USA / Le livre de John Bolton : des révélations qui font trembler la Maison-Blanche

28.06.2020
Par Arezki Ighemat, Ph. D en économie

John Bolton, ancien Conseiller à la Sécurité Nationale du Président Donald Trump, est l’auteur d’un livre intitulé « The Room Where It Happened : A White House Memoir » paru aux Editions Simon and Schuster le 23 juin 2020. Dans ce livre, Bolton raconte comment il a vécu 27 mois à la Maison Blanche aux côtés du président Trump et les raisons qui l’ont poussé à démissionner. Il parle de son rôle comme Conseiller à la Sécurité Nationale, de la politique étrangère des Etats-Unis, mais aussi et surtout de la personnalité de Donald Trump et des relations de ce dernier avec les autres leaders du monde.

Dans sa récente interview, le 21 juin 2020, avec Martha Raddatz, journaliste à la chaîne de télévision ABC News, John Bolton a parlé de son livre et des sujets qu’il y a abordés. Parmi tous les sujets discutés lors de cette interview, nous présenterons, dans le présent article, certains qui nous ont semblé d’une certaine importance lorsqu’il s’agit de se faire une idée aussi exacte que possible de la gouvernance de Trump. Ces sujets sont principalement : (1) la manière dont la politique étrangère est établie aux Etats-Unis sous le règne de Trump, (2) les affaires de corruption impliquant les Etats-Unis et certains pays, (3) la gestion de la pandémie de coronavirus par le Président Trump, et (4) la personnalité de Donald Trump lui-même. Analysons ces sujets l’un après l’autre tout en rappelant que certains de ces sujets sont interreliés.

                                     Télécharger le livre : >>  La pièce où c’est arrivé_John Bolton

La politique étrangère sous le règne de Trump, selon John Bolton
C’est le sujet qui domine de loin dans le livre. Bolton dit que les politiques étrangère et de sécurité nationale ne sont pas basées sur une philosophie précise et une « grande stratégie » et ne sont pas établies de façon « compétente » et « cohérente ». Les décisions sont prises de manière « parsemée », notamment dans le domaine de la sécurité nationale. Pour Bolton, cela constitue un « danger pour la république ». Selon Bolton, il ne suffit pas de dire « Je veux réaliser un deal avec l’Iran sur les armes nucléaires » : Il faut penser à ses implications. Il ne suffit pas non plus de dire « Je veux un deal commercial avec la Chine » : il faut déterminer les termes de ce deal ». Bolton explique le manque de stratégie de la politique étrangère de Trump en disant : « une politique est dérivée de réflexions minutieuses, de la recherche de l’évidence, de l’action stratégique consistant à lier les ressources et les priorités ». Bolton dira : Trump ne fait rien de tout cela. Et c’est pourquoi, la politique de Trump est pleine de « zigging and zagging ». Selon Bolton, ces « zigging et zagging » se produisent souvent lors du même meeting et lors de la même journée. Pour Bolton, ce manque de consistance et ce va-et-vient permanent rendent difficile la concrétisation des intérêts à long terme des Etats-Unis. Ceci s’explique, selon Bolton, en grande partie, par le fait que le président ne lit pas et n’écoute pas les briefings qui lui sont faits par les services d’intelligence et de Sécurité Nationale. Par ailleurs, les briefings eux-mêmes ont lieu une ou deux fois par semaine alors qu’ils devraient avoir lieu tous les jours. Par ailleurs, il y a,
Selon Bolton, trop de personnes participent à ces briefings, ce qui en réduit l’efficacité. Autre constatation faite par Bolton : le président est non seulement « non-informé », mais il est « étonnement non-informé ». Par exemple, il y a des parties de l’histoire des Etats-Unis et du monde qu’on peut et doit espérer voir le président connaître. Bolton cite le cas où Trump demande au général Kelly, son ancien Chief-of-Staff, si la Finlande faisait partie de la Russie et si le Venezuela faisait partie des Etats-Unis. Autre observation : Trump ne fait pas confiance à ses services d’intelligence et écoute souvent des personnes ou groupes externes à la Maison Blanche. Encore une chose, dit Bolton : le président ne fait pas la différence entre ses intérêts personnels et ceux des Etats-Unis. Le président pense par exemple que de bonnes relations avec Kim Jung Un, Xi Jiping, les Ayatollahs, Erdogan, sont équivalents à de bonnes relations entre les Etats-Unis et ces pays. Selon Bolton, si les leaders ci-dessus semblent savoir ce que sont les intérêts de leurs pays, il n’en est pas de même de Trump. A la question « l’Amérique est-elle plus forte aujourd’hui avec Trump qu’avant, Bolton répond : « Je pense que notre position dans le monde est plus faible et que nous avons abandonné notre leadership dans beaucoup de domaines ». Il ajoute : « The fundamental point is that as a global power whose economy depends on ensuring as much stability as we can around the world, a retreat from concern about America’s place and the place of our allies inevitably leaves us weaker, no matter how big the defense budget” (Le point fondamental est que, en tant que puissance globale dont l’économie dépend d’une plus grande stabilité dans le monde, un repli de notre intérêt quant à la place de l’Amérique et celle de nos alliés nous rend inévitablement plus faibles, quel que soit l’importance du budget de la défense). Bolton conclut : « Je pense que—que ce soit après quatre ou huit ans—la personne qui remplacerait éventuellement Trump aura à faire un énorme travail de réparation des dommages causés par la gouvernance Trump».

