la problématique de l’impartialité et de l’objectivité des sciences sociales et humaines est un fait incontestable, mais elle peut mener à l’impasse lorsqu’il s’agit des sciences de l’Histoire1, et particulièrement lorsqu’il s’agit de l’histoire des hommes qui ont marqué leur temps. 

Les exemples des polémiques suscitées par le personnage de Boumediène sont légion. 

Ainsi, Said Sadi tente de montrer dans son ouvrage «Amirouche, une vie, deux morts, un testament»2, le rôle actif de Boumediène dans la mort des colonels Amirouche et Si El Houès. Propos auxquels le journaliste Saad Bouakba3 répond en précisant qu’il n’y a aucun lien entre la mort des deux colonels et Boumediène. De même, Ali Mabroukine tente de répondre aux personnes qui contestent la légitimité historique de Boumediène en précisant que «Boumediène était considéré unanimement comme le seul chef politico-militaire capable d’unifier les rangs de l’ALN…» 4. 

Même les interviews des journalistes servent de relais à la polémique. C’est ainsi que lors d’un entretien effectué avec Mahieddine Ammimour, proche collaborateur du président défunt, le journaliste lui demanda le motif de l’éviction par Boumediène de Moufdi Zakaria. Eviction qui, selon le journaliste, poussa le poète à emprunter le chemin de l’exil vers le Maroc5. 

On pourrait continuer, ainsi, à énumérer toutes les polémiques exprimées au sujet de Houari Boumediène à volonté : effacement de la culture berbère6, instauration d’un régime autoritaire militaro-bureaucratique7 et populiste, arabisation précipitée, option socialiste inadaptée aux principes islamiques, culture de l’assistanat et du tout Etat, emprisonnement de leaders politiques, engagement international contraire aux intérêts nationaux… Mais quel intérêt sert cette approche ? Peut-être celle de règlements de comptes entre groupes d’obédience politico-idéologique clivante et contradictoire. 

Le présent article s’inscrit dans une tout autre perspective, celle d’examiner ce que furent les convictions de Boumediène et les actions qui les ont portées. L’écoute de nombreux discours et la lecture des textes promulgués du temps où Boumediène dirigea l’Algérie font ressortir une évidence : sa foi inébranlable en la révolution et aux principes qui en découlent. Seulement la révolution n’était pas le cheval de bataille propre à Boumediène, surtout pendant les années 1960 et 1970. En effet, Che Guevara, Mao Zedong, Djamel Abdelnasser et bien d’autres leaders se sont faits les chantres de la révolution. Mais la révolution n’avait pas toujours le même sens ni la même finalité, son contenu variant selon ses laudateurs. Ainsi, au moment où Che Guevara cherchait au moyen de son combat à donner une dimension internationale à sa révolution marxiste-léniniste, le colonel Nasser voulait, par la révolution nationaliste de 1952, instaurer une république au service du peuple égyptien. De même, la révolution culturelle de Mao Zedong devait servir des objectifs d’une tout autre nature. Mais quid de Boumediène ? Que signifiait la révolution pour lui ? En avait-il une conception propre à lui ? Quelles modalités lui attribua-t-il au moment de son accès au pouvoir ? Ses choix furent-ils judicieux, à postériori ? La révolution voulue par Boumediène était-elle conforme aux valeurs de la société algérienne ? S’agissait-il d’une attitude opportuniste ou bien d’un choix assumé ? Bien évidemment, la tentative de répondre à toutes ces questions de manière exhaustive est une chimère. C’est pourquoi nous proposons de développer une analyse basée sur trois aspects centraux : la dimension révolutionnaire du système économique pendant le règne de Boumediène, les effets de la pensée révolutionnaire sur les institutions de l’Etat et enfin l’aspect révolutionnaire de la diplomatie algérienne. Chacun des thèmes s’intéressera à la fois à la vision et au contenu effectif que lui conféra Boumediène. Cet écrit permettra, par ailleurs, de redécouvrir qui fut Boumediène, c’est-à-dire de saisir le sens de sa démarche provenant de son for intérieur, car comme disait Machiavel «Les hommes ne savent être ni entièrement bons, ni entièrement mauvais.» 

1) SUR LE PLAN ECONOMIQUE 

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, le lien entre révolution et socialisme était mécanique. La révolution devait servir précisément à en finir avec le colonialisme et ses visées impérialistes. Elle devait servir aussi à répartir les richesses de manière égale. Or l’égalité et la lutte contre l’impérialisme sont les principes fondateurs du socialisme. C’est donc tout naturellement qu’à l’indépendance de l’Algérie, le président Ben Bella et par la suite Boumediène ont clairement opté pour le socialisme. Celui-ci était perçu comme voie unique à suivre pour bâtir l’économie algérienne. Mais autant le choix du socialisme était manifeste, autant son contenu, du moins sur le plan conceptuel, était ambigu, surtout pour ce qui concerne Boumediène. On ne connaît aucun contour concret à cette idéologie, à l’occasion des discours de Boumediène. En effet, même si ses discours faisaient référence assez souvent à cette idéologie, sa définition restait vague ou même absente. Les discours de Boumediène ne s’appesantissaient point sur les fondements et les finalités du socialisme, mais faisaient apparaître ostentatoirement une forme d’opposition à certaines conditions de la vie humaine. Aussi, peut-on deviner par cette opposition, une adhésion à une doctrine radicalement anticapitaliste et par ricochet socialiste. Pourtant, jamais les textes juridiques se référant au socialisme adoptés par l’Algérie depuis l’indépendance n’ont été aussi nombreux que du temps de Boumediène. De la Gestion Socialiste des Entreprises (GSE) aux villages socialistes, en passant par l’Etat socialiste, la liste est trop longue pour être citée exhaustivement. 

