Lettre ouverte A Monsieur Ibrahim Boubacar KEITA, Président de la République du Mali. Appel des intellectuels maliens

Monsieur le Président,

MAMADOU ISMAILA KONATE , le ministre de la Justice Garde des sceaux

Cela fait plusieurs mois que le contexte politique national se trouve bouleversé par une crise retentissante entre les acteurs politiques maliens à l’origine des foyers de tensions qui n’ont de cesse de s’embraser et de s’étendre. Les causes probables de cette crise émergent de la situation politique, sociale et économique déplorables dans laquelle est englué notre pays depuis de nombreuses années et dont les grandes racines sont :

  • L’insécurité totale dans laquelle vivent les populations maliennes dans les trois quarts du territoire, y compris certaines parties de la région de Koulikoro englobant la capitale ;
  • La déliquescence des secteurs relevant du pouvoir régalien de l’État comme la santé, l’éducation et la justice mettant en danger le présent et le futur de la nation malienne ;
  • L’impunité totale face à des cas avérés de vol, de gabegie et de détournement de deniers publics et du crédit de l’Etat (surfacturations du prix des marchés publics, bradage du patrimoine de l’État, rétrocession de commissions fraudes douanières, économiques et fiscales etc.) ;
  • L’opacité totale quant à l’utilisation des budgets destinés à la défense et la sécurité nationale et à l’acquisition de matériels militaires pour les forces de défense et de sécurité dont les coûts et la qualité, obsolète pour du matériel inopérant et l’état de pauvreté et de dénuement de nos soldats envoyés littéralement pour être sacrifiés sur le théâtre des opérations ;
  • L’inconscience ostentatoire d’une partie des élites mêlée à la cupidité de la classe dirigeante au sommet de l’appareil d’État du pays qui s’attribue avantages induis sous forme de « caisses noires » sont totalement inacceptables dans le contexte inquiétant d’un pays en crise.

Ce diagnostic, sur lequel il est inutile de s’étendre, est malheureusement partagé non seulement par ceux qui s’opposent à vous aujourd’hui mais également par vos propres supporters. Sans compter les gens du culte, toutes religions et obédiences confondues. Ce sentiment et ce constat sont également partagés par la communauté internationale et les amis du Mali : CEDEAO, Union africaine et Union européenne. D’ailleurs, Il ne peut en être autrement tant les nombreuses dislocations politiques, sociales et économiques crèvent les yeux et inquiètent et préoccupent tous les amis du Mali en général.

Suivant nos premières observations, nous avons relevé un large fossé entre l’appréciation contrastée de la situation par une partie de la classe et les offres de solutions faites par les autres en termes de règlement de la crise qui perdure.

Sans compter, Monsieur le Président que les cinq points cruciaux à nos yeux, précités sont en décalage total avec les engagements solennels que vous aviez vous-mêmes pris lors des campagnes en vue des élections de 2013 pour votre premier mandat et de 2018 pour le second.

C’est à ces occasions que le peuple du Mali vous a accordé sa confiance en vous plébiscitant en 2013 avec près de 77% des voix. il vous incombe à vous et à vous seul de trouver LA SOLUTION à la crise afin que le pays soit tiré d’affaires.

C’est pourquoi nous nous adressons directement à vous pour vous proposer quelques pistes de solutions. Nous sommes des intellectuels maliens, parlant chacun en son nom propre et sans affiliation partisane ou à quelque organisation.

Il est crucial que vous mettiez ces solutions en pratique. A l’allure où vont les choses, tout porte à croire, si rien n’est fait, que les conséquences de cette crise auront une incidence très négative sur la cohésion sociale. En effet, aux milliers de maliens morts que nous déplorons tant au nord comme au centre du pays, viennent s’ajouter plus d’une dizaine de jeunes maliens, fauchés par des balles, dans les rues de Bamako, sans doute tirées par les forces dites de l’ordre alors même que ces jeunes gens, à l’instar de tout le peuple malien, se battaient pour que nos soldats soient rétablis dans leurs droits les plus légitimes, au nombre desquels, le droit de disposer d’armes, de munitions et d’équipements militaires nécessaires pour assurer la défense du territoire national et des populations. Puissent leurs âmes reposer en paix ainsi que celles de tous les maliens, civils et militaires tombés sur le théâtre des opérations.

