Cartographie du désarmement : Motivations et objectifs des principaux acteurs du désarmement nucléaire

            INTRODUCTION

Le rejet des armes nucléaires et la lutte en faveur du désarmement sont montés en puissance peu de temps après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, et ont culminé dans de grands mouvements de protestation civiques dans les années 1970. Ces manifestations et campagnes en faveur du désarmement ont concerné au premier chef les citoyens dans les pays nucléaires et leurs alliés, mais également dans de nombreux pays en développement. À quelques exceptions près, ces mouvements ont été reçus avec tiédeur voire avec hostilité par leurs gouvernements respectifs pendant les premières années de la Guerre froide, quand ils n’ont pas subi des persécutions directes (notamment dans l’ère soviétique).

Ce n’est qu’à partir des années 1970 que des États ont pu être considérés comme de véritables « promoteurs » ou « militants » du désarmement, avec de plus en plus de dirigeants choisissant d’incarner les revendications populaires anti­nucléaires et de suivre le modèle de leaders tels que Nehru. Progressivement, certains de ces États, comme l’Irlande, la Suède ou la Nouvelle-Zélande, ont construit de véritables stratégies diplomatiques pour que les normes et pratiques en matière de désarmement reflètent davantage leurs préférences.

Si l’investissement de la société civile dans le combat antinucléaire est générale­ment bien compris, notamment au cœur de la Guerre froide avec un risque perçu élevé de conflit nucléaire Est-Ouest et des combats immédiats très mobilisateurs comme la lutte contre les essais nucléaires, l’« activisme » des États est sans doute moins simple à expliquer. Pour certains, ce positionnement peut en effet aller à l’encontre d’intérêts stratégiques évidents. Ainsi, l’interdiction par la Nouvelle-Zélande d’accueillir dans ses ports des navires alliés potentiellement nucléaires a été à l’origine de son exclusion de l’ANZUS (alliance Australie-États-Unis-Nouvelle-Zélande) dans les années 1980, un choix potentiellement risqué à l’heure de l’affrontement entre les deux blocs. Pour d’autres, il peut sembler manquer de sincérité puisqu’un des pays ayant été le plus régulier dans sa contestation des armes nucléaires, l’Inde, a finalement fait le choix de s’en doter tout en préservant un discours très favorable au désarmement.

Différents types d’arguments et de motivations se sont croisés pour soutenir plusieurs générations d’activistes gouvernementaux et non-gouvernementaux et appeler à la réduction voire l’élimination totale des armes nucléaires. Classi­quement, des mesures de maîtrise des armements ont été jugées indispensables pour limiter les risques de conflits et les dégâts humains et matériels en cas de guerre. Mais des arguments moraux ont rapidement été mobilisés pour appeler à préserver des vies humaines tout en évitant des dépenses colossales qui pourraient être utilisées pour des objectifs plus louables. Dès le début donc, une combinaison d’intérêts sécuritaires « réalistes » et de considérations éthiques et morales « idéalistes » a été l’origine de l’engagement d’un certain nombre d’acteurs. Pour d’autres, c’est plutôt une politique d’opportunité qui a justifié de se positionner en faveur du désarmement, pour contester un ordre international hérité de la Guerre froide ou s’intégrer à des réseaux antinucléaires internationaux.

Même si elle apporte des éléments d’explication pour certains cas, l’école de pen­sée réaliste a du mal à expliquer de nombreuses formes de diplomaties du désar­mement qui peuvent sembler futiles, irrationnelles (elles sont coûteuses pour peu de bénéfices évidents) et même dangereuses si l’on estime que la dissuasion est facteur de sécurité. L’école libérale peut résoudre certains paradoxes en insistant sur l’importance pour les puissances moyennes en particulier d’un ordre mondial fondé sur le droit et dans lequel les relations de puissances, comme la dissuasion, sont plus limitées. Les postulats de l’école constructiviste sont particulièrement utiles pour comprendre l’engagement durable de certains acteurs dans ce combat. En effet, elle insiste sur le rôle des normes et l’intérêt pour les États de promou­voir des normes cohérentes avec leurs identités et valeurs. Quelles qu’aient été les motivations initiales de certains États, l’opposition à l’arme nucléaire est dans de nombreux cas devenue une partie indissociable de leur identité. Dans ce cas, il ne s’agit plus de savoir dans quelle mesure le désarmement sert exclusivement les intérêts nationaux « objectifs » d’un État, puisque le fait de se conformer à ses propres normes et de les promouvoir sur la scène internationale est un intérêt à part entière. L’identité antinucléaire assumée modifie la perception de sécurité d’un acteur et donc ses calculs politiques et stratégiques. Par conformisme, sincère persuasion ou identification à un groupe, les dirigeants de certains pays souhaitent donc refléter le consensus antinucléaire qui existe dans leur société et ériger leur préférence nationale en préférence collective. Par la suite, le principe de continuité mais aussi le développement de rhétorique de conviction engagent souvent les acteurs à poursuivre leur investissement en faveur de l’élimination des armes nucléaires.