Les affaires de corruption impliquant les Etats-Unis et certains pays
Bolton parle aussi des questions concernant l’implication des Etats-Unis dans certaines affaires avec certains pays. Parmi ces affaires, la plus importante est l’affaire impliquant Trump et le président Ukrainien Volodymyr Zelensky. Sur cette question—qui a initié le processus par lequel Trump a été « impeached » par la « House of Representatives » en décembre 2018—et où Trump aurait demandé au Président Ukrainien de conduire une investigation contre son concurrent politique à l’élection de 2020,en l’occurrence, Joe Biden, et son fils Hunter Biden, Bolton confirme que Trump a effectivement demandé au président Zelensky de procéder à une investigation en contrepartie de l’aide militaire que le gouvernement précédent avait promise à l’Ukraine pour l’aider à faire face à l’agression russe. A ce propos, Bolton dira « The linkage between the military aid and the opportunity to go after Joe Biden was what I heard [on the phone call between Trump and Zelensky on July, 25, 2019]. That was his objective: to investigate Biden by the Ukrainians” (Le lien entre l’aide militaire et l’opportunité de courir après Biden, c’est ce que j’ai entendu lors du coup de téléphone entre Trump et Zelensky le 25 juillet 2019. C’était là son objectif : demander aux Ukrainiens d’investiguer Biden). Bolton dira que dans cette affaire et dans d’autres, Trump n’a pas peur de ce que les leaders étrangers liront dans mon livre : il a plus peur de ce que les Américains y liront.
La seconde affaire est celle de Halkbank, banque étatique turque. Selon certaines sources, Halkbank aurait violé les lois américaines concernant les sanctions contre l’Iran. Selon Bolton, Erdogan, Premier Ministre turc, aurait demandé à Trump de blanchir Halkbank de cette violation. Toujours selon Bolton, Trump aurait dit que pour le moment les juges qui doivent statuer sur cette affaire sont des juges fidèles à Obama et donc qu’il fallait attendre que de nouveaux juges pro-Trump soient nommés pour que Trump puisse intervenir. Bolton rapporte les propos précis de Trump dans cette affaire :« Wait till I get my people in and then we’ll take care of this” (Attendez que mes hommes soient nommés et nous prendrons soin de cette affaire). En réaction contre cette déclaration de Trump, Bolton dira « Je n’ai jamais entendu un président dire quelque chose comme cela. Jamais. Et je trouve cela troublant, voire même une obstruction de la justice ». Le problème, selon Bolton, est que Trump n’a reçu aucune promesse en contrepartie de la part de Erdogan, ce qui, selon Bolton, montre que Trump ne cherche pas les intérêts des Etats-Unis.
La troisième affaire est celle impliquant la firme chinoise ZTE, qui aurait aussi violé les lois américaines concernant les sanctions contre l’Iran. Selon Bolton, dans une conversation entre Xi Jiping et Trump, ce dernier a promis d’annuler les pénalties imposées à ZTE et cela sans aucune promesse en contrepartie de la part de Xi Jiping. Toujours concernant la Chine, Bolton parle de la demande faite par Trump à Xi Jiping de l’aider à gagner l’élection de 2020. Trump pense, en effet, que si la Chine achète une grande quantité de graines de soja et de blé, cela lui donnerait les voix des Etats fermiers.
Une autre affaire dont parle Bolton est la tentative de Trump de faire oublier le problème de sa fille Ivanka qui aurait utilisé son email personnel pour conduire des affaires du gouvernement. Pour faire oublier cette affaire, Trump a déclaré, après l’assassinat de Jamal Khashoggi par les services secrets de l’Arabie Séoudite, qu’il n’est pas sûr—même après que les services d’intelligence américains aient prouvé la participation de l’Arabie Saoudite dans cet assassinat—que ce dernier pays soit impliqué. Parlant de Mohamed bin Salman, le prince séoudien, Trump dira « Maybe he did it, maybe he did not ». Selon Bolton, Trump aurait dit “This will divert from Ivanka” (Cela va faire oublier Ivanka).