Dans un de ses discours sur l’islam, Boumédiène affirmait que le premier fléau auquel s’est attaquée la religion fut l’exploitation de l’homme8. Il donna l’exemple du Calife Omar Ibn Khattab qui empêchait tout musulman d’être son laquais, considérant cette condition une humiliation et une exploitation du musulman. Il ajouta dans le même discours que l’islam est synonyme de partage des richesses entre l’ensemble des individus, plus précisément la distribution des richesses aux pauvres. Il enchaîna ensuite en déclarant que la pauvreté est le résultat d’une injustice, elle-même engendrée par l’exploitation structurelle de la société par une minorité. Ce type d’énoncé s’apparente quasiment à la théorie marxiste de la lutte des classes. D’ailleurs, le terme de classe lui-même fut prononcé dans ce même discours. Aussi, dans un entretien accordé à Paul Balta en 19749, à travers lequel Boumediène fit part de ses réflexions sur certains sujets, il expliquait que la démocratie est d’abord la justice et la répartition équitable des richesses. Au cours de cet entretien, il mit l’accent sur l’importance de l’équilibre régional10. Ainsi, le développement homogène de toutes les régions du pays avait une place de choix dans l’esprit du président. De manière générale, le développement régional signifiait qu’aucune région ne peut se développer au détriment d’une autre. Il s’agissait d’une stratégie visant à faire profiter des bienfaits de l’indépendance la population rurale, au même titre que les citadins. 

Boumédiène expliqua, dans un autre discours sur la révolution agraire11 dont beaucoup de citoyens avaient bénéficié, les avantages qu’offrait l’indépendance de plusieurs manières, et qu’il fallait penser aussi à la population rurale. L’idée de faire profiter la population rurale du développement global de l’Algérie a d’ailleurs constitué la base idéologique des villages socialistes. 

Mais la vision du socialisme de Boumediène ne se limite pas à ses seuls discours. Quelques écrits et ouvrages peuvent servir aussi à nous éclairer sur le sujet. C’est ainsi que Saddek Hadjeres, dans sa réflexion autour de trois décennies du socialisme spécifique en Algérie12, affirme que l’ère de Boumediène fut la plus positive et la plus forte du socialisme algérien. L’auteur explique cette apogée du socialisme, qui va de 1971 jusqu’à 1978 par l’effort de justice sociale et la cohérence du jalon théorique consacré par la charte nationale. 

De son côté, Bruno Etienne, à travers sa contribution intitulée le socialisme algérien13, déclare que « le président Boumediène fait peu de déclarations fracassantes ou de gestes spectaculaires, mais les mêmes mots reviennent comme un leitmotiv : sérieux, probité, rigueur. « L’absence » d’idéologie comme fondement et explication de l’option socialiste, implique qu’au niveau des influences, l’Algérie rejette le marxisme-léninisme en tant qu’idéologie étrangère à l’Afrique ; et, si elle s’en inspire c’est pour l’amalgamer à d’autres héritages que sont l’Islam, l’arabisme et le nationalisme…». Le socialisme adopté sous l’ère de Boumediène était donc un ensemble d’actions visant le développement, dépourvu de sa dimension théorique héritée de la pensée marxiste. 

Le socialisme vu par Boumediène avait une portée globale de sorte qu’il constitua le fil conducteur de toute son entreprise dans les domaines aussi disparates que l’économie et la politique étrangère. Mais c’est bien évidemment, en matière économique que le socialisme de Boumediène était le plus perceptible. Certes, l’idée boumedieniste du socialisme souffrait de conceptualisation, mais il n’en demeure pas mois que ce vacuum théorique n’empêcha pas un programme économique dense. Même si l’option socialiste était déjà affirmée du temps de Ben Bella14, son application dans la sphère économique prit l’allure d’une courbe exponentielle sous l’ère Boumediène. 

C’est ainsi que l’une des premières mesures prises par Boumediène, après son accès au pouvoir, fut la nationalisation des mines, des banques et des assurances. En 1967, c’est la distribution des produits pétroliers qui fut à son tour nationalisée ; et en 1971 les hydrocarbures. Vint ensuite, la transformation des rapports sociaux au sein de l’économie par l’instauration de la gestion socialiste des entreprises. 

Les textes de loi ayant servi de base juridique à la GSE sont15 : 

– La Charte de l’organisation socialiste des entreprises ainsi que l’ordonnance n° 71-74 du 16 novembre 1971 relative à la gestion socialiste des entreprises ; 

– Les ordonnances et décrets relatifs au secteur socialiste (décret n° 72-47, ordonnance n° 72-58, décret n° 73-176, décret n°73177, décret n° 74-251, -252, -253, -254, -255, -256, ordonnance n° 75-23, décret n° 75-56, ordonnance n° 75-76, décret n° 75-149, -150)[1]. 

Notes : 

1- L’historien Henri-Irénée Marrou affirme que l’histoire est inséparable de l’historien. La subjectivité provient précisément de cette inséparabilité. 

2- Said Sadi, « Amirouche, une vie, deux morts, un testament », Paris, Editions l’Harmattan, 2010. 

3- Cité par Mlayam Moussa dans son ouvrage paru en langue arabe : 

4- Article accessible en consultant l’article paru sur le quotidien El Watan via le lien : https://www.djazairess.com/fr/elwatan/497654 

5- Interview accessible en utilisant le lien : https://www.youtube.com/watch?v=LpTQzkAHUeo 

6- C’est ce que reproche le courant berbériste à la charte de 1976, même si la langue berbère est aujourd’hui reconnue langue nationale et officielle. 

7- C’est notamment l’idée que soutient Mohamed Hachemaoui. Pour plus de détails, consulter son article en utilisant le lien : https://www.cairn.info/revue-politique-etran gere-2009-2-page-309.htm 

8- Discours accessible en utilisant le lien : https://www.youtube.com/watch?v=NmeNmlQB_tk&t=162s 

9- Vidéo accessible en utilisant le lien : https://www.youtube.com/watch?v=s18dzfonEAQ&t=36s 

10- La charte nationale de 1976 précise dans son article 22 que l’équilibre régional est une option fondamentale. 

