Algérie / Qui a trahi le Hirak ?

    La grandeur des nations ou leur dissolution dans l’anonymat, est souvent le fruit de passions et de convulsions. Et il est vrai que les prémisses d’une exacerbation des tensions qu’endure le pays s’amoncellent.

par Soufiane Djilali

Ce jeudi 5 novembre, alors que les vrais et les faux amis de feu le Moudjahid Lakhdar Bouregaa, que Dieu ait son âme, l’accompagnaient dans sa dernière demeure, les uns dans le pieux recueillement, les autres dans un spectacle indécent, deux ou trois excités m’agressèrent verbalement, à l’évidence chauffés à blanc.

 

L’incident en lui-même, banal pour un homme public en d’autres circonstances, prend ici la symbolique d’un dérapage gravissime, révélant le travail sournois effectué par une propagande agressive et souvent violente  ininterrompue depuis des mois.

D’ailleurs, à un autre moment de la cérémonie funèbre, des attaques verbales honteuses et odieuses ont fusé à l’encontre d’une délégation d’officiers venue rendre hommage au défunt, montrant, à qui a encore des doutes, que le travail de sape contre l’État national est bien avancé.

Le matraquage incessant organisé par la fachosphère, a fini par pousser une jeunesse désœuvrée, victime sans nul doute d’un régime politique caduque, que par ailleurs je n’ai cessé de combattre depuis 30 ans, à la haine, à la confusion, à l’aveuglement et probablement bientôt à la violence.

Ceux qui n’ont cessé de travailler au corps une jeunesse désespérée, avec réseaux, argent étranger, télévision off shore ; ceux qui ont déversé des tonnes de mensonges, de haines et de passions, se frottent les mains et ricanent sournoisement, travaillant à voir survenir, de nouveau, les années rouges.

Oui, je pèse mes mots. Un groupuscule de psychopathes daéchistes calfeutrés à l’étranger, des pseudos démocrates révisionnistes, des identitaires d’extrême droite et autres activistes revanchards ou malades de leur égo, recherchent coûte que coûte, la confrontation finale, au détriment du pays, chacun pour ses propres et égoïstes objectifs.

Au nom d’une liberté d’expression manipulée et à sens unique, les « nouveaux révolutionnaires » réclament le droit d’insulter, de diffamer, et de lyncher en meute toute personne exprimant une autre opinion que la leur. Ils ont terrorisé tout esprit libre, toute initiative d’apaisement, tout dialogue possible. Ils réclament en même temps, comble de l’ironie, l’immunité absolue pour leurs méfaits, au motif qu’ils incarneraient la volonté populaire.

 

N’ayant rien appris des malheurs des années 90, leur réflexe premier est d’alimenter les mêmes discours, de revenir aux mêmes méthodes, de vouloir s’imposer par le rapport de force. Une dictature sous les oripeaux de la liberté veut s’installer au pouvoir pour remplacer l’ancienne.

Ils n’ont proposé aucune idée, aucun plan de sortie de crise, aucune vision réaliste, sinon le « non » catégorique, la posture du zaïm et du nihiliste infatués de leurs propres personnes.

En réalité, pour leurs commanditaires, le but est de créer l’impasse politique et de se poser en recours au nom d’un Hirak dévoyé, qu’ils ont poussé à une dangereuse radicalisation.

La grande majorité des Algériens qui ont fait le Hirak s’est retirée sur la pointe des pieds de cette scène morbide. La violence verbale, l’hystérie et l’ignominie ont eu gain de cause au détriment de la Silmiya sincère des citoyens.

Jouant depuis des années sur la victimisation des acteurs du terrorisme, accablant systématiquement l’armée algérienne pour lui faire porter exclusivement la responsabilité de la décennie rouge, réveillant intentionnellement les blessures dramatiques des années 90, récupérant les pseudos démocrates révisionnistes pour neutraliser la Kabylie dans son engagement pour la démocratie, les commanditaires daechistes attendent, tapis à l’étranger, leur heure.