Monsieur le Président, force est de constater que vous y mettez du temps pour réagir lorsqu’il s’agit de s’avancer pour prendre des décisions importantes. Ce fut le cas pour la mise en œuvre de l’article 39 concernant les enseignants seulement deux ans et aux termes de nombreux jours de grève ; il a été de même lorsqu’il s’est agi de constater l’inexistence de la Cour Constitutionnelle en raison de la défaillance de six membres sur les neuf.

Monsieur le Président, les dernières consultations électorales dans notre pays ont eu des incidences réelles sur la situation générale du pays et la crise qui le frappe. Le rôle de la Cour constitutionnelle a été fortement décrié au point que certains de ses membres se soient départis de leurs charges.

Parmi tous les facteurs cités plus haut, la déliquescence de l’institution judiciaire est la plus dangereuse. Cette dernière n’a pas toujours été à même de jouer le rôle qui est le sien dans la société. Et l’absence de justice est à l’origine des nombreuses autres ruptures dont les suites expliquent la situation actuelle.

Dans un tel contexte, seul le dialogue doit prévaloir et prendre le pas sur tout. La violence est insupportable et elle l’est encore plus lorsqu’elle provient de corps habillés.

Aujourd’hui, des vies ont été brisées, des corps blessés et mutilés, des familles endeuillées et des personnes sont enlevées dans tout le pays, séquestrées ou arrêtées et détenues dans des conditions infra humaines.

Monsieur le Président, nous avons estimé qu’il est de votre devoir de reprendre la main en tant que chef de l’État, pour exercer pleinement et entièrement vos prérogatives.

Il s’agira pour vous, dans un premier temps de :

  • Faire ouvrir des enquêtes nécessaires pour situer les responsabilités de personnes qui sont à l’origine des coups de feu mortels ainsi que les personnes qui ont donné l’ordre pour utiliser la FORSAT et des armes pour tirer des coups de feu, les présenter au juge compétent en vue de l’ouverture des procédures judiciaires adéquates et des poursuites ;
  • Ordonner aux FDS de rallier leurs bases et d’y rester jusqu’à nouvel ordre.

Dans un second temps, vous pourriez inviter les membres du M5-RFP à se joindre à vous autour d’une table en vue de discuter et d’adopter les termes de leur mémorandum notamment les points spécifiquement relatifs à :

  • La dissolution de l’assemblée nationale ;
  • L’abrogation du Décret de nomination du Premier ministre
  • La nomination d’un nouveau Premier Ministre et des membres du gouvernement, le tout, de manière consensuelle avec le M5-RFP ;
  • La mise en place préalable d’une Commission chargée de l’audit des comptes et politiques publics ;
  • L’ouverture d’enquêtes judiciaires à l’encontre de toutes personnes impliquées ou susceptibles d’être impliquées dans le détournement de deniers et de crédits publics.

Par Gouvernement de consensus, nous entendons un gouvernement de transition qui nous conduira à la quatrième république. Ce gouvernement de consensus devra avoir  une feuille de route claire avec entre autres priorité l’élaboration d’’une nouvelle constitution. Avec en ligne de mire la mise en place des bases d’un système d’une nouvelle gouvernance en rupture totale avec le mode de gouvernance actuelle basée sur l’enrichissement personnel d’une minorité au dépend de la majorité écrasante des citoyens.

Pour ne pas répéter les mêmes erreurs de la transition de mars 1991, il sera important de préciser dans la feuille de route du Gouvernement de consensus que tout acteur de la période de transition, ne pourrait prétendre à une fonction élective pendant 5 ans après la transition. Ceci pour empêcher les acteurs de la transition d’être juges et parties.

Monsieur le Président, l’écriture de cette lettre que nous vous adressons est motivée par une conviction qu’il est temps de revenir à la raison afin de sauvegarder les acquis de notre cher pays et de lui éviter la dislocation sociale et religieuse.