11- Discours accessible via le lien : https://www.youtube.com/watch?v=EzO9SpENfkA 

12- Article accessible en utilisant le lien : https://www.socialgerie.net/spip.php?article247 

13- Article accessible à travers le lien : https://books.openedition.org/iremam/139?lang=fr 

14- En septembre 1962, Ben Bella réclamait déjà la voie du socialisme, à travers ses différents discours. Sur le sujet, consulter l’article d’Omar Carlier accessible via le lien : https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2012-2-page-41.htm 

15- Gerhard IGL, Le statut général du travailleur en Algérie, revue ouest-allemande Recht der Internationalen WiTtschaft, 1979. 


La mise en œuvre des textes de loi donna naissance aux nombreuses sociétés nationales au cours des années 1970: Sonatrach, Sonelgaz, SNS, Sonitex, Sonarem … 

D’ailleurs certaines de ces sociétés, comme Sonatrach16, constituent encore la cheville ouvrière de l’économie algérienne. Les vagues de nationalisation furent suivies de la triple révolution: la révolution industrielle, la révolution agraire et la révolution culturelle17. La révolution économique avait pour fondement théorique les industries industrialisantes, dont l’objectif était de rattraper rapidement le retard pris en matière de développement18. L’industrie était alors perçue comme le levier permettant l’accès rapide à la modernité. La révolution agraire, qui dura dix ans de 1972 à 1982 est, quant à elle, menée en trois phases : la première consista à reprendre et à redistribuer les terres, la deuxième à nationaliser les terres des propriétaires absents et la troisième à l’endiguement du surpâturage dans la steppe19. 

La révolution culturelle, enfin, devait permettre à l’Algérie de recouvrer son identité authentique. C’est dans la charte de 1976 que cette révolution fut le plus explicite. Elle fixa les objectifs de la révolution culturelle. Parmi ces objectifs, figurait l’affirmation de l’identité nationale, l’élévation du niveau de l’instruction et de la compétence technique de la nation et l’adoption d’un style de vie en harmonie avec la morale islamique. 

A cette triple révolution s’ajoutèrent quelques projets d’envergure nationale. Nous en avons choisi les plus emblématiques et les plus populaires. 

Le barrage vert : C’est sous l’ère Boumediène que celui-ci a connu sa phase la plus dynamique. Il s’agissait d’un barrage agroécologique dont l’objectif était de freiner l’avancée du désert. 

La transsaharienne : Le projet de la transaharienne est une route reliant Alger à Lagos. Le début de sa construction remonte au temps de Boumediène. Elle avait pour objectif de désenclaver les zones déshéritées et de promouvoir les échanges entre le nord et le sud du Sahara. 

La médecine gratuite : Elle fut instituée par ordonnance N° 73-05 du 28 décembre 1973. C’est une politique de santé publique visant l’accès gratuit de tous aux soins. 

L’électrification rurale : Ce fut un chantier initié au milieu des années 1970, en vue de fournir l’énergie électrique à l’ensemble des foyers algériens. Cette politique énergétique permit à l’Algérie d’atteindre un taux d’électrification de 99%. 

Les souks el Fellah : Ils devaient répondre à la nécessité de créer un grand circuit de distribution à travers le pays (2500 unités), pour encourager la production nationale, agricole en particulier, dans le sillage de la révolution agraire lancée en 1971. Ils furent par ailleurs un moyen de contrôle par l’Etat des prix de la consommation, pour maintenir le pouvoir d’achat. 

Mais de ces réalisations, les villages socialistes restent le projet qui, à notre sens, illustre le mieux la vision de Boumediène du socialisme au sens économique et sa traduction en programme concret. Le projet des mille villages socialistes, indissociable de la réforme agraire, était basé sur l’idée que la population rurale, qui a constitué la base arrière de la guerre de libération, devait tirer profit des bienfaits de l’indépendance au même titre que les citadins. A cet égard, les villages socialistes constituaient un défi à la colonisation et aux mille villages de l’avenir lancés par la France en 1959. Ils devaient servir également à résorber l’exode rural. Concrètement, il s’agissait du regroupement de population rurale environnante dans une zone géographique munie d’équipements (logement, école…). 

La révolution au sens économique impliquait donc, selon Boumediène, le déploiement d’une stratégie permettant au peuple entier de tirer profit, de manière égale, des progrès du développement. Seul l’Etat pouvait porter sa stratégie. Finalement, c’est plus à l’action qu’à la théorie que l’on peut saisir la dimension révolutionnaire du système économique voulu par Boumediène. 

2) SUR LE PLAN INSTITUTIONNEL 

Dans son édition d’avril-mai 2006, Le Monde Diplomatique qualifia Boumediène de bâtisseur de l’Etat algérien20. De même, La chaîne El Djazira consacra un documentaire sous le titre évocateur d’ « un révolté bâtissant un Etat21 ». Si Boumediène est considéré comme un bâtisseur de l’Etat, c’est qu’il avait nécessairement sa conception de ce que doit être l’Etat. Cette conception est clairement exprimée après le coup d’Etat du 19 juin 1965, à travers la proclamation du Conseil de la Révolution22. Boumediène affirmait dans la proclamation: « Un Conseil de la Révolution a été créé. Il a pris toutes les dispositions pour assurer dans l’ordre et la sécurité le fonctionnement des institutions en place et la bonne marche des affaires publiques. Par ailleurs, il s’attachera à réunir les conditions pour l’institution d’un Etat démocratique sérieux, régi par des lois et basé sur une morale, un Etat qui saura survivre aux gouvernements et aux hommes. Les institutions du parti et de l’Etat fonctionnent dans l’harmonie et les limites de leurs attributions respectives, et ce dans le strict respect de la légalité révolutionnaire 23 ». L’ex-chef d’Etat affirmait que : « Il nous faut construire un Etat qui a déjà sa morale révolutionnaire, un Etat fondé sur un engagement social réel dans le respect de nos valeurs nationales, il nous faut édifier un Etat capable d’assurer l’ordre et la discipline. Un Etat fort qui défend les droits du peuple et jouissant du respect de tous. Il nous faut un appareil administratif constituant une véritable charpente de l’Etat soumis à la seule autorité des lois dans le respect de nos options fondamentales d’où seront bannis l’irresponsabilité, le laisser aller et certaines mœurs politiques »24. En somme, pérennité, autorité et stabilité sont les caractéristiques de l’Etat, selon Boumediène. C’est d’ailleurs l’idée que soutient Ali Mebroukine par exemple, dans sa contribution publiée par le quotidien El Watan25, au mois de juin 2015. 

