Avant et après le corona

par Djamel Labidi

Il y aura probablement dans le monde un avant et un après le coronavirus Covid-19. Le corona n’est pas seulement une pandémie. Elle n’est ni la première ni la dernière dans l’histoire de l’humanité. Mais pour la première fois, une épidémie n’est pas seulement mondiale mais mondialisée.

Cette pandémie est vécue, pour la première fois, simultanément, en temps réel, par l’humanité toute entière grâce à la révolution des technologies de communication. Nous vivons les mêmes sentiments, les mêmes inquiétudes, nous avons les mêmes questions, les mêmes interrogations. A Rome, comme à Paris, comme à New York, comme à Alger et comme à Beyrouth, nous voyons les mêmes images, des rues vides, des grandes villes désertes, des monuments déserts, comme si l’humanité avait disparu de la Terre. Le virus est redoutable. Il s’attaque aux voies respiratoires. Paradoxalement, la Terre, elle, respire mieux. De l’espace, les satellites nous transmettent les images d’une atmosphère bien moins polluée. Aura-t-il fallu cela. Peut-être, serons-nous, à l’avenir, plus responsables, plus sages, par rapport à l’avenir de la planète.

Une leçon d’humanité

Le virus ne fait pas de différence, il peut atteindre chaque homme et chaque femme sur la planète. Il nous donne en fait une leçon d’humanité. Jamais nous n’avons eu le sentiment aussi total d’appartenir à la même espèce, un tel sentiment d’unité de destin de l’humanité.

Mais en même temps et paradoxalement, jamais l’idée de nation n’a été aussi forte. Chacun se tourne, se retourne vers sa nation. Cette épidémie fonctionne comme un test des capacités sociales et morales de chaque nation à affronter l’épreuve, comme elle est révélatrice des rapports entre nations.

Les pays dits avancés s’aperçoivent avec stupeur qu’ils sont démunis face à l’épidémie. Le manque cruel de masques de protection pour la population, et même pour le personnel soignant et les policiers, devient un scandale politique en France, à New York. Le peu de lits et de matériel de réanimation dans les pays occidentaux, y compris aux USA, suscitent des interrogations. Dans ce contexte, certains pays asiatiques, la Corée du Sud, Singapour, suscitent, eux, le respect et l’admiration pour leur discipline, leur solidarité nationale et leur capacité à tirer profit socialement de la technologie. La Chine émerge de l’épidémie avec une image qui s’est renforcée. Elle apparaît déterminée, pleine de confiance en elle et d’optimisme pour l’avenir, au contraire de l’Europe qui semble douter d’elle-même et en plein désarroi. L’Italie, la Serbie reprochent à l’Europe de les avoir abandonnées et trouvent de l’aide chez la Chine, la Russie et même auprès de la petite Cuba.

Tout se passe comme s’il s’annonçait une gigantesque redistribution des cartes au niveau mondial, ainsi qu’une révision des repères. Beaucoup de ceux qui haranguaient les Algériens de l’étranger, et donnaient sans cesse en exemple les pays européens, regardent silencieux désormais la progression fulgurante de l’épidémie en Italie, en France, en Espagne, en Angleterre. On a même vu des Algériens, résidents à l’étranger, chercher à revenir en Algérie. Il y a donc un changement, d’où vient-il ? C’est comme s’il y avait un nouvel esprit. Serait-ce celui du Hirak ?

L’esprit du Hirak

Le vendredi 20 mars 2020, l’après-midi, la rue Didouche est étrangement calme. Sur le boulevard Che Guevara, d’où apparaissait à la vue le flot tumultueux des manifestants venant de Bab El Oued, on entend même le cri des mouettes. Dans cet incroyable feuilleton historique que nous vivons depuis un an, de rebondissement en rebondissement, qui aurait dit que la crise politique, du moins dans cette phase, se finirait ainsi. L’effet corona? Ou bien la fin était-elle déjà annoncée dans les élections présidentielles ? Peut-être les deux à la fois. C’était comme si la nation toute entière resserrait les rangs face au danger, reportant à plus tard la solution des questions qui demeurent, qu’on ne s’y trompe pas, posées.

Avant le corona, et comme un signe du destin, nous avons eu deux chances: la première est le Hirak, la deuxième est la sauvegarde de l’État national grâce à la sortie constitutionnelle de la crise.

Et si l’Algérie allait finalement mieux s’en tirer ? Il n’y a pas pour le moment de remède contre le corona. La gestion de l’épidémie n’est donc pas médicale. Elle est essentiellement sociale.

L’influence, l’esprit du Hirak se font sentir d’évidence à travers la façon avec laquelle les Algériens affrontent la crise sanitaire, la discipline sociale, qui était celle du mot d’ordre de «silmiya», les actions de volontariat, la fraternité sociale, l’esprit d’unité nationale.

D’autre part, qu’on songe un instant qu’on ait eu à affronter cette crise sans État, sans la complexité des missions et des moyens d’un État moderne, avec ses différents services, des services sociaux et sanitaires, jusqu’aux services de protection civile et de sécurité, avec son organisation économique, sociale, financière complexe, avec ses institutions dont la présidence de la République. Cela apparaît aujourd’hui, à tous, de façon évidente.

Une contradiction ?

Pour mieux parler ici des particularités de la pandémie de ce coronavirus, il est nécessaire de donner quelques chiffres. En Italie, le pays où il y a actuellement le plus de décès dus au corona (3.405 morts au 19 mars), la létalité (*) apparente de la maladie (beaucoup de porteurs sont sains ou non enregistrés), est de 8% et le taux de mortalité (*) est de 5 pour 100.000 habitants. En France, où le nombre de décès est, à la même date, de 372, le taux de létalité est de 3.3% et celui de mortalité due au virus de 5 pour 1.000.000 d’habitants. En Algérie, au 24 mars, le nombre de décès est de 19, le taux de létalité est de 7% (le nombre de cas de contamination étant probablement plus élevé que ceux confirmés) et celui de mortalité donc de 5 pour 10 millions d’habitants. Au niveau mondial, la létalité due au virus était, au 23 mars 2020, de 4% et la mortalité de 4 pour 100.000 habitants. De façon générale, on estime actuellement le taux de létalité entre 5% et 2%. C’est-à-dire que 95 à 98% des personnes contaminées, soit elles guérissent, soit elles connaissent des formes atténuées, voire asymptomatiques de la maladie. Les jeunes, notamment, ne sont pas en général menacés par cette nouvelle maladie. En d’autres siècles, tout cela serait peut-être passé inaperçu et mis sur le compte de l’âge et de la vieillesse ou d’un hiver particulièrement rigoureux.