Vous ne pouvez ignorer que près des trois quart du territoire national ne sont pas toujours accessibles en raison de ce que ces espaces sont soumis au joug des islamistes et des djihadistes. Ces terroristes ne sont qu’à une encablure de Bamako ! Einstein ne disait-il pas qu’ : « Il n’existe que deux choses infinies, l’univers et la bêtise humaine… mais pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue. »

Ne donnez pas raison à Einstein. Sachez mettre votre pays au-dessus de votre personne, sinon vous sacrifierez le premier !

Monsieur le Président, sauvez ce qui peut l’être encore pendant qu’il est temps.

Faites l’histoire en acceptant de vous sacrifier pour le Mali. « Le Mali d’abord », n’est-ce pas votre slogan de campagne de la ~présidentielle de 2013 ?

Que Dieu vous inspire dans vos prises de décisions en ce moment crucial de notre patrie.

Bamako, le 15 Juillet 2020

Initiateurs :

Me Mamadou Ismail Konate, ancien Ministre, avocat, écrivain

Modibo Dicko, Ingénieur thermo énergéticien, ancien fonctionnaire international OMS/Genève

 Yachim MAIGA, Ingénieur, consultant en communications stratégique, auteur du livre : Mali, Pouvoir de la démocratie chiffonnée

  Bon Pour Accord 

 Sadio Kante 

Journaliste 

[email protected]

4, rue Berry Neuilly sur Marne France


        Grand angle : Blocage

L’espoir suscité par la mission de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dépêchée à Bamako pour tenter de désamorcer la crise post- électorale au Mali aura été de courte durée.

Au bout de cinq jours, la mission a quitté la capitale malienne sur un constat d’échec. Car, quand bien même elle a donné aux parties en conflit un ultimatum jusqu’au 31 juillet pour mettre en œuvre ses recommandations de sortie de crise, il est peu probable qu’après cette date, un quelconque dénouement puisse être observé. La pierre d’achoppement est le président Ibrahim Boubacar Keita (IBK). Alors que l’opposition a fait de la démission du Président sa principale revendication, pour la Cedeao, le départ de IBK est une «ligne rouge». En rejetant de facto cette revendication et celle de la dissolution du Parlement, il était prévisible que la mission s’attire les foudres de l’opposition. «Les propositions de solutions de la mission de la Cedeao ne correspondent absolument pas aux aspirations et attentes exprimées par M5 (alliance hétérogène de chefs religieux et de personnalités du monde politique et de la société civile) – RFP (Rassemblement des forces patriotiques) et portées par l’écrasante majorité du peuple malien», a-t-elle indiqué. Pourtant, sept semaines après le début de la crise, le risque qu’elle s’amplifie et s’enlise devient de plus en plus avéré, éloignant, au grand dam de la communauté internationale, toute perspective d’une sortie qui épargnera au pays de nouvelles tensions et turbulences, d’autant que le Mali fait face déjà depuis plusieurs années à une crise multidimensionnelle, exacerbée par les violences terroristes et intercommunautaires et la pandémie de Covid-19. Une nouvelle crise politique qui risque de plonger le Mali dans le chaos. Une situation que redoutent de nombreux observateurs. Selon un chercheur de l’Institut d’études de sécurité basé à Bamako, «aujourd’hui, l’inquiétude et l’incertitude prévalent, fondées sur la conviction qu’une démission du chef de l’Etat malien engendrerait une sorte de chaos». Pour d’autres, revendiquer la démission de IBK est pour le moins incompréhensible. Le professeur Fakaba Cissoko, directeur du Centre de recherches d’analyses politique et économique du Mali, n’a pas manqué de s’interroger sur l’efficacité de la voie suivie par l’opposition : «Demander le départ d’un président de la République démocratiquement élu il y a quelques années, alors même qu’en 2018, on a eu la possibilité de le faire partir, de le déposer de façon démocratique à travers l’élection présidentielle, est-ce que c’est une démarche qui aujourd’hui peut nous permettre de nous en sortir ?»  Et d’estimer que «c’est le peuple malien qui a élu le président de la République. La loi fondamentale stipule que la souveraineté appartient au peuple entier. Aucune faction du peuple, aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice». Mais l’opposition ne l’entend pas de cette oreille.