Alors que Boumediène mit l’accent sur le rôle fondamental de l’Etat dès la proclamation du 19 juin 1965, la mise en place d’institutions appuyant cette déclaration fut relativement longue. Ceci signifie que pour Boumediène la première étape devant présider à l’édification de l’Etat est d’abord la mise en place d’un système économique au service du développement. Le rôle des institutions politiques, notamment celles dévolues à la séparation des pouvoirs, devait servir à la consolidation, ultime étape, de l’Etat ainsi bâti. C’est donc en 1976, soit onze années après la prise du pouvoir que deux textes fondamentaux régissant l’organisation de l’Etat et fondant les institutions politiques furent adoptés. Le premier texte était la charte nationale. Elle fut adoptée le 19 juin 1976, puis approuvée le 27 juin. Elle définissait longuement la fonction et le rôle de l’Etat. Dans le texte26, on peut y lire que l’Etat devait être en premier lieu socialiste, c’est-à-dire qu’il devait garantir la propriété collective des moyens de production. Il devait être, en second lieu, démocratique, c’est-à-dire que l’Etat devait être l’instrument des masses populaires pour assurer la réalisation de leurs aspirations. L’Etat devait par ailleurs libérer le citoyen de toute forme d’exploitation de l’homme par l’homme. L’Etat devait également assumer la fonction de contrôle, et ce, afin de vérifier si l’exercice de la responsabilité est conforme aux orientations générales du pays. L’Etat devait être enfin à la fois unitaire et décentralisé. Le deuxième texte fut la Constitution, adoptée le 19 novembre 1976 et promulguée le 22 novembre 1976. Elle instaura un régime nettement présidentiel, et ce, dans le cadre d’un parti unique, le Front de libération nationale (FLN). Le pouvoir exécutif fut confié au président de la République et le législatif à l’Assemblée nationale populaire (APN). La Constitution permettait par ailleurs au président de consulter le peuple par référendum, sur toute question jugée importante. Elle conférait à l’Etat le caractère socialiste et démocratique, qui devait assurer l’égalité de tous les citoyens en supprimant les obstacles d’ordre économique, social et culturel. L’article 25 de la Constitution précisait que «La souveraineté de l’Etat algérien s’exerce sur la totalité de son espace terrestre, de son espace aérien et de ses eaux territoriales. Elle s’exerce également sur les ressources de toutes natures situées sur ou dans son plateau continental et sa zone économique exclusive»27. 

Mais comment peut-on diriger un pays aussi longtemps sans institutions ? Car faut-il le rappeler, il n’y avait avant 1976 ni pouvoir législatif, ni pouvoir exécutif, ni même de président de la République, le coup d’Etat du 19 juin 1965 ayant entraîné la suspension de la Constitution, alors en vigueur. La stratégie poursuivie par Boumediène pour faire face au vide institutionnel fut la création, immédiatement après le coup d’Etat, du Conseil de la Révolution, dont la présidence fut assurée par lui-même. Le conseil a été institué par l’ordonnance du 10 juillet 1965, pour combler le vide institutionnel. A cet effet, le conseil devint le dépositaire de l’autorité souveraine de l’État. Constitué de 26 membres lors de sa création28, le Conseil de la Révolution fut dissous en décembre 1976. Mais c’est dans la proclamation du 19 juin 1965 que les fonctions du conseil sont les plus explicites. Jusqu’à l’adoption de la Constitution de 1976, le Conseil de la Révolution demeura le seul organe incarnant la légitimité et la souveraineté de l’Etat. Mais si l’autorité de l’Etat était incarnée par le seul Conseil de la Révolution, ses démembrements connurent un nouveau souffle, après l’accès de Boumediène au pouvoir. C’est ainsi que le code communal portant organisation de la commune fut promulgué par l’ordonnance n° 67-24 du 18 janvier 1967. Le code de la wilaya, fixant les règles d’organisation et de fonctionnement de la wilaya, fut également promulgué par l’ordonnance n° 69-38 du 23 mai 1969. Cette ordonnance sera modifiée en 1974, portant le nombre de wilayas de 15 à 31. 

Sans pouvoir législatif séparé des autres pouvoirs depuis le coup d’Etat de 1965, l’assemblée nationale populaire est mise en place en mars 1977. L’article 129 de la Constitution de 1976 stipulait que « La fonction législative est exercée par une assemblée unique dénommée Assemblée populaire nationale. 

L’Assemblée populaire nationale détient, dans le cadre de ses prérogatives, le pouvoir de légiférer souverainement. Elle élabore et vote la loi ». Les élections législatives ont eu lieu en février 1977. Seul le Front de libération nationale proposa des candidats. Le nombre de candidats était de 3 par siège et les électeurs furent invités à les départager. Le nombre de députés issus de la Consultation fut de 273 députés29. Quant au pouvoir exécutif, il fut conféré à Boumediène, en sa qualité de président du Conseil de la Révolution. Boumediène était par ailleurs ministre de la défense. Le nombre de gouvernements sous Boumediène fut de quatre30. 