La gestion de la pandémie de coronavirus par Trump
A propos du management de la pandémie du coronavirus, Bolton dira que Trump l’a gérée « poorly » (pauvrement). Et cela avant même l’émergence de la pandémie. En effet, en dépit du fait que son entourage à la Maison Blanche ait averti qu’une pandémie allait venir et que son avènement était une « une chose potentielle » et qu’elle pouvait avoir des conséquences graves sur la société et l’économie américaines, Trump ne voulait pas en entendre parler. Selon Bolton, Trump ne voulait pas entendre parler de la pandémie pour deux raisons. La première est qu’il ne voulait pas que la Chine—et son leader Xi Jiping, un « ami » de Trump—soient critiqués pour ne pas avoir alerter suffisamment à l’avance le reste du monde de l’émergence du virus. La deuxième raison pour laquelle Trump ne voulait pas entendre parler de la pandémie est qu’il ne voulait pas entendre parler des répercussions qu’elle pouvait avoir sur l’économie américaine, qui est le joker sur lequel Trump comptait pour gagner l’élection de 2020 contre son concurrent démocrate Joe Biden. Pour John Bolton, ce déni de réalité était en quelque sorte un feu vert donné aux « ennemis » des Etats-Unis—la Chine, la Corée du Nord, la Russie, l’Iran, etc—pour utiliser l’arme biologique comme celle du coronavirus pour lancer des attaques contre les Etats-Unis dans le futur. Bolton dira, à propos de ce déni de réalité : « Trump was turning a blind eye on the onset of the outbreak of the pandemic” (Trump était en train de tourner le dos à l’émergence de cette pandémie). Dans une interview accordée au journaliste Wolf Blitzer de la chaîne CNN, Bolton dira aussi que « turning a blind eye to all these early signs has hampered the country’s ability to deal with the virus” (le fait de tourner le dos aux premiers signes de cette pandémie a eu pour conséquence de réduire la capacité du pays de lutter contre le virus). Bolton poursuivra « Je pense que, comme résultat de cette « empty chair » (chaise vide) dans le Bureau Oval de la Maison Blanche, nous avons perdu beaucoup de temps, un temps qui aurait pu être utilisé pour réduire les effets de la pandémie » (ma traduction). Bolton dira aussi que Trump a arrêté les meetings et les conférences de presse de la « task force » chargée de suivre l’évolution de la pandémie et de proposer des solutions parce qu’il était préoccupé plus par relancer l’économie que par maîtriser la pandémie. Bolton pense qu’on pouvait faire les deux : « We’ve got to ride both of these things at the same time” (Nous devons gérer les deux choses en même temps : la pandémie et la relance de l’économie).