Tous ces chiffres sont à rapprocher de ceux d’autres épidémies. Le sida concerne actuellement 38 millions de personnes dans le monde, 75 millions en ont été infectées et 32 millions en sont mortes depuis le début de l’épidémie. En France, la grippe saisonnière est responsable de 15.000 décès chaque année. L’Algérie enregistre en moyenne chaque année 55.000 nouveaux cas de cancer. La canicule de 2003 a été la cause de 25.000 décès de gens âgés en France. Et il y a aussi la mortalité, disons courante: en Algérie, le taux de mortalité global est d’environ 4,5% et 190.000 personnes sont décédées l’année passée. En France, environ 600.000 personnes meurent chaque année. On y estime à 150.000 chaque année la mortalité naturelle dans les seules maisons de retraite, les EHPAD («Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes»). Voici donc quelques chiffres épars susceptibles de permettre de mieux cerner la question. Si, donc, ces chiffres paraissent relativiser la dangerosité de cette maladie du Covid-19, même si d’évidence elle est extrêmement contagieuse, n’y a-t-il pas là une contradiction: pourquoi alors les réactions intenses à celle-ci ? Seraient-elles exagérées, disproportionnées par rapport aux dangers qu’elle représente ?

En effet, il y a non seulement l’émotion intense causée par cette maladie nouvelle, mais aussi ses conséquences économiques et sociales, de plus en plus grandes, au fur et à mesure du développement de la stratégie de confinement qu’elle impose.

Les relations aériennes, les transports s’arrêtent progressivement, les échanges commerciaux ont chuté, l’économie tourne un peu partout au ralenti, les prix du pétrole s’écroulent. Comment concilier à la fois la nécessité du confinement pour arrêter la progression du virus et celle de la continuité de l’activité économique. Les conséquences économiques ne seraient-elles pas plus graves au bout du compte que les conséquences sanitaires avec les images apocalyptiques que décrivent certains: récession économique, troubles sociaux, pénuries alimentaires, famines, émigrations, et finalement pauvreté et morbidité économique…? C’est en tout cas la thèse de certains.

Une question de civilisation

Certains pays songent alors déjà à l’après-épidémie et à la nécessité d’en sortir en conservant leur position économique dans la concurrence et le rapport de force mondial ou même en l’améliorant. C’est un peu le calcul fait par le Président Trump qui se refuse à risquer d’arrêter l’activité économique. C’était le calcul aussi, du moins au départ, du Royaume-Uni qui avait estimé qu’il ne fallait pas entrer dans un confinement mais qu’il fallait tout simplement laisser l’épidémie se développer pour qu’elle s’arrête d’elle-même en atteignant 50 à 70% de la population car, estimait-on, c’est le seul moyen, en l’absence de vaccin, d’immuniser l’ensemble des habitants.

On voit donc l’approche cynique qui pourrait se manifester. Le coronavirus met en danger essentiellement les personnes âgées, pas les jeunes. Pourquoi alors hypothéquer l’avenir, suggèrent certains. Si on applique le taux de létalité de 2% et qu’on estime que 50% de la population pourrait être atteinte au final par le virus, on aurait 420.000 morts dus au virus en Algérie, et 620.000 dans un pays comme la France, pour l’essentiel des gens âgés. Certes, toutes ces évaluations sont discutables car on ne sait évidemment pas comment va se comporter l’épidémie, et tout dépendra de l’efficacité de chaque pays, de l’évolution des traitements. Mais elles permettent de centrer la question sur l’essentiel: peut-on accepter cet immense carnage pour des raisons dites économiques. L’essentiel n’est pas économique, il est humain. On a du coup l’explication de la contradiction apparente dont on a parlé plus haut. L’opinion mondiale ne s’y trompe pas. Et c’est la raison, partout, de l’adhésion profonde à la politique de confinement, malgré ses conséquences économiques. Il ne faut surtout pas conclure que l’épidémie est moins dangereuse parce qu’elle menace surtout la vie des anciens, des aînés. Bien au contraire, elle est précisément dangereuse pour cette raison. Tout le monde comprend de mieux en mieux désormais que si les jeunes, en général, n’ont pas leur vie menacée par l’épidémie, ils peuvent en être les vecteurs dans la population âgée. Pour dire les choses autrement, la politique de confinement n’est pas seulement une nécessité sanitaire, celle d’empêcher la propagation de l’épidémie, elle est une nécessité morale, celle d’empêcher ses conséquences sur la partie la plus fragile de la population.

On touche alors au fond du problème: il s’agit d’une question de civilisation. Il s’agit d’une question fondamentale pour les valeurs humaines, du prix donné à la vie humaine. A quoi peut bien servir le développement économique s’il conduit à perdre son âme ? Et d’ailleurs, serait-il lui-même possible sans sa finalité humaine ? Il y a 11 millions de gens âgés de plus de 60 ans en Algérie, le quart de la population. Partout dans le monde, l’espérance de vie a augmenté considérablement. Et elle intéresse tout le monde, les jeunes comme les anciens. Peut-être que cette crise pourra apparaître plus tard comme un tournant dans l’évolution humaine et dans la manière d’aborder les questions de développement et de civilisation.

(*) Le taux de létalité est le rapport des décès dus à une maladie à celui des personnes touchées par cette maladie. Il mesure donc la virulence d’une maladie.

Le taux de mortalité est le rapport des décès dus à une maladie à celui de la population totale. Il mesure donc l’impact d’une maladie sur toute la population.


Le nouveau monde après le corona

Par Pr. Chems Eddine Chitour, Alger.

«Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes de la terre, La Peste
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron, faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
Nul mets n’excitait leur envie ; Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie. Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie…» Jean de la Fontaine (Les animaux malades de la peste)


A bien des égards, le coronavirus, nous rappelle les terreurs passées dues souvent à des maladies comme la peste bien décrites par Jean de la Fontaine. Vu sur internet 6 770 000 000 résultats ! C’est dire si l’inquiétude est là ! De mémoire d’homme jamais un virus n’avait à ce point déstabilisé aussi vite autant de secteurs de l’activité humaine ! Qui trouvera en premier un vaccin contre le coronavirus Covid-19 qui a déjà contaminé près de 200 000 personnes et fait près de 10 000 morts dans le monde ? Le premier essai clinique d’un vaccin test a été mené aux États-Unis et de nombreuses équipes à travers le monde en Allemagne, en Russie s’y attellent. Les Chinois annoncent que leur vaccin est efficace. 

Dans toutes ces informations tristes, il en est une qui réjouit. Ce que n’a pas pu faire le système néolibéral et toutes les nations regroupées autour du GIEC, un virus de quelques microns a réussi à arrêter la machine du diable représentée par le laminoir néo-libéral basée uniquement sur le fossile. En effet, la pandémie a eu des effets pour le moins spectaculaires dans son foyer originel, en Chine. Selon The Independent, des images satellite fournies par la Nasa montrent une diminution drastique de la pollution en Chine, en partie grâce au ralentissement économique provoqué par le coronavirus. Les chercheurs de l’agence spatiale indiquent que la fermeture des usines et la demande aux gens de rester chez eux ont entraîné une forte baisse de la consommation des combustibles fossiles, une des principales causes de la crise climatique.

Comment la Chine compte se relever de l’épidémie de coronavirus


En Chine durement frappée par le coronavirus, le pic de l’épidémie de coronavirus semble être passé. Début mars, les autorités chinoises s’empressent de faire savoir que les cas de contamination commencent à diminuer. Les médias chinois présentent ce déplacement de Xi Jinping comme une «visite d’inspection» au cours de laquelle il rencontre des médecins, quelques malades et des responsables politiques locaux. Il visite notamment l’hôpital préfabriqué Huoshenshan qui a été construit en dix jours. Le 11 mars, plusieurs hôpitaux temporaires ont été fermés. 
«Après deux mois d’arrêt, relancer l’économie chinoise est une impérieuse nécessité. Le 4 mars, le comité permanent du Parti communiste, l’organe suprême du pouvoir chinois, a clairement indiqué qu’il fallait «accélérer la mise en place d’un ordre économique et social compatible avec le contrôle et la prévention de l’épidémie. (…) Pour le moment, le pouvoir chinois a une priorité: mettre en valeur le combat qu’il a mené contre le Covid-19. Des experts chinois emportant 250 000 masques ont été envoyés en Iran où le coronavirus connaît un fort développement. Des kits de dépistage de la maladie ont par ailleurs été expédiés au Pakistan. L’Italie, gravement touchée par l’épidémie, a annoncé le 10 mars l’achat à la Chine de 1 000 appareils d’assistance respiratoire, 20 000 combinaisons de protection et 100 000 masques de protection. Tandis que neuf médecins et techniciens chinois qui ont combattu le coronavirus sont attendus à Rome.»(1)
Le comportement admirable du peuple italien face à l’adversité
L’Italie, frappée de plein fouet par cette pandémie, se bat d’une façon admirable malgré la mise en quarantaine de ce pays par ses voisins européens, voire occidentaux qui les prennent de haut oubliant que l’Italie, avec la Grèce – a été mise en coupe réglée par l’oligarchie néolibérale. Le Président italien a décidé de confiner les 60 millions d’Italiens qui, pour s’encourager, chantent aux balcons et prouvent à la face du monde leur détermination à s’en sortir ; leur belle langue rend plus belles les chansons. 

Malgré le confinement, les fractures sont toujours là


On sait que le confinement est la seule thérapie – en dehors d’un vaccin éventuel, voire d’un médicament ancien qui reprend du service l’hydroxycloriquine — pour empêcher la progression du virus. Dans l’histoire, on rapporte le cas d’hommes illustres obligés au confinement. Isaac Newton, Albert Camus travaillaient chez eux en temps d’épidémie celle de Londres de 1720, et celle décrite justement par Camus à Oran. Pourtant, est-ce une bonne chose et est-ce que ce type de situation soudait la société ? En fait, la peur a fait que l’instinct grégaire refait surface. C’est pour le moment le repli qui fait que chacun se réorganise.
«Tout se passe, écrit Titiou Lecoq, comme si ce virus, loin de nous rapprocher, exacerbait notre conscience des inégalités. Il y avait plusieurs scénarios concernant cette pandémie. (…) Nous ne serions pas seulement l’addition d’individus errant dans leur chambre les yeux hagards, nous formerions un tout, une transcendance, une nation. Nous allions vivre quelque chose d’inédit tous et toutes ensemble. On avait vu des vidéos du peuple italien en train de chanter, de s’adresser au monde d’une seule voix. Nous allions vivre la même expérience. Redécouvrir notre cohésion nationale. Pour l’instant, on peut dire qu’on est face à un échec cuisant. Les fractures habituelles de la société sont toujours là – et je ne suis pas loin de me demander si elles ne s’accentuent pas. En premier lieu, il y a eu la fracture cognitive. D’abord, on s’est demandé pourquoi les personnalités du sport, du cinéma et de la politique, même sans symptômes graves, bénéficiaient de tests. Cette inégalité première, on sentait bien qu’elle allait miner la nation une et indivisible. Ensuite, on a eu les images désastreuses des Parisiens remplissant leur SUV de valises pour se ‘’mettre au vert’’ – l’occasion de rappeler qu’il y aurait trois millions de résidences secondaires en France. Clairement, ça doit changer pas mal de choses d’être confiné·e dans une maison de campagne de 200 m2 avec un jardin d’un hectare. Voir l’exode de personnes suffisamment aisées pour choisir dans quel domicile se confiner, ça n’a pas aidé à «faire nation» (alors que la Norvège, par exemple, a interdit cet exode)».(2)
Une autre fracture est apparue: la fracture fondamentale entre les personnes qui sont en confinement et celles qui ne le sont pas. Dans les «pas», on peut citer les employé·es d’Amazon. Les caissières de supermarché. Les travailleurs sociaux. Une réalité nous saute à la gueule : au sein d’une même entreprise, les cadres peuvent travailler de chez eux et les ouvriers viennent au boulot. C’est comme si ce virus, loin de nous rapprocher, faisait ressortir, exacerbait notre conscience des inégalités. Autant dire qu’on est loin de la concorde annoncée. Il existe tout de même un sujet transversal à toutes les classes sociales: les violences familiales qui risquent de se multiplier du fait du confinement. Comme le rappelle #NousToutes, il est interdit de sortir mais pas de fuir».(2)