On ne peut évoquer la question des institutions sous l’ère Boumediène, en faisant l’impasse sur l’institution militaire. Boumediène participa amplement à l’édification de l’Armée de libération nationale, puis de l’armée nationale populaire, et ce, en sa qualité de chef d’état-major avant l’indépendance, puis de ministre de la Défense sous différents gouvernements. En tant que chef d’état-major, Boumediène instaura la discipline et favorisa l’instruction. Il s’exerça également à renforcer les effectifs de l’armée des frontières et à former ce qui deviendra les bataillons. Après l’indépendance, Boumediène, alors ministre de la Défense nationale, conféra à l’armée, en plus de ses missions fondamentales, un rôle dans l’édification et le développement national, et ce, en permettant à nombre de ses membres d’intégrer l’activité civile (administration et parti). Dans le cadre de l’édification et de la construction du pays nouvellement indépendant, Boumediène fixa plusieurs objectifs à l’armée, notamment la mise sur pied de la logistique, la structuration et la création de directions. Sur le site du ministère de la Défense nationale, on peut lire : « Le premier objectif était de mettre sur pied une organisation logistique permettant de subvenir aux besoins de l’armée qu’il fallait structurer, nourrir, habiller, soigner et former. Ainsi les directions de l’Intendance, du Matériel, du Génie et de la Santé, du Transport et de l’Approvisionnement furent les premières à voir le jour. Ces directions, auxquelles vinrent rapidement se joindre celles du Personnel, de l’Armée de l’Air, de la Marine et de l’Instruction, au niveau du ministère, allaient constituer l’ossature de l’Armée Nationale Populaire. Les bases de la structure générale de l’armée seront consolidées avec la création des principales directions, la mise sur pied d’une organisation efficace, l’ouverture d’écoles et de centres d’instructions et l’envoi à l’étranger de stagiaires destinés aux différents armes et services »31. A ces réalisations, il faut ajouter l’institution du service national obligatoire en 1968. Eu égard à la durée pendant laquelle il a présidé à la destinée de l’institution, Boumediène a sans doute tracé un sillon indélébile au sein de l’armée algérienne. Sans doute, cette dynamique de transformation permit à l’armée nationale, après l’indépendance, de mieux affronter les évènements les plus marquants sur le plan militaire. A ce titre, Boumediène en sa qualité de premier responsable de l’armée nationale populaire eut à mener la guerre des sables et à participer aux deux guerres israélo-arabes de 1967 et 1973. 

Contrairement à l’économie, le discours, c’est-à-dire la théorie, l’emporta sur l’action en matière de politique intérieure. Le vide institutionnel de longue durée caractéristique de l’époque de Boumediène montre que celui-ci considérait que la révolution était d’abord une question d’économie. 

A suivre… 

Azzedine CHAÏBI, Cadre universitaire 

Notes : 

16- Créée le 31 décembre 1963, les activités de Sonatrach prennent une autre dynamique après 1971, année de la nationalisation des hydrocarbures. 

17- Sur la triple révolution, lire l’article de Paul Balta accessible via le lien : https://www. monde-diplomatique.fr/1982/11/BALTA/37021 

18- Sur la théorie des industries industrialisantes, voir l’article de Julien Rocherieux accessible en utilisant le lien : https://www.cairn. info/revue-sud-nord-2001-1-page-27.htm 

19- Sur la révolution agraire, lire l’article de Philippe Adair : https://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1983_num_24_93_4265 

20- Article accessible via le lien : https://www. monde-diplomatique.fr/mav/86/A/52525 

21- Le titre original est : 

lien de la vidéo accessible : https://www. youtube.com/watch?v= xJ59vxjW7Nk 

22- Déclaration accessible en utilisant le lien : https://www.monde-diplomatique.fr/1965/10/BOUMEDIENE/26873 

23- Déclaration accessible via le lien : https://www.youtube.com/watch?v=VG9OYVTr QUc 

24- Cité par BENALLAL Mohamed : http://www.alterinfo.net/La-pensee-de-H-Boumediene-issue-de-ses-discours_a119793.html 

25- Article consultable en utilisant le lien : https://www.elwatan.com/edition/actualite/il-y-a-50-ans-houari-boumediene-instaurait-lautorite-de-letat-18-06-2015 

26- La charte nationale est accessible en utilisant le lien : https://www.joradp.dz/HFR/Index.htm 

27- Document accessible via le lien : http://www.el-mouradia.dz/francais/symbole/textes/constitutions/constitution1976.htm 

28- Le nombre des membres du conseil de la révolution n’a cessé de diminuer au fil du nombre, jusqu’a atteindre 8 avant sa dissolution. 

29- Pour consulter la liste des candidats, utiliser le lien : http://www.apn.dz/fr/les-membres/ancienne-legislature/liste-des-deputes-de-l-apn-1977-1982 

30- Sur la composante de chacun des gouvernements, consulter le lien : https:// fr.wikipedia .org/wiki/Liste_des_gouvernements _alg%C3%A9riens 

31- Lien : https://www.mdn.dz/site_principal/index.php?L=fr#undefined 


3) SUR LE PLAN DIPLOMATIQUE 

Dans une interview accordée à Paul Balta en 197432, Boumediène déclara : «le monde actuel est un monde injuste et les relations qui le régissent actuellement découlent de lois, d’une organisation qui ont été promulguées en notre absence. C’est un monde qui a été créé en notre absence. 

Aujourd’hui nous parlons avec beaucoup de simplicité. Aujourd’hui nous existons et nous contestons ce monde. Nous sommes en train de contester ce monde. Nous voulons créer un autre monde et auquel nous, c’est-à-dire pays du tiers-monde, participons à sa construction… Il faut que le peuple palestinien recouvre le droit à une patrie, il faut qu’il recouvre ses propres droits dans sa patrie ». 