Celle où le désordre national adviendrait, porté par une frange de la jeunesse mise en condition idéologique. Les difficultés économiques et sociales qui s’accumulent à l’horizon, seraient alors l’étincelle pour allumer le brasier et donner ainsi l’estocade finale à l’État national au profit d’un pouvoir, anarcho-daéchiste, voire mercenaire. C’est avoir bien mal compris l’Algérie que de se bercer de ces illusions !

Le 22 février 2019, le peuple s’était prononcé pour un avenir souriant. Il voulait la démocratie, la tolérance, le pluralisme. Mais les apprentis sorciers le veulent provocation, confrontation, dérapage.

Qui a donc trahi le Hirak ?

Qui a transformé le sourire en rictus ?

Qui utilise la colère du peuple pour le pousser à la division, à l’exclusion et à la violence ?

Au profit de qui, les Algériens devraient, encore une fois, sombrer dans une guerre intestine ?

Accusé à tout va de trahison par les nouveaux inquisiteurs, Jil Jadid est devenu paradoxalement une cible privilégiée de la fachosphère et ce, depuis de longs mois.

Pourtant, que lui reproche-t-on ? A-t-il été responsable de la situation dramatique du pays ? A-t-il participé à la prébende, au vol et à la trahison du pays ? Participe-t-il au pouvoir ? A-t-il bénéficié d’une quelconque subvention ou d’un quelconque privilège ? A-t-il été dans les institutions de la fraude ?

Bien que sûr que non. Ce n’est ni les partis du pouvoir, ni les corrompus, ni les sectaires, ni ceux qui ont causé des torts au peuple algérien qui sont ciblés ! Alors, pourquoi cet acharnement concerté par ceux qui ont pris le train en marche contre Jil Jadid qui a pourtant été à l’avant-garde du Hirak ?

Mais soyons certains, la flamme se retournera contre ceux qui auront attisé le feu de la discorde !

Jil Jadid porte, plus que jamais, la conviction que seuls, le dialogue serein, la conscience des intérêts nationaux et la raison, offriront au pays une issue pacifique. Construire l’avenir nécessite sagesse et pondération.

Le pays est, certes, très malade. Un nouveau régime, fondé sur l’État de droit doit être reconstruit. Il le sera avec l’aide des patriotes, de tous les patriotes. Le changement profond est aujourd’hui une nécessité incontournable. Mais c’est par l’esprit constructif, la patience et le réalisme que cela se fera.

Une fois encore, le destin aura voulu que l’Algérie doive affronter, dans les spasmes, ses propres démons. Mais elle s’en sortira, j’en suis convaincu, plus forte encore.

*Président de Jil Jadid.


    L’ âme du hirak que le pouvoir ne peut pas vaincre           A. MERAD

Ce qui est extraordinaire chez nos gouvernants, c’est qu’ils parlent toujours au nom du peuple mais sans jamais lui donner raison. Ils disent qu’ils sont là pour incarner sa volonté, mais quand celle-ci s’exprime à une très large majorité et du plus profond des sentiments populaires, elle est toujours réduite à rester un vœu pieux.

Non seulement on ne lui accorde aucune considération comme si elle relève d’une chimère, mais on la rejette catégoriquement lorsqu’elle touche au problème sensible de la souveraineté, en n’hésitant pas, le cas échéant, à la réprimer violemment pour lui enlever toute tentation de se propager.

Depuis que le pouvoir a été confisqué au lendemain de l’indépendance du pays, détruisant brutalement les rêves de liberté les plus fous et les aspirations légitimes des Algériens à vivre dans une société de justice et de droit, la volonté populaire dans sa sacralisation démagogique n’a été qu’un alibi pour les régnants.