Nadia K.


     Mali : cinq présidents africains à Bamako pour sortir le pays d’une crise multidimensionnelle


         Cinq chefs d’Etat africains à Bamako pour forger un accord de sortie de crise au Mali

   Cinq chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest vont tenter jeudi à Bamako de dénouer la crise socio-politique qui secoue le Mali depuis juin, en réconciliant le président Ibrahim Boubacar Keïta et une opposition qui réclame son départ.

 

Portant des masques et respectant les gestes barrières, les présidents de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, et du Sénégal, Macky Sall, ont été les premiers à atterrir à l’aéroport de Bamako en milieu de matinée, sous un ciel voilé de nuages blancs, où ils ont été accueillis par leur homologue malien Ibrahim Boubacar Keïta, ont constaté des journalistes de l’AFP.

Mandatés par la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), médiatrice du plus important mouvement de contestation du pouvoir en place au Mali depuis le coup d’Etat de 2012, ils ont été suivis par les présidents Muhammadu Buhari du Nigeria et Mahamadou Issoufou du Niger. Celui du Ghana, Nana Akufo-Addo, doit également participer à la réunion.

Les cinq chefs d’Etat doivent s’entretenir avec le président Keïta, dit “IBK”, dans un hôtel de la capitale placé sous haute sécurité, puis conjointement avec l’influent imam Mahmoud Dicko – figure emblématique de la contestation – et avec les dirigeants du Mouvement du 5-Juin (M5-RFP), la coalition hétéroclite de politiques, religieux et membres de la société civile qui réclame le départ du chef de l’Etat.

Leur visite doit s’achever en fin d’après-midi.

Troubles meurtriers

Une centaine de partisans du M5-RFP ont manifesté près de l’aéroport. “Nous sommes venus mettre la pression, il ne faut pas que les leaders du M5 nous trahissent aujourd’hui”, a déclaré à l’AFP une étudiante de 23 ans, Maïmouna Diallo. “Nous sommes venus pour exiger la démission d’IBK. Et qu’on n’oublie pas nos camarades tués”, abondait une autre manifestante, Yaya Sylla.

Au pouvoir depuis 2013, le président Keïta est massivement contesté dans la rue depuis juin.

Au climat d’exaspération nourri depuis des années par l’instabilité sécuritaire dans le centre et le nord du pays, le marasme économique ou une corruption jugée endémique, est venue s’ajouter l’invalidation par la Cour constitutionnelle d’une trentaine de résultats des élections législatives de mars-avril.

Le 10 juillet, la troisième grande manifestation contre le pouvoir à l’appel du M5-RFP a dégénéré en trois jours de troubles meurtriers à Bamako, les pires dans la capitale depuis 2012.

La crise politique actuelle au Mali, dont une large partie du territoire, en proie à des violences jihadistes et/ou communautaires quasi-quotidiennes, échappe à l’autorité de l’Etat, inquiète ses alliés et voisins, qui craignent que le pays sombre dans le chaos.

Par la voix de son négociateur, l’ex-président nigérian Goodluck Jonathan, la Cédéao a mis sur la table dimanche dernier des “recommandations” pour une sortie de crise, qui ont reçu le soutien de l’Union africaine, des Etats-Unis et de l’UE.

Les cinq présidents vont peser de tout leur poids pour “renforcer” les efforts diplomatiques déjà entrepris et “entériner” un accord, selon une source proche des négociations.

“Les cinq présidents doivent être conscients du préjugé défavorable qui entoure leur venue au Mali et prouver que la Cédéao n’est pas un +syndicat de chefs d’Etat+ qui se soutiennent et se protègent mutuellement”, estime toutefois le centre d’études ISS, basé à Bamako, dans une note publiée jeudi.

“Une répartition de postes sur la base de pourcentages par catégorie d’acteurs ne suffira pas pour répondre aux aspirations profondes des populations. La recherche de solutions devra prendre en compte le besoin d’amélioration du quotidien des Maliennes et des Maliens”, selon l’ISS.