Cette déclaration suffit, à elle seule, à définir la conception qu’avait Boumediène des relations internationales. L’Algérie faisait entendre sa voix et agissait en faveur du non-alignement, des mouvements de libération des pays du tiers-monde, de la cause palestinienne et du Sahara Occidental. Aussi, l’un des principes fondateurs de la politique étrangère sous Boumediène était la non-intervention en dehors des frontières, la coopération et le multilatéralisme. En adhérant à l’OPEP en 1969, l’Algérie prit une part active en tant que membre de l’organisation, à l’effet de rééquilibrer les rapports entre les pays producteurs du pétrole et les pays industrialisés. Dans la même année, l’Algérie organisa le festival panafricain, à l’occasion duquel Boumediène déclara : « Le festival panafricain n’est pas un moment de farniente qui nous permet de nous distraire. Il fait partie d’un immense effort pour notre émancipation. Il fait partie du combat que nous continuons à mener tous en Afrique : Qu’il soit celui du développement, ou de la libération nationale33». Boumediène considérait donc que la politique étrangère n’a de sens que si elle est sous-tendue par l’engagement international en faveur de ce qu’il considérait comme principes propres à la révolution. Il définissait l’action de l’Algérie sur le plan extérieur en partant du constat selon lequel les règles régissant le monde d’alors étaient injustes. Qu’elles soient économiques, politiques ou juridiques en application du droit international, ces règles devaient être, selon Boumediène, refondées avec le soutien de ce qui constitua la majorité de l’humanité, c’est-à-dire les pays du tiers-monde. La cause palestinienne, l’autre cheval de bataille, ne devait pas être un projet dans les limbes selon Boumediène. Dans son discours au lendemain de la défaite arabe de la guerre des six jours de 1967, Boumediène affirmait : « L’Algérie n’acceptera pas la défaite. Les Arabes et la nation arabe ont-ils utilisé toutes leurs capacités, ont-ils utilisé toutes leurs capacités humaines et matérielles ? Nous n’avons pas perdu la guerre car nous n’avons pas mobilisé tous nos moyens34». Dans la conscience collective algérienne, le soutien à la cause palestinienne se résume d’ailleurs par le leitmotiv : « nous sommes pour la Palestine en toutes circonstances»35. Quant au nouvel ordre mondial auquel il appela de ses vœux, c’est à l’occasion de son discours du 10 avril 1974 à l’ONU qu’il décrit son contour et son objectif. Dans ce discours, il précisa : «L’ordre mondial sous lequel nous vivons aujourd’hui est un système désuet du point de vue de la majorité de l’Humanité, tout comme le système colonial dont il en est issu. Un système qui croît par une dynamique ininterrompue basée sur l’appauvrissement des pauvres et l’enrichissement des riches. C’est un système qui constitue un obstacle majeur au développement du tiers-monde. Il est temps de poser ces problèmes pour que chacun assume ses responsabilités face à la tragédie de la misère qui caractérise ce monde. La question du développement et du partage des richesses qui se pose depuis plus d’un quart de siècle est devenue la priorité des priorités du monde contemporain qu’il faut traiter sans plus attendre ». Boumediène était alors au faîte de sa renommée internationale. Au sujet des relations avec le Maroc, Boumediène déclara dans un discours36 « Viendra le jour où nous nous rencontrerons avec le peuple marocain. Voici pourquoi il faut garder espoir dans l’avenir. Nous ne faisons que défendre nos frontières… Quant aux forces armées marocaines, nous leur disons ceci : vous serez probablement encore impliquées dans des actions qui ne sont pas l’intérêt du peuple marocain… Les actions que mène l’armée marocaine consistent à tuer des Arabes et des musulmans et ce que lui demande le roi est d’agresser l’unité d’un pays frère… ». Le pays dont il s’agit est bien entendu le Sahara Occidental. Les divergences de position entre l’Algérie et le Maroc sur le Sahara Occidental, après le départ des troupes espagnoles de ce territoire au milieu des années 1970, ont eu des conséquences funestes37 sur les relations entre les deux pays. Certes, il existait déjà un conflit latent entre l’Algérie et le Maroc, depuis la guerre des sables survenue en 1963, mais la question du Sahara Occidental l’a transformée en conflit manifeste qui subsiste encore jusqu’à nos jours. Finalement la politique étrangère de l’Algérie sous Boumediène était inscrite dans la logique des relations internationales qui prévalaient alors. Celles-ci étaient marquées par la division du monde en deux blocs, l’Algérie ayant choisi le bloc socialiste. A cette appartenance idéologique venait se superposer la défense des nations dont l’identité est similaire à celle de l’Algérie. En somme, la politique étrangère fut le reflet de la politique intérieure, comme on aimait à le répéter à l’époque. En dépit d’une certaine distance à l’égard de la théorisation marxiste de l’Histoire, pour des raisons examinées plus haut, Boumediène tissa des liens avec des chefs d’Etat, qui eux en revanche, revendiquaient ostentatoirement l’héritage marxiste-léniniste. Ainsi, lors de leur visite en Algérie, un accueil chaleureux fut réservé à Fidel Castro en 1972 et à Kim II Sung en 197538. De même, Boumediène renda visite à Mao Tsé Toung en 1974 et à Brejnev en 1978, lors de son séjour hospitalier39. 

Les décisions de Boumediène s’inscrivirent par ailleurs, dans le cadre d’un engagement international, dont la finalité fut le soutien des leaders se battant pour la libération de leur pays. Cette démarche revêtait un caractère fondamental chez Boumediène si bien qu’Alger devint la Mecque des révolutionnaires, au moment où il dirigeait l’Algérie. Des leaders révolutionnaires tels que Ché Guévara, Nelson Mandela et Heirich Cover ont fait d’Alger leur base arrière40. 

Les faits marquants de la diplomatie : Il est bien difficile de séparer la vision qu’avait Boumediène de la révolution des réalisations en matière de politique étrangère. Car, à la différence de l’économie par exemple, les relations diplomatiques ne sont pas matérialisées ou matérialisables. Partant, nous proposons de rapporter quelques évènements majeurs ayant marqué la diplomatie du temps de Boumediène. 

Juillet 1969 : Organisation du festival panafricain. Manifestation culturelle d’Afrique, plusieurs artistes et troupes venus de toute l’Afrique et des États-Unis participèrent au festival organisé à Alger en 1969. Parmi ces artistes figuraient Miriam Makeba, Barry White, Manu Dibango et Nina Simone. 