Tous les dirigeants qui se sont succédé à la tête de l’Etat ont construit leur gouvernance exclusive, voire leurs diktats anti-populaires sur cette politique d’imposture qui mène droit au système totalitaire. Le peuple est glorifié pour son patriotisme, sa bravoure, sa conscience nationaliste, mais n’a pas droit à la parole.

La seule posture qu’on lui aménage est le silence, l’obéissance ou le… béni ouiouisme. Il ne doit pas contester, ni se plaindre. Il doit être fier dans sa soumission. Très reconnaissant donc d’avoir des dirigeants qui pensent pour lui, qui le couvent dans son assistanat et lui dictent la voie à suivre. Un parfait sujet d’asservissement de type monarchique qui devient malgré lui un simple élément de décor pour suppléer des appétences de domination sans aucune limite, conférant aux gardiens du régime une franchise et une autonomie de sévir sous forme de doctrine inébranlable.

La pyramide du pouvoir est ainsi inversée, allant du haut vers le bas dans un sens contraire à la logique, pour asseoir l’emprise quasi indiscutable des gouvernants sur les gouvernés. L’argument massue avancé pour étouffer délibérément son émancipation est que le peuple manque de maturité politique et n’est jamais prêt à se fondre dans une société démocratique.

Il est ainsi marginalisé pour ses tendances incontrôlées à verser dans «l’aventurisme» n’étant pas suffisamment expérimenté (ou cultivé) et apte à assumer les responsabilités que lui ouvrent pourtant la Constitution et les institutions du pays. En somme, le peuple reste le peuple, c’est-à-dire une entité primitive qui doit se plier aux desiderata de ses dirigeants bien plus éclairés.

Bien qu’il ait démontré sa capacité à faire émerger une élite intellectuelle, politique ou technocratique extrêmement efficiente, parfaitement en mesure de le représenter et de lui permettre en toute compétence de s’impliquer dans les affaires de l’Etat, on continue de manière désespérante à le considérer comme quantité négligeable sur laquelle rien de sensé ne peut être bâti.

Il nous revient à l’esprit, à titre anecdotique, ce leitmotiv époustouflant ayant longtemps servi d’appât pour les gens du sérail invitant la génération d’après-guerre à transmettre le fameux flambeau à la jeunesse montante.

Génération du renouveau

Devant l’obstination des «historiques» qui se sont attribués une légitimité éternelle, et qui donc se sont passés le témoin entre eux et leurs… affidés ou progénitures, cette jeunesse qui a fréquenté les universités et les hauts lieux du savoir, animée d’une conviction profonde de pouvoir apporter un changement qualitatif et sur laquelle étaient investis tant d’espoirs de voir l’Algérie se mettre au diapason de ses potentialités parmi les plus entreprenantes, a longtemps attendu son tour qui n’est en fait jamais venu naturellement.

La génération du renouveau fait peur aux barons du régime parce qu’elle apporte un autre regard sur la société, une expertise plus intelligente et plus moderne dans la gestion des affaires publiques. Combien sont-ils ces jeunes qui ont vieilli en consumant leurs désillusions, et c’est sur leur dos que s’est écrit l’histoire d’une gérontocratie dominante qui a su se reproduire et qui a fait de l’instrument du pouvoir et de la gouvernance un «monopole» et une propriété en mesure de résister au temps et aux événements. C’est cette composante «traditionnelle» autoproclamée gardienne du temple qui a façonné à son image et à son tempérament, au fil des années, la relève au niveau des postes de direction stratégiques du pays.

C’est elle qui, par conséquent, a détenu et détient toujours le don d’ubiquité d’orienter le système dans ses positions politiques délétères au point de produire aujourd’hui le déni le plus invraisemblable de la volonté populaire qu’ait connue l’Algérie depuis sa naissance en tant que nation. Au palmarès des atteintes au principe de la souveraineté populaire assumées par le pouvoir, la récente «validation» du scrutin pour la révision de la Constitution rejetée à près de 80% par la population restera comme une performance totalitaire marquante.

