Le coup d’éventail… à la vérité historique

         

Par Mourad Benachenhou


Les «historiens» qui ont aidé à la conception d’une série documentaire programmée récemment sur une grande chaîne de télévision semi-publique, appartenant, partiellement, au gouvernement de l’ex-puissance coloniale, ont tout simplement pris la décision délibérée de redonner une nouvelle «légitimité» non seulement au mensonge du coup d’éventail, inventé de toutes pièces pour justifier la destruction, en 1830, de l’État algérien, mais également à celui de la dépendance ottomane de la régence d’Alger, pourtant reconnue comme totalement indépendante, non seulement parce que des centaines de traités la liaient à toutes les puissances de l’époque, mais également parce que confirmée par une note verbale de la Sublime Porte, datant de 1793, note soulignant l’indépendance de cette régence vis-à-vis de l’empire ottoman.

Une série documentaire qui recycle de vieux mensonges
On continue, sous le couvert de «l’apaisement des mémoires», à recycler, cent-quatre- vingt-cinq années après ces évènements, une version de l’Histoire qui ne vise à rien d’autre qu’à légitimer le système colonial qui est, faut-il le répéter et le souligner encore une fois, une guerre de cent-trente ans qu’a subie le peuple algérien, guerre qui s’est achevée par le soulèvement populaire général de Novembre 1954.
Il est regrettable que l’historiographie produite par des chercheurs algériens continue à suivre le schéma colonial, qui, sous le couvert de la neutralité scientifique attachée exclusivement à la recherche des faits, ne fait que conforter le fondement idéologique du projet colonial, qui, par définition, n’a aucune validité scientifique, puisque ce sont des «convictions» dénuées de toutes autres preuves que les biais culturels des historiens en cause. Un historien n’est pas «un être désincarné», et l’histoire n’est pas une science exacte, dont le pratiquant peut se détacher totalement de son objet sans que soit affaiblie son «objectivité d’observateur», comme en physique, en astronomie, en chimie, etc. L’historien est toujours engagé, qu’il le reconnaisse ou non. Mais son engagement n’a rien de libre, car il est prédéterminé par la société dans laquelle il est né et a été «formaté», et dont il ne peut jamais se libérer totalement, quelles que soient ses prétentions à l’objectivité.

L’État algérien avant 1830 : une réalité politique internationale
Dans son livre publié en 1965 par les Éditions de Minuit et intitulé L’Algérie, Nation et Société, il est affirmé que l’Algérie était, lors de son invasion, un État indépendant, reconnu internationalement, avec lequel nombre de grandes puissances, y compris le jeune pays qu’étaient alors les États-Unis d’Amérique, avaient signé des traités et entretenaient des représentations diplomatiques apurées de plus.
Récemment, une autorité supérieure a cru bon de remettre en cause cette version avérée de l’Histoire de l’Algérie et qui a servi d’argument aux leaders de la guerre de Libération nationale contre les autorités coloniales qui affirmaient :
– qu’elles avaient conquis un pays qui n’appartenait à aucun État organisé reconnu : – qu’elles gouvernaient légitimement et légalement l’Algérie, et – que son intégration au territoire métropolitain était justifiée à la fois historiquement et juridiquement.