Septembre 1973 : Tenue de la conférence des pays non alignés à Alger. La conférence d’Alger fut précédée par celle de Lusaka. Houari Boumédiène a tenu à centrer les débats sur le droit au développement économique en proposant de lutter pour un nouvel ordre économique mondial. Le clivage mondial était alors perçu comme étant celui entre les puissances industrielles et le Tiers-monde, conformément à la vision de Boumediène. 

Février 1974 : Participation au 2ème sommet de l’organisation de la conférence islamique à Lahore. Lors de son discours, Boumediène déclara : «Les expériences humaines, dans nombre de régions du monde, ont démontré que les liens spirituels, qu’ils soient islamiques ou chrétiens, n’ont pu résister devant les coups de butoir de la pauvreté et de l’ignorance, pour la simple raison que les hommes ne veulent pas aller au paradis le ventre creux ». 41 

Avril 1974 : Discours à l’ONU au cours duquel Boumediène invita la communauté internationale à l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial. 

Mars 1975 : Signature des accords d’Alger entre l’Irak et l’Iran. L’accord d’Alger eut pour conséquence le règlement définitif de la question du Chatt-El-Arab,où la ligne du Thalweg a été reconnue comme la ligne de frontière fluviale entre les deux pays. 

A ces discours, il faut ajouter un évènement international qui marqua durablement l’économie mondiale. Il s’agit du premier choc pétrolier de 1973, survenu à la suite de la guerre du Kippour. Ainsi, le 16 et 17 octobre 1973, les pays arabes membres de l’OPEP réunis au Koweït annoncèrent un embargo sur les livraisons de pétrole contre les États qui soutenaient Israël ainsi qu’une réduction de la production de 25%. En quelques semaines, le prix du baril est multiplié par quatre. L’Algérie joua un rôle clé pour inverser le rapport des forces entre les pays producteurs et les pays industrialisés42. 

Que reste-t-il de la révolution de Boumediène ? 

Avant de répondre directement à la question, il convient de ne pas oublier tous les hommes et toutes les femmes qui participèrent au gouvernement de l’Algérie sous Boumediène. Le président, comme tous les chefs d’Etat, était entouré d’une équipe dirigeante et de conseillers. Au cours de l’entretien qui s’est déroulé entre Paul Balta et Mohamed Chafik Mesbah, paru dans Le Soir d’Algérie du 04 janvier 2007, Paul Balta expliqua l’organisation du pouvoir autour de Boumediène, articulée autour de trois cercles43. 

A l’évidence, chercher à identifier l’héritage de Boumediène comporte le risque de provoquer la polémique, ce qui serait en contradiction totale avec l’esprit même de ce travail. L’analyse objective exige de rappeler tout d’abord que tout jugement sur le passé reste l’appréciation d’une personne, vivant dans une époque différente. On pourrait alors transformer la question en cherchant à comprendre s’il était possible à Boumediène de faire autrement. Mais glisser la question du legs vers une question d’alternative suppose l’échec. Or, même si échec il y a, il est relatif et ne concerne pas tous les domaines au même degré. C’est la raison pour laquelle, il est inutile de chercher à évaluer point par point la réussite ou l’échec de tel ou tel programme, de quelque nature qu’il soit. Aujourd’hui lorsque l’on cherche à connaître Boumediène à travers internet, par exemple, beaucoup des résultats de la recherche mettent en exergue ses positions de principes inébranlables et son charisme. Le discours nihiliste de certains à l’encontre de l’œuvre de Boumediène ne tient pas face à certaines réalités : le produit intérieur brut (PIB) par habitant augmenta de 360 dollars à 1940 dollars, entre 1970 et 1980. Le taux d’analphabétisme est tombé de 90 % à moins de 50 % de l’indépendance jusqu’au milieu des années 1980. La sécurité est aussi un fait indéniable ayant caractérisé l’Algérie des années 1970. Mais les échecs de la politique de Boumediène ne peuvent faire l’objet de dissimulation. Le premier des échecs, à notre sens, a trait à la révolution agraire. Le constat d’échec de la révolution agraire est unanime et les causes nombreuses : priorisation de l’industrie, faiblesse du rendement des terres redistribuées dans le cadre de la révolution agraire, culture paysanne inadéquate… Cet échec a fait dire à Lazhar Baci : « la Révolution agraire qui fut menée tambour battant a fini par s’empêtrer dans une infinité de problèmes, sans apporter les changements escomptés, à part la nationalisation des terres et l’augmentation de la puissance du monopole de l’Etat. Cet échec a permis de lever le voile sur la crise que couvait le secteur productif é étatique, de façon générale, et le secteur agricole, de façon particulière»44. 

Le deuxième échec a trait à l’isolement partiel de l’Algérie au plan international, à partir de 1977. Cet isolement que Boumediène reconnaît45 lui-même est sans doute lié au changement de la nature des relations internationales (Alliance de l’Egypte avec les Etats-Unis, dégradation des relations avec quelques pays du Maghreb, plus particulièrement avec le Maroc, et avec quelques pays du Moyen-Orient…), mais aussi à certaines positions immodérées de l’Algérie par rapport à certains dossiers internationaux. D’ailleurs certaines de ces positions prirent l’allure d’agressivité, au fil du temps46. L’échec provient également de la contestation du rythme effréné de certaines réformes, notamment celle de l’éducation. Elle a eu pour conséquence la révision de quelques axes centraux de la révolution culturelle, par exemple47. Boumediène était sans doute un homme aux convictions sincères qui tenait à donner l’exemple par sa probité et son intégrité. Les exemples de son intégrité sont nombreux : Montant dérisoire retrouvé dans son compte bancaire lors de son décès, refus d’exempter son frère cadet du service national, même après l’intervention de sa mère… Certes, l’habit ne fait pas le moine, comme la probité ne fait pas le président, mais en ces temps où cette qualité devient rare, l’homme politique intègre est considérablement populaire et estimé. 