Certes, le pouvoir absolutiste compte à son actif de nombreuses dérives, arbitraires, et taches noires qui témoignent de sa déloyauté vis-à-vis du peuple, mais ce dernier passage en force pour imposer la Loi fondamentale proscrite par une très large majorité de citoyens est considéré comme le scandale de trop qui reflète son inconséquence politique. Sa faiblesse à convaincre par autre chose que l’abus d’autorité. Et partant son sens de l’incongruité traduit par cet entêtement à vouloir anticiper sur une victoire imaginée sur le néant.

Le retour de manivelle est foudroyant, surtout que dans son infinie insouciance le sérail et ses exécutants ont prévu une «triomphale fête démocratique». Apparemment, l’échec populaire patent de l’élection présidentielle qui a porté Tebboune à la magistrature suprême avec un taux de légitimité populaire insignifiant n’a pas servi de leçon. Voilà qu’on fonce de nouveau droit dans le mur quitte à rendre encore plus béante la fracture qui sépare le pouvoir du peuple. Au lieu de se ressaisir et faire face à une réalité qui les interpelle sur leurs graves manigances, les dirigeants persistent et signent en déclarant que ce «projet constitutionnel est ‘‘halalisé’’ et qu’il constitue désormais le socle de la nouvelle Algérie», avec cet art consommé de transformer comme par enchantement une déroute en succès.

C’est une façon peu magnanime de faire un pied de nez à la souveraineté populaire qui a exprimé son refus de cautionner le jeu du sérail à vouloir reconfigurer le système totalitaire sous une autre facette. C’est aussi une manière provocante à vouloir détruire les thèses du hirak qui s’avèrent pourtant les plus probantes pour une sortie de crise salutaire.

Il faut dire, d’ailleurs, que c’est l’âme et non la présence physique (les marches rituelles de mobilisation) du mouvement populaire qui a plané sur le sort prévisible de ce référendum constitutionnel. Les Algériennes et les Algériens qui ont boycotté se sont exprimés par esprit de solidarité agissant collectivement, preuve que la philosophie du hirak s’est bien ancrée dans les convictions des citoyens comme une révolution culturelle de résistance et de combat contre un système totalitaire qui s’enfonce dans ses turpitudes.

A l’enterrement du moudjahid Lakhdar Bouregraâ, il a tonné encore pour montrer qu’il n’a rien perdu de sa détermination. De nombreuses voix autorisées ont dénoncé cette tendance à la radicalisation du pouvoir qui ne mène nulle part sinon à la faillite. Elles se sont élevées pour appeler les officiels à faire preuve de sagesse en les invitant à revoir leur copie afin d’éviter le pire, et ce, au moment où le président de la République, malade et en soins à l’étranger, se trouve hors du jeu.

Parmi elles, celle de Foudil Boumala («Le chef de l’Etat doit démissionner suite à cette débâcle historique»), de la constitutionnaliste Fatiha Benabbou («Repoussé par le peuple, le projet de révision constitutionnelle doit être abandonné»), de la politologue Louisa Driss-Aït Hamadouche («Ce désaveu devrait servir à tirer la sonnette d’alarme»), de Louisa Hanoune («Le peuple, par le rejet franc du projet constitutionnel, réaffirme l’exigence du départ du système»), et bien d’autres personnalités qui, à travers des injonctions similaires, ont tenu à mettre en garde les dirigeants devant le danger d’instabilité qui se profile si des mesures de rééquilibrage ne sont pas prises.

Seront-elles écoutées ? Rien n’est moins sûr connaissant le «khechinisme» d’un potentat qui privilégie son égocentrisme et sa politique belliciste pour se maintenir, mais dont l’erreur fatale est d’ignorer que le hirak a non seulement éveillé les masses populaires, mais leur a permis surtout de se forger une conscience politique.


 

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