L’Algérie avant l’invasion coloniale : un État musulman traditionnel
Peut-on dire que l’Algérie d’avant 1830 était un État moderne ? Loin de là ! Mais on ne peut nier son existence, dans le cadre de ce qu’on peut appeler la conception islamique de l’État à l’époque, conception qui, évidemment, n’a rien à voir avec la vision nationale et nationaliste actuelle de l’État. Il est connu que, dans ce système étatique, où la religion avait plus d’importance que l’attachement à un groupe ethnique, linguistique ou culturel, le musulman se sentait chez lui dans n’importe quel État de ce que certains ont appelé le «Commonwealth musulman». Les musulmans pouvaient se déplacer sans grandes formalités d’un État musulman à l’autre, s’y installer et y travailler, sans contrainte ni limite aucune. Les carrières politiques, administratives et d’enseignant de Abderrahmane Ibn Khaldoun (1332-1406), comme d’Abou Abbas El-Maqqari (1578-1632), qui se sont étendues du Maghreb à l’Égypte, constituent des exemples de cette liberté de mouvement et de résidence qui a précédé de très longtemps les arrangements régionaux modernes.
En cherchant plus profondément, on peut trouver des centaines d’exemples d’hommes célèbres dans ce cas, y compris en remontant plus loin dans le temps : celui de Roukn Eddine El-Wahrani (décédé en 1119), originaire d’Oran, qu’il quitta à la suite de la conquête almohade de la ville, et qui fut un auteur reconnu (voir Les Maqqamate Baghdadia), secrétaire et biographe de Salah Eddine El-Ayoubi.

Les pouvoirs étatiques du dey d’Alger
Parler d’occupation turque est simplement à la fois un anachronisme et une erreur politique que l’on peut qualifier de très grave, car cette thèse infirme toute l’idéologie nationaliste sur laquelle s’est fondée la lutte de Libération nationale. Voici ce que dit sur les attributions du dey un document historique de l’époque, confirmant ainsi la thèse du FLN de guerre, défendue avec une grande érudition par Mostefa Lacheraf : «Le dey se regarde comme souverain indépendant, allié seulement de La Porte, dont il ne reçoit aucun ordre, mais seulement des Capigis-bachis ou envoyés extraordinaires qu’il ne voit jamais d’un bon œil. II est maître absolu, commande les forces de terre et de mer, dispose des emplois et des grâces, récompense et punit à son gré et ne rend compte de sa conduite à personne.» (Dans Le Contemporain en Égypte, tome 6, Éditions Lavocat, Paris, France, 1831, p. 72)

Le traité de paix de 1801
D’ailleurs, ce qui confirme le fait que l’Algérie était un État reconnu internationalement et non un simple démembrement de l’Empire ottoman, comme l’a avancé ce même haut responsable, et repris par le documentaire télévisuel récent, c’est que le différend qui devait conduire à l’invasion et à l’occupation de l’Algérie a eu pour cause première le non-respect par la France du traité de paix signé entre celle-ci, alors gouvernée par un directoire que dirigeait Bonaparte, et la régence d’Alger, traité datant du 17 décembre 1801. Ce traité avait garanti le paiement par le gouvernement français des créances des sujets algériens. Ces créances de 7 millions de francs (approximativement 10 milliards de dollars d’aujourd’hui) avaient été reconnues par la loi de finances française du 24 juillet 1820, mais n’avaient pas fait l’objet de versements au gouvernement de la régence d’Alger (voir Alfred Nettement : Histoire de la conquête d’Alger, Lecoffre fils et Cie Successeurs, Paris, 1867, p. 143).

Une affaire de détournement de fonds au détriment de la régence
Il ne s’agit pas de rentrer dans les détails de cette affaire, qui avait été compliquée par le fait que les intermédiaires que le dey avait désignés avaient bien reçu une bonne partie de cette somme, mais l’avaient détournée à leur profit et avaient bénéficié de l’asile en France, sans aucun doute grâce à de hautes protections qu’ils avaient monnayées – paiements dans lequel Deval, le fameux consul français, avait sans doute perçu sa part.

Le privilège protocolaire du consul français à Alger
Le fait est que Hussein, qui avait été élu dey le1er mars 1818, profita d’une visite de courtoisie que lui fit Deval le 30 avril 1827, à l’occasion de l’Aïd el-Fitr, pour soulever avec lui cette question des dettes françaises et demander l’extradition de deux escrocs qui avaient trouvé refuge en France, en même temps que poser la question de l’armement en canons de la concession de La Calle, supposée être un simple entrepôt commercial et qui se transformait peu à peu en forteresse française sur le territoire algérien.
L’audience accordée à Deval, et à la veille de l’Aïd, était une audience privée et nul d’autre que les deux hommes n’était présent, à l’exception d’un officier du protocole du dey. Car, suivant un historien français, «dans tout le Levant, dans les visites de cérémonie, le consul français a le pas sur tous les autres consuls, depuis une altercation qu’il y a eu entre un consul anglais et un consul de France… Le dey avait décidé qu’à l’avenir, le consul de France irait seul, la veille de ces fêtes, faire son compliment. Lors du Baïram de 1827, Monsieur Deval, notre consul, s’était présenté comme à l’ordinaire…». (Le Contemporain en Égypte ; op.cit. p. 23).