Le plan de la Cédéao prévoit la nomination rapide d’une nouvelle Cour constitutionnelle pour régler le litige autour des législatives, ainsi que la mise sur pied d’un gouvernement d’union nationale.

La feuille de route a été bien accueillie par le camp présidentiel, mais a jusqu’ici été rejetée par le Mouvement du 5-Juin, où des tensions sont apparues entre “faucons” qui continuent à exiger le départ du président et “colombes”, plus conciliantes, selon des sources proches du mouvement.

L’enjeu du Premier ministre

A défaut d’obtenir la tête du chef de l’Etat, “ligne rouge” pour la communauté internationale, les opposants pourraient finalement accepter d’entrer au gouvernement, selon une source proche des négociations.

Qu’est-ce qui est en train de se négocier? “La démission du Premier ministre Boubou Cissé”, juge lui aussi Brema Ely Dicko, sociologue à l’Université de Bamako.

“Le M5-RFP est obligé de maintenir la pression pour au moins obtenir quelque chose”, ajoute-t-il.

L’opposition traditionnelle est quant à elle “atone”, selon un diplomate, depuis l’enlèvement fin mars de son chef, Soumaïla Cissé, toujours aux mains de présumés jihadistes. Ses partisans ont déployé des banderoles pour exiger sa libération le long du parcours que doivent emprunter les chefs d’Etat.

TV5MONDE


       APPEL POUR UN MALI À RECONSTRUIRE

Un vibrant appel de reconstruire le Mali vient d’être lancé par un collectif de citoyens maliens, qui œuvrent pour la paix, la concorde, la stabilité et l’émergence de leur chère patrie. Confidentiel Afrique a obtenu copie de cette contribution riche qui intervient dans un contexte socio-politique décisif. Infographie

Quatre jours de l’Histoire du Mali.

Quatre jours durant lesquels s’est poursuivi le choc frontal, engagé depuis des mois, entre des revendications inédites des uns et l’écoute léthargique des autres.
Quatre jours où se sont entrechoqués manifestations pacifiques et scènes de pillages, discours lénifiants et répressions sanglantes, audace habituelle d’une jeunesse sans espérance et résistance d’un pouvoir coupable de ne pas en prendre la mesure, cohésion au moins apparente d’un rassemblement d’opposants disparates et isolement croissant des Autorités sous le regard incrédule de l’étranger.
Quatre jours où l’Histoire s’est accélérée après des années de léthargie, de faux espoirs et de descente aux enfers en certains domaines.
Quatre jours au terme desquels les craintes d’une explosion de colère se sont transformées en une indignation et un deuil collectif devant le trop grand nombre de victimes d’une action répressive disproportionnée et inappropriée avec l’utilisation de la force létale.
Il est encore trop tôt pour dire où s’arrêtera cette roue qui s’est mise maintenant à tourner si vite et où elle va mener le Mali. Mais il est déjà possible pour des femmes et des hommes de bonne volonté d’essayer de comprendre pourquoi on en est arrivé là et ce qu’il faudra en retenir pour sortir du blocage actuel.
Le Mali n’est pas une abstraction. C’est un ensemble de 18 millions de femmes et d’hommes qui ont bien du mal à se souvenir que leur nation était, en Afrique, un modèle du « vivre ensemble » et fut, dans une période très lointaine, le berceau de plusieurs grands empires. Comme dans tous les pays en développement, ses citoyens sont plongés, depuis les indépendances nationales, dans des bouleversements de toutes sortes, inhérents aux objectifs prioritaires de croissance économique.
Ces transformations structurelles, sociales, mentales visent certes une course au mieux-être pour eux-mêmes et leurs familles, et sont acceptées pour cela, même si elles entrainent en permanence des souffrances et des inégalités inhérentes à la croissance.
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Mais il revient à l’État, par les politiques qu’il met en œuvre, d’accélérer les résultats positifs du développement, d’en faire bénéficier le plus grand nombre et d’empêcher les inégalités excessives.
Depuis longtemps, les Maliennes et les Maliens sont orphelins d’un tel État, capable de leur donner un horizon à long terme acceptable, voire attrayant, pour tous et de les guider et les mobiliser pour atteindre celui-ci. Certes les problèmes qui assaillent la puissance publique sont immenses et permanents et, comme dans le monde entier, la vie quotidienne s’y est quand même progressivement améliorée notamment sur le plan matériel ou l’espérance de vie, pour citer quelques exemples notoires. Mais la diffusion instantanée des informations venant du monde entier et les avancées de pays voisins se sont accrues bien davantage, créant des manques douloureux et si visibles qu’ils ont fini par réduire à néant la confiance dans l’État. Près de 40% des citoyens, dénués de tout, vivent toujours en dessous du seuil de pauvreté absolue, sans grand espoir que cette situation change pour eux-mêmes ou pour leurs enfants. Pour une grande partie des autres, et quels que soient leurs efforts, leur chance, leur situation professionnelle ou familiale, des menaces qui les dépassent pèsent sur eux à tout instant. Le manque considérable d’emplois, les lacunes croissantes du système éducatif, les défaillances du système de santé ont été longtemps ces risques majeurs. Il s’y est ajouté depuis près de 10 ans l’insécurité physique due au terrorisme et le dépérissement progressif d’une grande partie du territoire national conduisant à l’abandon de ceux qui doivent y vivre.
La patience et la résistance du peuple Malien lui ont permis de supporter jusqu’ici ces vides et ces déceptions et, grâce aux traditions ancestrales de solidarité familiale ou sociale, de trouver des palliatifs individuels plus ou moins satisfaisants. Mais deux constats ont été à l’origine récente d’une contestation structurée et hors des enceintes légales, d’une part, et des scènes de désolation qui l’ont suivie, d’autre part :