C’est le début d’une déstabilisation en cours 


Partout à travers le monde, les pays prennent des dispositions drastiques pour tenter de contenir la pandémie de coronavirus. Le coronavirus va-t-il mettre le système néolibéral et l’oligarchie à genoux ? L’économie et la finance sont déjà fortement touchées à l’échelle mondiale, et les choses n’en sont certainement qu’à leurs débuts. Un krach boursier historique s’est produit jeudi 12 mars. Faut-il déjà penser à des politiques de relance ? Et quels sont les enjeux sociaux liés ? Assiste-t-on à l’effondrement du monde ? A en croire le philosophe Dominique Bourg, oui. «Alors que plusieurs pays européens, dont la France, sont à l’arrêt, tant économiquement que socialement, la question de l’effondrement se pose. La crise du coronavirus marque-t-elle le début de cet effondrement, à entendre comme la convergence de toutes les crises : climatiques, écologiques, biogéophysiques, économiques ? Est-on en train de vivre l’effondrement tel qu’il est décrit par la collapsologie ? Depuis plus d’un demi-siècle, on nous dit que notre système n’est pas durable. C’est logique qu’il s’effondre… le modèle des Meadows [en 1972, le rapport Meadows a mis en avant le danger pour l’environnement planétaire de la croissance démographique et économique de l’humanité (…) Plus que la prise de conscience. Comparons la crise de 2008-2009 et celle d’aujourd’hui. Elles n’ont rien à voir. En 2008-2009, on a une crise financière qui débouche sur une crise économique, qui, elle-même, débouche sur des dommages sociaux. Là, nous avons une crise sanitaire, avec la question de la vie et de la mort des gens ».(3) 
«L’enquête de Philippe Moati, publiée dans Le Monde au mois de novembre, propose un choix entre trois modèles de société : l’utopie techno-libérale, l’utopie écologique et l’utopie sécuritaire. On rentre dans une dynamique de changement extrêmement profond et on y entre en fanfare.  Ce que nous montre le Covid-19, c’est ce que nous devrions faire pour le climat. Réduire nos émissions à l’échelle mondiale, vous ne le faites pas avec des techniques, vous le faites avec des comportements. L’épidémie n’est-elle pas la meilleure façon d’éviter les violences que des pénuries auraient pu créer ? Le Covid-19, c’est une infection qui contraint au civisme. Oui je pense que Covid-19 est salutaire. Il nous contraint à revenir sur les fondamentaux, à comprendre qu’on est en train de changer d’époque, et qu’on ne peut pas continuer nos modes de vie. S’il y a vraiment quelque chose qui met un coup d’arrêt à l’idéologie du progrès, c’est ce qu’il se passe aujourd’hui. On n’est pas du tout dans la notion de progrès, le temps accumulation, c’est fini.»(3)

Rien ne sera plus jamais comme avant


Dans le même ordre du changement inéluctable, Henry Grabar écrit : «Nos modes de vie pourraient être durablement transformés par la pandémie de coronavirus. Si notre avenir proche ressemble à ce qui se passe actuellement en Italie, où tout a été fermé à l’exception des commerces alimentaires et des pharmacies, alors c’est une rupture exceptionnelle d’avec la normalité qui nous attend. Pratiquement, toutes les activités impliquant ou facilitant les interactions humaines physiques semblent en pleine débâcle. Les universités, en train de vider leurs campus, n’avaient encore jamais autant déployé l’enseignement à distance. À bien des égards, voici la réponse: le train-train quotidien. La pandémie fera des morts, garrottera les économies et sabordera les habitudes, mais elle passera. Il y a cependant de réelles raisons de penser que les choses ne reviendront pas à la normale de la semaine dernière. De petites perturbations créent de petits changements sociaux ; les grosses changent la vie pour de bon. (…) En 1918, la pandémie de grippe a permis le développement des systèmes de santé en Europe. Les infrastructures pourraient ne plus être en place pour nous permettre de continuer nos activités comme en 2019. (…) Les campagnes électorales pourraient se faire avec moins de rassemblements et d’événements en direct, tandis que les entreprises pourraient recourir davantage au télétravail et s’installer dans des locaux plus petits. Peut-être allons-nous concevoir des chaînes d’approvisionnement locales plus résilientes. (…) Tout cela n’aura aucun rapport avec la santé publique. Ces changements seront plutôt la conséquence d’une totale réévaluation de notre mode de fonctionnement, un processus qui ne date pas de cette épidémie. Davantage de cuisine chez soi, moins de repas au restaurant. On fera sa psychothérapie, son yoga et ses consultations médicales en ligne».(4)
Naturellement, le système néolibéral est toujours à l’affût d’affaires même en exploitant la détresse humaine. Ainsi aux États-Unis, les entreprises proposant kits de survie et abris de secours enregistrent leurs meilleures ventes. Leur quarantaine est meilleure que votre quarantaine. Les super-riches n’ont pas attendu les consignes officielles pour se mettre à l’abri du coronavirus, explique le Guardian. Au Royaume-Uni, certains ont affrété des jets privés vers leurs résidences secondaires, d’après le site korii.slate.fr/biz/coronavirus. 
Dans le même ordre aussi, la demande d’armes à feu a également augmenté, selon le Los Angeles Times. De nombreux Américains se sont précipités pour se procurer des armes alors que la pandémie due au coronavirus fait des ravages aux États-Unis. Ammo.com, un magasin de munitions en ligne, a récemment constaté une augmentation de ses ventes.(5)

Est-ce que cette pandémie s’inscrit dans une logique de domination permanente salutaire pour l’oligarchie néolibérale ?