Bolton sur la personnalité de Trump et son leadership
Concernant le caractère et le comportement de Trump, Bolton sera catégorique : « He his erratic, foolish, behaves irrationally, bizarrely ; and you cannot leave him alone for a minute » (Il est imprévisible ; c’est un bouffon ; il a un comportement irrationnel ; et vous ne pouvez pas le laisser une minute tout seul). Pour Bolton, ces traits de caractères apparaissent quotidiennement dans tout ce que fait ou dit Trump. Il peut vous dire une chose le matin et dire son contraire le soir. Un autre trait de caractère de Trump est qu’il est revanchard : il ne supporte pas d’opposition et quand quelqu’un se dresse contre lui sur n’importe quel sujet, il se met sur le mode « offensif » immédiatement. Bolton dira par exemple « Trump n’aime pas Justin Trudeau, Premier Ministre canadien, et a demandé à son staff à la Maison Blanche de l’attaquer à la télé ». Voici ce qu’écrit exactement Bolton à ce propos « Just go after Trudeau. Don’t knock the others. Trudeau is a behind your back guy” (Juste courrez après Trudeau. N’attaquez pas les autres. Trudeau est le type de gars qui dit et fait des choses quand vous avez le dos tourné).Bolton dira aussi que « l’attention de Trump et son degré de focalisation sont infinis et directs lorsqu’il s’agit de sa réélection». Bolton ajoutera : « C’est juste malheureux que son intérêt ne soit pas le même lorsqu’il s’agit de sujets sérieux comme celui de la Sécurité Nationale ». Bolton écrit que Trump dira de lui-même « I am a stable genius » (je suis un génie stable). Et, selon Bolton, Trump a souvent répété cette phrase en sa présence. La réaction de Bolton à cette auto-proclamation de type narcisssique a été : « Je ne vois comment quelqu’un puisse se caractériser de cette manière. J’ai préféré ne pas réagir à un tel mensonge en ce qui me concerne ». Bolton dira aussi de Trump « He is naive and dangerous » (il est naif et dangereux) et « il aime flatter les leaders qu’il affectionne comme Kim Jung Un, Xi Jiping et Vladimir Putin ». Bolton dira encore que Trump n’aime pas être critiqué et qu’il aime, au contraire, être congratulé et flatté. Il a, à plusieurs reprises, refusé à des journalistes de lui poser des questions et il répond souvent de façon agressive à leurs questions. On sait que Trump a qualifié les journalistes de « enemy of the people » (l’ennemi du peuple). Bolton écrit que Trump considère les journalistes comme « scumbags who should be executed » (ce sont des rejets qui doivent être exécutés). Selon Bolton, « les journalistes devraient être emprisonnés afin qu’ils soient forcés de révéler leurs sources d’information ».Pour mettre la presse au pas, Trump a promis de prendre un certain nombre de mesures.En Janvier 2018, Trump dira: « We are going to take a strong look at our country’s libel laws, so that when somebody says something that is false and defamatory about someone, that person will have meaningful recourse in the courts” (Nous allons regarder de près les lois concernant la liberté de presse de sorte que lorsqu’une personne dit quelque chose de faux oude diffamatoire sur une autre personne, elle aura à rendre des comptes devant la justice). Ce type de déclaration et de menaces rappelle, bien entendu, ce que l’on voit se dire et se faire dans les pays non démocratiques.

Conclusion
Les déclarations et les faits rapportés ci-dessus sur la politique étrangère sous Trump, sur les affaires de corruption, sur la gestion de la pandémie de coronavirus et sur la personnalité et le caractère de Trump ont poussé John Bolton à écrire dans son livre cité plus haut : « Trump is a danger for the Republic ». Bolton dira que si on ajoute toutes les caractéristiques indiquées ci-dessus à propos de Trump, on est forcé de conclure que : « Trump is not fit for office…He does have the competence to carry out the job » (Trump n’est pas digne de la Présidence… Il n’a pas la compétence pour faire le travail). Et quand c’est un Républicain comme Bolton, connu pour être favorable à l’usage de la force et des sanctions, y inclus entrer en guerre si nécessaire, cela est pour le moins surprenant. Depuis, et même avant la parution du livre de Bolton, Trump n’a, bien sûr râté aucune occasion, dans ses tweets comme dans ses rallyes, de riposter aux déclarations de Bolton. Il a même intenté une action en justice pour arrêter la parution du livre, et ce en dépit d’un long processus de revue du livre qui a abouti à éliminer tout ce qui pouvait être considéré comme « highly classified ». Toutes ces attaques et actions n’ont pas empêché le livre de paraître en date du 23 juin courant. Cela est la preuve que les institutions démocratiques américaines—notamment la Justice—n’ont pas totalement été détruites par la gouvernance de Donald Trump et que la liberté de presse est encore vivante dans le climat « invivable » actuel pour la presse américaine. La grande question est de savoir si cette liberté de presse sera encore là si Trump décroche un second mandat de quatre ans. C’est ce qui préoccupe beaucoup d’analystes politiques aussi bien aux Etats-Unis que dans le reste du monde. C’est ce qui fait dire à Bolton : « We can get through one term of Donald Trump, but not with a second term” (Nous pouvons supporter un mandate de Trump, mais pas un second).


     Arezki Ighemat, Ph.D en économie
Master of Francophone Literature (Purdue, USA)


 

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