Le premier est celui d’une corruption envahissante et impudique, jusque dans les cercles les plus éminents du pays, qui pille les deniers publics, fausse les règles du jeu et la logique des compétences dans nombre de secteurs d’activité, et décourage ceux qui s’obstinent à la refuser.

Le second est celui de l’injustice : déjà observée dans l’impunité des corrompus, elle est tout récemment devenue intolérable à la suite de la remise en cause de nombreux résultats des élections législatives, qui ont rappelé les longues contestations des dernières élections présidentielles.
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L’absence de réponse adaptée à l’ampleur de ces mécontentements populaires, tant de la part des Autorités nationales que des Partenaires du Mali, ne pouvait que conduire à la présente situation insurrectionnelle.
Tandis que beaucoup de Maliennes et de Maliens prient pour le retour au calme, la gravité de la crise a aussi ravivé les prises de parole, trop rares, de ceux qui aspirent à ce que les dramatiques évènements de ces quatre jours soient à l’origine d’une Reconstruction durable du pays et de son État.
Dans ce cadre, nous voudrions, ici, recenser avec humilité mais avec une forte conviction, quelques critères fondamentaux que doivent impérativement réunir les dirigeants, quels qu’ils soient, face à une situation comme celle que vit aujourd’hui notre Cher Pays.
1. Le premier est celui d’une honnêteté incontestée par tous. Elle est requise pour faire oublier une longue période désastreuse de discours trompeurs, de promesses non tenues, de difficultés camouflées, de népotisme ou de favoritisme au profit de quelques-uns. Elle s’impose à eux-mêmes, mais aussi à tous leurs proches, empêchant tous « conflits d’intérêts » à l’image de la pratique désormais suivie par toutes les grandes entreprises et les nations avancées.
2. Le deuxième est celui d’une compétence élevée, et si possible exceptionnelle. Les défis sont si grands et les maux si profonds que les surpasser est maintenant chose presqu’impossible. Les dirigeants doivent donc posséder une expérience vaste et éprouvée, une connaissance approfondie du terrain national, des interactions internationales et des succès professionnels reconnus par tous. Ils devraient, si possible, avoir traversé des épreuves et triomphé sans dommages pour ceux dont ils avaient la charge.
3. Le troisième est celui du goût de l’action et de l’impartialité. Le pays a un besoin impératif de constater que l’État joue pleinement le rôle multiforme qui lui revient : celui d’impulsion, de coordination, d’encouragement, de sanction.
Les citoyens, et notamment les plus jeunes, sont impatients que l’impact de ces actes se reflète dans leur vie de tous les jours, depuis l’amélioration de l’accès à l’électricité, à la lutte contre les spéculateurs des produits de base en passant par la facilitation de l’accès à un logement décent.
Les entreprises escomptent que l’État soutiendra mieux leurs interventions dans la création d’emplois et de richesses, mais auront à supporter que des règles mieux adaptées soient
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scrupuleusement respectées. En somme, les dirigeants ne doivent plus se contenter d’être des tribuns, mais être surtout des hommes d’action.