Est-ce la fin d’un monde ou le commencement d’un nouveau monde ? Nous avons montré dans une contribution précédente comment l’Occident, qui se voulait un magister indépassable, était sur le déclin après avoir épuisé tout le bréviaire des méthodes discutables pour garder la suprématie planétaire. Tout commença, dit-on, avec les accords de Bretton Woods qui permirent à l’Occident américain de formater le monde. Ceci réussit merveilleusement pour l’empire américain et ses vassaux européens pendant une trentaine d’années. Ce qu’en France on appela les «trente glorieuses» qui permirent à ce pays d’asseoir son équipement avec les bras des «tirailleurs bétons» nord-africains. Souvenons-nous ensuite, à la fin des années 2000, et la chute de l’empire soviétique, l’empire américain, à en croire Fukuyama, était pour l’éternité. C’était la fin de l’histoire. pourtant des craquements se firent sentir . Il fallait trouver autre chose pour garder la suprématie, maintenant que le monde devenait multipolaire et que l’économie néo-libérale s’essoufflait. Les idéologues du Pentagone proposèrent un nouveau logiciel le (Program for American New Century) PNAC, si on devait essayer de trouver un fil conducteur, souvenons-nous seulement d’une phrase Ordo ab Chaos doctrine américaine de Condolezza Rice qui veut que du chaos naîtrait l’ordre. C’est en fait du semblant d’ordre actuel qu’est né sûrement le chaos. Trois pays avaient le niveau de vie le plus élevé (Libye) et le plus développé scientifique (Irak) et les plus cultivés (Syrie, Irak). Qu’en reste-t-il ? Le chaos, parlons-en, on dit que le reshaping du Moyen-Orient obéirait au fameux slogan du Middle East Partenareship Initiative (Mepi) qui veut que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord soient redécoupés dans le sens de nouvelles frontières pour remplacer les accords Sykes-Picot d’il y a un siècle. Si on y ajoute, donc, les effets ou méfaits de la mondialisation-laminoir qui veut qu’il n’y ait plus justement d’États-Nations, mais des peuplades sans cap, des consommateurs potentiels, nous avons les ingrédients d’un nouveau chaos. Ceci ne fut apparemment pas suffisant car l’Empire vacillait économiquement. Ce sera la crise des subprimes de 2008 qui donna un sursis au système néolibéral . Sursis apparemment insuffisant. 

Le coronavirus et les défenseurs de la mondialisation


Gerard Horny absout la mondialisation et parle de crise à résoudre sans remettre en cause fondamentalement le logiciel de la mondialisation-laminoir. « L’épidémie, écrit-il, due au coronavirus Covid-19 sonne comme une nouvelle crise de la mondialisation. La mondialisation, telle que nous la vivons, fait l’objet de très vives critiques depuis longtemps déjà. Et ces critiques sont loin d’être infondées. Certes, l’ouverture des frontières pour les hommes, les marchandises et les capitaux a eu des conséquences positives : avec l’épidémie en cours, les critiques ressurgissent avec vigueur : la mondialisation est mauvaise pour la santé et pour l’économie ! Une fois que l’on a fait ce constat, quelle conclusion peut-on en tirer ? Que cette situation doit être corrigée ? Oui, mais comment ? (…) croissance mondiale plus harmonieuse incluant les pays en développement implique certes des efforts de la part de ces pays, mais elle suppose aussi une coopération internationale plus poussée, qui devrait être élargie «au-delà de la politique commerciale, pour inclure la fiscalité, la réglementation et l’infrastructure». En clair, si l’on suit cette logique, ce n’est pas d’une démondialisation dont on aurait besoin, mais, au contraire, de plus de mondialisation, sachant que celle-ci devrait alors prendre une autre forme et reposer davantage sur la coopération internationale. (…) les promoteurs d’une mondialisation profitant à tous n’ont pas encore gagné la partie. Il n’est pas du tout sûr qu’ils puissent la gagner un jour ».(7)

Le socialisme ne résoudra pas les inégalités, un meilleur capitalisme si


Dans le même ordre, les adeptes de la doctrine néolibérale reconnaissent qu’il y a des erreurs mais font assaut d’arguments contre le socialisme. Allison Schrager écrit en substance : «Le capitalisme est toujours le meilleur moyen de gérer le risque et de stimuler l’innovation et la productivité. Pour autant, ces systèmes ne sont pas parfaits. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, le fossé entre riches et pauvres s’est outrageusement creusé, Avec l’instabilité sociale se traduisant par des manifestations de masse, le Brexit, une montée des populismes et une polarisation toujours plus forte frappant aux portes des économies capitalistes, bien des progrès de ces dernières décennies sont aujourd’hui en péril. Pourtant, ce sont précisément les maux ciblés par les socialistes qui sont le mieux soignés par l’innovation, par les gains de productivité et par une meilleure répartition des risques. Le capitalisme est, de loin, le meilleur, voire le seul moyen d’y arriver. Le socialisme contemporain est difficile à définir. Traditionnellement, le terme signifiait ‘’la propriété totale du capital par l’État’’. En Europe, la social-démocratie renvoie à la nationalisation de nombreux secteurs économiques et à un État-providence très généreux. Et les socialistes aujourd’hui en plein essor modifient le concept pour parler d’un système économique offrant le meilleur du capitalisme (la croissance et l’augmentation du niveau de vie) sans le mauvais (les inégalités et les cycles économiques). Sauf que les systèmes économiques parfaits n’existent pas, il y a toujours des compromis. Sur d’autres listes, comme celles des socialistes américains du Green New Deal, on trouve un gouvernement devenu principal investisseur dans l’économie via des projets d’infrastructures massives visant à remplacer les combustibles fossiles par des énergies renouvelables».(8) 
«Du côté des capitalistes contemporains, on cherche non pas à supprimer l’intervention de l’État, mais à la modérer. Aucun système économique n’est infaillible, et il est bien possible qu’on ne trouve jamais le parfait équilibre entre État et marchés. En outre, les marchés sont bons pour répartir les risques. Fondamentalement, les socialistes voudraient les réduire. L’objectif est noble et une certaine réduction des risques grâce à de meilleurs filets de protection est souhaitable. Ce qui nous amène à une troisième raison de se fier aux marchés : la productivité. Des services inaccessibles deviennent de plus en plus disponibles et modifient la nature même du travail, souvent pour le mieux. Ce sont les systèmes capitalistes qui permettent de tels gains, parce qu’ils encouragent l’invention et font grossir le gâteau, pas les systèmes socialistes qui se soucient davantage de la manière dont il sera coupé et partagé. En d’autres termes, il est beaucoup trop tôt pour se passer de productivité. Plus généralement, le capitalisme pourrait devenir plus inclusif, et des politiques gouvernementales peuvent aider à gommer ses aspérités. L’inégalité est tolérable quand les pauvres ont une chance de devenir riches. Ces opportunités n’ont jamais réellement coïncidé avec les promesses du rêve américain. Reste que pour endiguer les instabilités – et faire en sorte que le système capitaliste soit plus séduisant –, les leaders politiques et économiques devraient veiller à ce que chacun ait au moins une chance de gagner à la loterie.»(8)