Nullement une réception publique
Donc, contrairement à ce qu’ont constamment affirmé de nombreux écrivains, et ce que laisse croire un fameux tableau, nul autre diplomate que Deval n’était présent à cette audience ; de plus, corroborant le caractère privé de cette audience, toujours suivant Nettement, «M. Deval, qui parlait avec une égale facilité le turc et l’arabe, s’exprimait sans l’intermédiaire d’un interprète» (dans Histoire de la conquête d’Alger, Lecoffre fils et Cie Successeurs, Paris, 1867, p. 144).

Une discussion enflammée entre le dey et le consul français
Toujours suivant le même auteur français, la discussion se serait transformée en échange de mots violents entre le dey et Deval et le grand incident éclata : Deval aurait alors été frappé, suivant les uns, d’un coup d’éventail, suivant les autres, de trois coups d’éventail au visage, et suivant certains, le dey aurait lancé sur lui son éventail.
La version «officielle» est racontée par Deval aux consuls anglais et portugais, lors d’une réception le soir même de cet incident. Celle transmise par Nettement : «Frappé au visage d’un coup d’éventail par le despote, le consul, indigné, s’écrie : ‘’Ce n’est pas à moi, c’est au roi de France que l’injure a été faite’’.» (op.cit. p. 145).

Aucun témoin de la discussion
Ce qui est à peu près certain, c’est que toute cette scène n’a eu, et il faut le répéter, aucun témoin de poids autres que le dey et Deval. Et ce fameux tableau d’un peintre français qui reproduit la scène et où l’on voit une salle d’audience pleine de diplomates et le dey portant son coup d’éventail à Deval est simplement un pur produit de l’imagination de l’artiste, et plus un document de propagande que la représentation d’une scène historique qui aurait eu réellement lieu.

Une impossibilité ergonomique !
D’ailleurs, un autre historien français, prolifique, qui a écrit quatre ouvrages sur l’Algérie, a fait les remarques suivantes soulignant l’invraisemblance de l’incident, tout en acceptant la version de la réception collective, ce qui est démenti par une autre source plus crédible.
«Le coup d’éventail n’est guère vraisemblable. Il aurait fallu que le dey se levât du divan surélevé où il était assis, les jambes croisées et se jetât sur Deval qui se tenait debout dans le groupe formé par le corps consulaire, à une certaine distance ; un simple geste menaçant a aggravé le sens des paroles… (Paul Eudel : L’Orfèvrerie algérienne et tunisienne : typographie et lithographie, Adolphe Jourdan, Alger, 1904, p. 43)
Ce même historien continue — et les détails qu’il donne sont d’importance, car ils prouvent encore une fois la version historique selon laquelle le dey et Deval étaient seuls : «Le soir, dans une réception chez le consul d’Angleterre, ses collègues, froissés dans leur propre dignité, engagèrent le représentant de la France à adresser un rapport à son gouvernement. M. Deval s’exécuta. Peu après, il demanda un congé, et mourut l’année suivante (1829) sans avoir revu l’Algérie.» (op. cit. p. 43).