Ce n’est qu’à ces conditions simultanées d’honnêteté, de compétence, d’impartialité et d’action concrète que pourra commencer à se retisser une relation de confiance entre les populations et l’État. Elle permettrait alors à ce dernier de demander à toute la population une mobilisation maximale pour l’atteinte des objectifs fixés mais aussi des sacrifices provisoires pour des gains ultérieurs clairement identifiés et planifiés.
Car chacun doit savoir que le chemin à venir sera long, jonché de difficultés et de possibles souffrances. C’est pour les faire accepter que les dirigeants doivent être exemplaires et capables de nous convaincre tous. C’est pour les supporter que les citoyens doivent pouvoir croire en leur utilité et adhérer eux-mêmes à ces idéaux d’honneur et de dignité.
Il faut aussi aux dirigeants une abnégation et une humilité à toute épreuve qui renforceront encore leur leadership. Ils ne sont que les dépositaires, et non les propriétaires, du pouvoir qui leur est confié par la nation. Cette abnégation impose un don de soi, un engagement sans réserve et un rejet de tout gain personnel. Même si une telle discipline est rare, elle se retrouve dans l’éthique de certains des plus éminents hommes d’État, de Nelson Mandela à Charles de Gaulle en passant par Jerry Rawlings ou Ho Chi Minh.
Cette abnégation peut d’ailleurs être « encadrée » par la constitution, en empêchant le cumul de responsabilités et en renforçant les contrôles exercés et la qualité de ceux-ci.
La dernière qualité requise des dirigeants, peut-être la plus essentielle, est certainement celle du respect :

Respect de la fonction et de ce qu’elle incarne.

Respect de la nation au service de laquelle sont les Responsables à tous les niveaux.

Respect des droits les plus fondamentaux de l’individu, et notamment celles de sa foi
et sa liberté d’expression, dans la pleine tradition de l’Histoire nationale. En la matière, la laïcité de l’État nous semble un bien précieux, qui a souvent préservé l’unité de la nation Malienne et doit donc être soigneusement sauvegardée.

Respect enfin et surtout du bien le plus précieux de tous les citoyens qui est leur vie, comme l’avait bien compris le Président Modibo Keita, qui disait, en 1968, qu’ « une seule goutte de sang malien ne doit être versée pour qu’il reste au pouvoir ».
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Voilà notre modeste contribution aux discussions en cours. Nous espérons qu’elles expriment les attentes de beaucoup de Maliennes et de Maliens et qu’à ce titre, elles seront écoutées par ceux qui vont reconstruire le pays après cette période d’intenses turbulences.
Puissent ces personnalités être agrées par tous afin qu’un esprit de construction et d’entente anime notre maison commune, le MALI. Puisse chacune d’elles avoir la force et la sagesse nécessaires pour mener à bien la mission qui lui est confiée ou lui sera confiée.

LES CITOYENS MALIENS SIGNATAIRES
Mossadeck Bally, Arwata Ben Baba, Jamila Ferdjani Ben Baba, Paul Derreumaux, Ramatou Traoré Derreumaux, Aya Thiam Diallo, Sory Ibrahima Makanguilé, Fatoumata Keita Ouane, Habib Ouane, Aminata Sidibé, Birama Sidibé, Mamadou Sidibé, Youba Sokona, Amadou Sidiki Sow, Awa Gakou Sow, Ousmane Sy, Ousmane Thiam.


 

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