Quand le Covid-19 devient une occasion historique de changer tous ensemble


Une autre approche diamétralement opposée avance le fait que les solidarités vont «renaître». Dans nos relations sociales, nos comportements, notre conscience collective, notre société et ses valeurs… Quand l’épidémie du Covid-19 aura disparu, que la période de confinement sera levée, qu’en sera-t-il donc de notre société ? La philosophe Laurence Devillairs et les sociologues Rémy Oudghiri, Jean Viard, Gérald Bronner et Serge Guérin se demandent comment le Covid-19 peut conduire à un changement de comportement de la société. Le sociologue Rémy Oudghiri estime que, contrairement aux autres crises antérieures, c’est vraiment un moment historique où le temps de confinement va nous obliger à changer : «Cette crise sanitaire arrive dans un contexte particulier qui fait que la société française n’a jamais été aussi divisée qu’aujourd’hui et que cela constitue le grand enjeu politique.» Le confinement incite, selon lui, à remettre en avant le collectif quand, depuis quelques années déjà en France, les gens allaient dans des directions très différentes. Là, il y a une opportunité historique majeure qui est de remettre au cœur une vision collective : «Tous, en ce moment, nous nous interrogeons à partir de situations extrêmement différentes mais c’est ce qui nous unit. Et il ne tient qu’à nous de faire en sorte que cette unité perdure après la crise. Cette expérience va nous changer en profondeur.»(9)
«Jean Viard donne toute son importance à la période du confinement que tout le monde partage. C’est de là que les liens communs sont susceptibles de se tisser. Ces situations d’urgence sont comme d’immenses moments d’innovation pour le futur. Apprendre à se remettre en question et se centrer sur l’essentiel pour l’avenir. Pour Laurence Devillairs, «cette crise nous montre la nécessité de passer du discours, des paroles, aux faits, et de se remettre soi-même en question. Nous sommes face à une remise en question de nous-mêmes. Il y a une mise à nu de la société. Cette remise en question de soi-même doit se faire en prenant conscience qu’il ne faut pas trop s’échapper vers la vie numérique à laquelle pourrait nous réduire trop facilement le confinement. C’est à travers les écrans que s’inscrit, d’après elle, la véritable épreuve du réel et qu’il faut parvenir à dépasser pour évoluer par la suite dans beaucoup de domaines : l’occasion nous est donnée de faire avec ce qu’on a, non les écrans mais notre pensée ! C’est vraiment l’occasion pour une fois de prendre son temps avec les moyens du bord.»(9) 
Le sociologue Rémy Oudghiri renchérit : «C’est un moment que beaucoup de gens vont pouvoir utiliser pour réfléchir à ce qui compte vraiment pour eux, à ce qui est essentiel à leurs yeux, aujourd’hui.» C’est une opportunité de recréer des liens, de se réinventer, de nous réinventer ! L’esprit de consommation voué à se transformer. Le sociologue Gérard Bronner revient sur la question de nos comportements en termes de consommation et selon lui, déjà depuis la crise de 2009, le décrochage économique avait doublement changé notre rapport à la consommation. Il pense qu’à l’issue de cette crise sanitaire, ce comportement de vigilance sera plus vrai que jamais, malgré l’élan important de consommation  qui s’ensuivra. La crise sensibilise au soin mutuel et collectif. C’est selon le sociologue Serge Guérin, la valeur cardinale de demain : «C’est ce qu’on entend partout et le comportement dont on fait preuve lorsque nous avons nos proches au téléphone en ce moment. Le fais attention à toi, faites attention à vous. C’est cette notion d’éthique, de sollicitude, d’être attentif aux autres qui se manifeste pendant cette période de confinement. C’est le retour du sentiment d’interdépendance qui va progressivement devenir un élément central d’une politique publique et collective qui naîtra après coup.»(9)
C’est de fait toute l’humanité qui se délite. Encore qu’il faille «redéfinir» avec un nouveau paradigme ce que l’on comprend par humanité maintenant que les grands récits de légitimité ont été déconstruits par la modernité et que le «fait religieux», quel qu’il soit, peine à jouer son «rôle» de stabilisateur de l’angoisse existentielle du fait d’une science conquérante et sans état d’âme !! 

Que naîtra-t-il de cette épreuve planétaire ? 