Au-delà de l’échec relatif du programme de Boumediène dans divers domaines (économie, politique, diplomatie), c’est à notre avis l’effacement des grandes figures de la guerre de libération de l’histoire de l’Algérie48 et l’absence d’une approche pragmatique, notamment en matière diplomatique qui firent le plus défaut à Boumediène. Le statut de Boumediène aurait été d’une autre envergure, s’il avait tenté de concilier les Algériens avec leur histoire et s’il avait tenu compte, quelques fois, de l’intérêt de l’Algérie en premier lieu. Sans doute, la mort prématurée l’empêcha de réviser son action en tant que chef d’Etat. Beaucoup de témoignages font part de propos tenus par Boumediène, quelques mois avant son décès, confirmant son projet réformiste49. Quelle profondeur allait-il donner à sa réforme ? Seul lui le savait. 

Azzedine CHAÏBI, Cadre universitaire 

Dates clés : 

23 août 1932 : Naissance à Ain Hassainia, Guelma 

08 mai 1945 : Prise de conscience de la nécessité de la lutte contre la France 

1951: Départ vers l’Egypte 

1955: Retour par bateau vers les frontières algéro-marocaines 

1959/1960: Chef d’état-major de l’ALN 

1962: Ministre de la Défense 

19 juin 1965: Président du Conseil de la Révolution 

15 décembre 1967: Coup d’Etat de Tahar ZBIRI 

25 avril 1968: Tentative d’assassinat 

1973-1976: Secrétaire général du mouvement des non-alignés 

10 décembre 1976: Election président de la République 

27 décembre 1978: Décès à l’hôpital Mustapha, Alger 

Notes : 

32- Lien de la vidéo : https://www.youtube .com/watch?v=s18dzfonEAQ 

33- Discours accessible en utilisant le lien : https://www.youtube.com/watch?v=IMxv QV8_3Jg

34- Discours accessible via le lien : https://www.youtube.com/watch?v=qKChlC3VJ5A 

35- Dite en arabe, cette expression a plus de tonalité : 

36- Lien de la vidéo : https://www.youtube. com/watch?v=jAfculVczr8 

37- Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter l’historicité de la genèse du conflit telle que décrite par Boumediène au cours du discours dont le lien est : https://www.youtube.com/watch?v=rkHTfBNVlwQ 

38- Vidéo accessible en utilisant le lien : https://www.dailymotion.com/video/x3qgekz 

39- Même vidéo que la précédente. 

40- Sur le rôle d’Alger, voir le documentaire : Alger, Mecque des révolutionnaires, accessible à travers le lien https://www.youtube. com/watch?v=pl-kqS1AHmQ 

41- Il s’agit d’un discours qui a valu beaucoup de critiques au président. Lien : http://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/9_11_14.pdf 

42- Au sujet du rôle de l’Algérie, lire l’article du monde diplomatique. Lien : https://www.monde-diplomatique.fr/1982/11/CHABBI/37049 

43- Entretien accessible via le lien : https://www.dzairnews.com/articles/lesoir-l-entretien-du-mois-autour-de-la-personnalite-de-houari-boumediene 

44- Cité par Ziad Abdelhadi. Source : https://www.djazairess.com/fr/latribune/69647 

45- Le discours prononcé par Boumediène en 1977 au sujet d’une campagne internationale de déstabilisation de l’Algérie est accessible via le lien : https://www.youtube.com/watch?v=55Uza2mzCuI 

46- Boumediène prononça des anathèmes contre certaines personnalités étrangères, même chefs d’Etat. Cette attitude lui valut beaucoup d’inimitié. 

47- A cet égard, Mostefa LACHERAF, partisan du bilinguisme est nommé ministre de l’éducation nationale en 1977. 

48- Au cours de l’émission d’El Djazira précédemment citée, Ahmed Taleb El Ibrahimi raconta avoir posé la question à Boumediène, lors de son séjour hospitalier à Moscou en 1978, au sujet de l’assassinat De Krim Belkacem et de Mohamed Khider. Le président se contenta de lui répondre par la cinglante phrase : « Il s’agissait de règlement de comptes ». 

49- Parmi ces témoignages, on peut citer Mahieddine Amimour. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=ziQUrt9Ka08, mais aussi Ahmed Taleb El Ibrahimi dans l’émission citée plus haut. 


One thought on “Algérie / Politique intérieure et politique étrangère sous Boumediène

  1. Pour moi cette analyse est sans utilité aucune. Les intentions réelles de la politique d’un dirigeant ne s’évaluent pas aux discours ni aux actions et aux textes mais aux résultats. Nous sommes encore aujourd’hui dans le même type de gouvernance qu’à l’ère Boumediene : Des discours à base d’idées nobles ou du moins rationnelles, suivis de décisions abruptes, précipitées et sans tenir compte des critiques, réserves ou mises en garde, puis l’exécution improvisée, sans mise en place des moyens et des conditions de réussite et, finalement, l’échec. Mais un échec qui permet à certains de bien se remplir les poches. Il n’existe pas un seul exemple de réussite de développement, dans aucun secteur ni sous Boumedienne ni après. La fin du règne de Boumédiene a d’ailleurs été marquée par des « pénuries de tout » rarement vues dans un pays riche et en paix. Qui n’a pas vécu cette époque a du mal à s’imaginer les choses. Et aujourd’hui encore, on investit dans des projets parfois nécessaires mais souvent ne répondant à aucun objectif de développement économique mais toujours avec des coûts de revient de 3 à 7 fois le coût normal, des retards grotesques, mal conçus, mal gérés, mal exploités et en fin de compte sans utilité…Eh bien non, l’intention se mesure aux résultats, au moins en moyenne. Des discours, même merveilleux et de l’action qui manque son objectif, on ne peut absolument rien dire : incompétence, sabotage ou occasion de détournement, tout est envisageable, on n’apprend donc rien.

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