L’analyse des motivations explicites ou implicites des acteurs du désarmement présente plusieurs intérêts imbriqués. Au niveau global et théorique, elle permet de comprendre les mécanismes qui conduisent des acteurs du système interna­tional à mener des politiques pouvant être perçues comme altruistes, idéalistes ou idéologiques. Plus concrètement, elle démontre la variété des arguments qui poussent ces acteurs à s’engager, leur enchevêtrement et leur renforcement mutuel. Enfin, à un niveau plus tactique, elle montre comment cette mobilisation peut être poursuivie dans des buts parfois indirects et dans une optique instrumentale.

L’étude des diplomaties du désarmement illustre l’importance des arguments non liés à la sécurité dans la définition des intérêts des États et leur activisme pour l’adoption de nouvelles normes. Des concepts, parfois appelés « méta-normes », comme la souveraineté, la justice, ou l’image positive de soi, jouent un rôle essentiel dans le choix de poursuivre une politique particulièrement active. Mais cela ne signifie pas que des motivations plus prosaïques comme la sécurité, la visibilité, ou la recherche de bénéfices politiques internes ne soient pas importantes dans la mise en œuvre de ces politiques. Par ailleurs, pour une politique nationale donnée, les motivations peuvent évoluer au fil du temps et être influencées par l’environnement sécuritaire, les normes en vigueur à l’échelle internationale, les activités de la société civile ou l’état des relations diplo­matiques d’un État. Il faut également prendre en compte que différents acteurs au sein d’un même groupe ou États militants peuvent avoir des objectifs et visées distincts mais aboutir au même activisme antinucléaire.

Cette étude cherche à comprendre l’ensemble des motivations à l’origine de diplomaties du désarmement aujourd’hui. Elle s’intéresse à l’ensemble des États dont la politique peut être considérée comme active à ce sujet, c’est-à-dire qui par leurs comportements et investissements diplomatiques, politiques, ou financiers, cherchent à promouvoir des normes et des pratiques favorables à l’élimination des armes nucléaires. Cette définition inclut l’ensemble des actions permettant de faire avancer l’objectif de désarmement nucléaire complet, en incluant le soutien aux mesures de désarmement intermédiaires et la contestation du bien-fondé de la dissuasion nucléaire.

Elle évoque également le rôle des ONG dont les campagnes sont désormais intimement liées à certaines pratiques diplomatiques nationales.

Quelques typologies ont été proposées dans la littérature existante. Ainsi, certains ont estimé que les « désarmeurs » étaient motivés par six raisons principales : la cause humanitaire ou éthique, le manque d’utilité stratégique des armes nucléaires, la volonté de créer un climat plus favorable pour lutter contre la prolifération, les craintes face aux stratégies de dissuasion jugées trop risquées, une perception élevée du risque d’accident ou encore une sorte de concession pour obtenir des engagements en matière de sécurité nucléaire.

D’autres ont identifié trois profils d’activistes : les acteurs du « bien commun » cherchant à améliorer les normes existantes et à construire des passerelles entre les positions, les « intéressés » priorisant leur sécurité nationale et les « réformeurs radicaux » contestant la légitimité du régime et peu à-même de faire des compromis.

Peu de militants, qu’ils soient des individus ou des États, s’investissent en faveur du désarmement pour une raison unique. Le positionnement antinucléaire néozélandais à la fin des années 1980 a ainsi été justifié, par ordre d’importance, par la crainte d’un accident nucléaire, par la fierté de mener le mouvement en faveur du désarmement et par la volonté d’agir en toute indépendance en résistant aux pressions extérieures.

Cette étude vise à décomposer les différentes motivations en proposant des typologies d’arguments et en rassemblant certains groupes d’acteurs dont les finalités présentent des similitudes. Ainsi, elle aborde dans un premier temps l’ensemble des considérations humanitaires, éthiques et pacifistes à l’origine du rejet de l’arme nucléaire. Pour d’autres, la lutte antinucléaire est une diplomatie de niche qui permet à un acteur d’exister et de faire valoir ses spécificités. Dans un troisième temps, elle montre que le désarmement peut être poursuivi pour combattre un ordre mondial jugé injuste. Pour d’autres enfin, le désarmement est abordé principalement sous l’angle sécuritaire et dans une vision de très long terme.

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