Dans L’Express du 6 mai 2009, Jacques Attali, en véritable prophète, indiquait comment rabattre les cartes quand la gouvernance mondiale par l’oligarchie néo-libérale est en questionnement. Il dévoilait quelques fantasmes intimes du monde oligarchique. En bref : là où le krach financier a jusqu’ici échoué, une bonne petite pandémie pourrait précipiter nos dirigeants à accepter la mise en place d’un gouvernement mondial ! L’Histoire nous apprend que l’humanité n’évolue significativement que lorsqu’elle a vraiment peur.
Jacques Attali reprend sa plume et écrit en mars 2020 dans le même sens de son écrit de 2009 : «Aujourd’hui, rien n’est plus urgent que de maîtriser les deux tsunamis, sanitaire et économique, qui s’abattent sur le monde. Et pour l’écarter, il faut regarder loin, en arrière et devant, pour comprendre ce qui se joue ici : chaque épidémie majeure, depuis mille ans, a conduit à des changements essentiels dans l’organisation politique des nations, et dans la culture qui sous-tendait cette organisation. Par exemple, on peut dire que la Grande Peste du 14e siècle (dont on sait qu’elle réduisit d’un tiers la population de l’Europe) a participé à la remise en cause radicale, sur le Vieux Continent, de la place politique du religieux, et à l’instauration de la police, comme seule forme efficace de protection de la vie des gens. L’État moderne, comme l’esprit scientifique, y naissent alors comme des conséquences, des ondes de choc, de cette immense tragédie sanitaire. L’un et l’autre renvoient en fait à la même source : la remise en cause de l’autorité religieuse et politique de l’Église, incapable de sauver des vies, et même de donner un sens à la mort. Le policier remplaça le prêtre. Il en alla de même à la fin du 18e siècle, quand le médecin remplaça le policier comme le meilleur rempart contre la mort. On est donc passé en quelques siècles d’une autorité fondée sur la foi à une autorité fondée sur le respect de la force, puis à une autorité plus efficace, fondée sur le respect de l’État de droit. On pourrait prendre encore d’autres exemples et on verrait que, à chaque fois qu’une pandémie ravage un continent, elle discrédite le système de croyances et de contrôle, qui n’a su empêcher que meurent d’innombrables gens ; et les survivants se vengent sur leurs maîtres, en bouleversant le rapport à l’autorité.»(10)
Ne s’adressant qu’à l’Occident, il écrit : «Si les systèmes occidentaux échouent, on pourra voir se mettre en place non seulement des régimes autoritaires de surveillance utilisant très efficacement les technologies de l’intelligence artificielle, mais aussi des régimes autoritaires de répartition des ressources. Heureusement, une autre leçon de ces crises est que le désir de vivre est toujours le plus fort ; et que, à la fin, les humains renversent tout ce qui les empêche de jouir des rares moments de leur passage sur la terre. 
Aussi, quand l’épidémie s’éloignera, verra-t-on naître (après un moment de remise en cause très profonde de l’autorité,), une nouvelle légitimité de l’autorité ; elle ne sera fondée ni sur la foi, ni sur la force, ni sur la raison (pas non plus, sans doute, sur l’argent, avatar ultime de la raison). Le pouvoir politique appartiendra à ceux qui sauront démontrer le plus d’empathie pour les autres. Les secteurs économiques dominants seront d’ailleurs aussi ceux de l’empathie : la santé, l’hospitalité, l’alimentation, l’éducation, l’écologie. En s’appuyant, bien sûr, sur les grands réseaux de production et de circulation de l’énergie et de l’information, nécessaires dans toute hypothèse. On cessera d’acheter de façon frénétique des choses inutiles et en reviendra à l’essentiel, qui est de faire le meilleur usage de son temps sur cette planète, qu’on aura appris à reconnaître comme rare et précieux. Notre rôle est de faire en sorte que cette transition soit la plus douce possible, et non un champ de ruines. Plus vite on mettra en œuvre cette stratégie, plus vite on sortira de cette pandémie, et de la terrible crise économique qui s’ensuivra.»(10)
Plus personne n’en doute : cette pandémie aura un impact considérable sur le monde.
Jacques Attali met en garde contre la dérive et propose des pistes de réflexion qui permettraient d’éviter la guerre de tous contre tous : « Une telle situation pourrait faire définitivement basculer nos civilisations dans le comble de l’individualisme, de la lutte sauvage pour la vie. Plus de respect de l’autre. Plus d’empathie. On ne peut pas non plus écarter que la pandémie finisse par avoir un impact très grave sur l’économie mondiale. On n’en est pas là, et on peut encore tout faire pour l’éviter. Pour y parvenir, il faudrait aussi que cette crise, sans faire plus de victimes, marque vraiment les esprits ; et qu’on y décèle au plus vite, dans les interstices de ces catastrophes menaçantes, quelques indices d’un possible monde meilleur. 
Les actions les plus importantes se dessinent clairement : d’une part, agir massivement sur les éléments les plus directs de la crise : il nous faut plus d’hygiène individuelle et collective ; plus de médecins, d’infirmières, d’équipements hospitaliers, de moyens de soins intensifs ; plus de moyens de recherche fondamentale et appliquée. Il nous faut enfin réguler les systèmes financiers et défaire les folles pyramides de dettes qui nous ont emmenés là où nous sommes aujourd’hui. D’autre part, tirer le meilleur des nouvelles pratiques que cette crise, quelle que soit sa gravité, nous aura imposées : se respecter, se laver, se surveiller ; passer plus de temps avec les siens, avec ses amis, et avec la nature ; cuisiner et passer du temps à table ; sélectionner les déplacements les plus utiles ; découvrir les vertus du télétravail ; utiliser vraiment ces nouvelles technologies pour bien écouter de la musique, pour informer, pour enseigner et pour diagnostiquer. Et, en conséquence, promouvoir un tout nouveau mode de croissance, et de nouveaux secteurs économiques jusqu’ici, pour certains, négligés. Surtout ceux de la santé et de l’éducation, dans toutes leurs dimensions. Il n’a d’ailleurs pas fallu longtemps pour que Wall Street regroupe certaines de ses entreprises dans un nouvel index, indice dit Stay Home, où on retrouve, à côté de Netflix, 33 entreprises directement bénéficiaires de cette crise. Plus généralement, cela nous apprendra à prendre au sérieux la seule chose dans le monde qui est vraiment rare, qui a vraiment de la valeur : le temps. Le bon temps. Celui de notre vie quotidienne, qu’on ne doit plus perdre dans des activités futiles. Celui de notre vie personnelle, qu’on peut allonger en y consacrant plus de moyens. Celui de notre civilisation enfin, qu’on peut préserver, en cessant de vivre dans l’agitation, la superficialité, et la solitude. Dans un tout nouvel équilibre entre nomadisme et sédentarité.»(11)



Et l’Algérie dans tout ça ?


L’Algérie fait face au coronavirus qu’elle doit vaincre mais aussi à une baisse drastique du prix du baril. Il est vrai que l’impact de l’épidémie du coronavirus est comparable à une catastrophe naturelle, et même à une guerre planétaire. Cette crise est partie pour durer jusqu’à 2021. Le monde ébranlé ne sera plus jamais comme avant avec un impact sur toute l’architecture des relations politiques et économiques internationales. Une autre épreuve pour le pays est que d’après le rapport de l’AIE du 12 mars 2020, la demande de pétrole devrait fortement baisser, la Chine diminuant drastiquement sa consommation. L’AIE prévoit que le Brent pourrait se coter à 43 dollars moyenne annuelle en 2020, soit une baisse de 29,3%, par rapport à 2019. Nous devons nous y préparer et les premières mesures sur la transition énergétique vers le développement durable sont encourageantes. Nous devons tous ensemble nous unir et contribuer plus que jamais à réparer le lien qui nous unit. 



Comment devrions-nous nous organiser par rapport au danger du coronavirus ?


A sa façon, Razika Adnani, philosophe et islamologue, en appelle à une prise de conscience salvatrice qui transcende les clivages. Il s’agit de sauver les Algériens et nos différends sont vains devant le péril commun. Elle écrit : «Si l’épidémie vient à monter et que le pays entre dans la phase trois, il est évident que des milliers d’Algériens ne pourront pas avoir accès aux soins et que la famine risque de se propager notamment dans les zones reculées. Voilà pourquoi, seule la vigilance des Algériennes et des Algériens et leur sentiment de responsabilité pourront faire barrage à cette maladie et protéger l’Algérie d’une telle situation. Les Algériens, qui ont donné des leçons de maturité lorsqu’ils sont sortis revendiquer leurs droits de citoyens, doivent donner aujourd’hui une autre leçon de maturité contre le coronavirus en suspendant leurs manifestations pour éviter la transmission de la maladie. Il y va de la responsabilité de chacun et chacune de se protéger et de protéger son entourage en suivant strictement les consignes des autorités sanitaires. Aimer son pays consiste aussi à le protéger du coronavirus. Suspendre les manifestations ne signifie pas arrêter le mouvement populaire ni oublier le désir de chacune et chacun de construire une nouvelle Algérie, mais simplement les reporter pour une autre date. Ceux qui pensent qu’il s’agit d’un complot pour casser le mouvement populaire ont juste renoncé à l’usage de leur raison et refusent de regarder autour d’eux ou n’ont pas l’habitude de le faire. Dans les moments de difficultés et de danger, être citoyen, c’est préférer, comme le dit Démosthène, homme d’État athénien, les mots qui sauvent aux mots qui plaisent. Mais aujourd’hui, le coronavirus est là. Il nous rappelle que nous sommes tous les habitants d’une seule planète et que nous partageons tous le même sort.»(12) 



Conclusion


Assurément, nous allons vers une déconstruction, l’ancien monde a vécu malgré toutes les tentatives de replâtrage. Plus rien ne sera comme avant. L’ancien monde se délite devant un petit microbe qui fait plus peur que les changements climatiques qui s’inscrivent dans le temps long. Nous préférons l’analyse de Jacques Attali qui avait décrit d’une façon prophétique la pandémie comme le signal d’un nouveau monde. Peut être que cette fois-ci nous pourrions sortir de l’ébriété énergétique, nous engager dans une nouvelle mondialisation en pente douce. L’humanité ne laisserait personne sur le bord de la route. Nous profiterons alors du temps, nous allons redécouvrir en famille, le rythme des saisons, les solidarités, la sobriété et peut-être que nous pourrions profiter du bon temps. Ce temps qui avait manqué à Alexandre le Grand qui avait conquis la moitié du monde et lui aussi victime d’une bactérie. Cette phrase qui serait de lui : « Nous quittons le monde quand s’épuise pour nous le trésor le plus précieux de tous : le temps.»
C. C.


  1. RichardArzt http://www.slate.fr/story/188487/diminution-epidemie-coronavirus-chine 130320
  2. Titiou Lecoq http://www.slate.fr/story/188781/coronavirus-epidemie-confinement-faire-nation-fractures-societe-francaise-inegalites ? 20 mars 2020 
  3. Laure Beaudonnet https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2743779-20200319-coronavirus-debut-destabilisation-cours-apres-selon-philosophe-dominique-bourg
  4. Henry Grabar http://www.slate.fr/story/188565/coronavirus-covid-19-rien-ne-sera-plus-jamais-comme-avant Traduit par Peggy Sastre — 16 mars 2020
  5. https://aphadolie.com/2020/03/17/coronavirus-alors-que-la-pandemie-se-developpe-les-ventes-darmes-a-feu-augmentent-aux-etats-unis/
  6. http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur _chitour/218320-la-detresse-des-musulmans.html
  7. Gérard Horny 17 mars 2020 http://www.slate.fr/story/188421/coronavirus-demondialisation-echanges-frontieres-chine
  8. Allison Schrager http://www.slate.fr/story/187608/socialisme-echec-capitalisme-economie-marcheTraduit par Peggy Sastre — 25 février 2020 
  9. France Inter  20 mars 2020 https://www.franceinter.fr/vie-quotidienne/quand-le-covid-19-devient-une-occasion-historique-de-changer-tous-ensemble
  10. http://www.wikistrike.com/2020/03/attali-une-petite-pandemie-permettra-d-instaurer-un-gouvernement-mondial.htmlhttp://www.attali.com/societe/que-naitra-t-il/
  11. http://www.attali.com/societe/la-pandemie-permettra-peut-etre-de-comprendre-que-seul-vaut-le-temps/
  12. https://www.tsa-algerie.com/la-citoyennete-consiste-aussi-a-faire-barrage-au-coronavirus/7

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