Un rapport vague du consul britannique
Il est également étrange que, dans son rapport à son gouvernement, le consul anglais, en poste à Alger à cette période, n’ait pas fait référence à sa présence ou à celle de quelque diplomate que ce soit, dans cette audience qui a été présentée dans nombre de livres d’histoire comme une réception à l’occasion de l’Aïd. Tout semble indiquer, pourtant, que le consul français bénéficiait du privilège de l’audience privée pour la présentation de ses vœux au dey.
Voici ce qu’écrit le 14 mai 1827, c’est-à-dire plus de deux semaines après l’incident prétendu, le consul général britannique au comte Bathurst, alors ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni :
«J’ai l’honneur de vous rapporter qu’à une récente audience donnée par le dey au consul général français, ce dernier a été personnellement attaqué par Son Excellence et forcé de quitter le Salon des Audiences (dans Lieut.Colonel R. L. Playfair, Consul général à Alger : Le Fléau de la Chrétienté, Annales des Relations avec Alger avant la conquête française. Smith Elder & Co, Londres, 1884, p. 319).

Une pure invention d’un homme aux abois
À noter que Hussein était décrit par nombre d’historiens, dont Nettement, comme un homme calme et affable, et ne manquait nullement ni de culture (il parlait 23 langues) ni d’expérience politique, car il était au pouvoir depuis 9 ans quand cet incident aurait eu lieu. Il avait exercé les fonctions de ministre de l’Intérieur de la régence, avant d’être promu à son poste de chef d’État.
On peut considérer ce fameux incident comme une simple fabrication de Deval, qui, sentant probablement qu’il allait devoir rendre compte à son gouvernement de l’opération de détournement de fonds au détriment de l’État de la régence, et dont lui-même avait profité, a eu recours à ce mensonge pour se protéger. Il ne semble pas que le gouvernement français de l’époque ait mis beaucoup d’efforts à chercher la vérité dans cette affaire : il a sauté sur l’occasion que lui a offerte ce mensonge pour s’engager dans la voie qui devait mener à l’invasion et à l’occupation de l’Algérie, en commençant, bien sûr, par organiser le blocus des ports algériens.
Il est impossible de prouver que le gouvernement français de l’époque ait joué un rôle quelconque dans la fabrication de ce mensonge. Il n’en demeure pas moins qu’il l’a exploité à fond pour des raisons à la fois de politique intérieure comme de politique internationale. Cette exploitation de l’affaire n’avait rien d’innocent et l’indignation que ce coup d’éventail, qui n’a sans aucun doute jamais été donné, était totalement artificielle, car sans rapport avec un fait réel avéré et rapporté par plusieurs témoins.
Le fait même que les historiens aient préféré passer sous silence le caractère privé de l’audience laisse deviner qu’ils avaient eux-mêmes des doutes sur toute l’affaire et, donc, lui ont donné une certaine vraisemblance en rendant publics l’audience aussi bien que l’affront, pour également accroître l’intensité de l’indignation qui a justifié moralement une invasion et une occupation, donc un acte source de la légitimation de l’entreprise coloniale en Algérie.

En conclusion

1- Le mensonge d’État destiné à justifier une agression économique ou armée d’un pays ou un groupe de pays puissants contre un pays faible ou un pays concurrent constitue non une exception, mais une règle dans les relations internationales.
2- L’adhésion verbale à des règles morales comme fils directeurs des relations interétatiques n’a rien changé à la nature de ces relations, fondées sur la légitimité de l’usage de la violence armée des États forts contre tout État, qui, d’une façon ou d’une autre, nuit à ce qu’ils considèrent comme leurs intérêts vitaux.
3- On aurait pu penser que l’édifice d’un ordre international fondé sur la multiplication des organisations interétatiques chargées de maintenir un minimum de paix entre les nations de la communauté internationale allait permettre de réduire la tentation des États les plus puissants de profiter de la faiblesse d’autres États, soit pour les mettre sous leur tutelle, soit pour les agresser militairement.
4- Cette vision optimiste du rôle modérateur des organisations internationales ne s’est pas concrétisée, et ces institutions sont des instruments supplémentaires à la disposition des grandes puissances pour imposer leurs vues et leurs intérêts et leur garantir le monopole exclusif de l’usage de la violence armée.
5- Le mensonge a pour objectif de justifier l’agression et de la revêtir du voile de la moralité et du triomphe de principes nobles de démocratie, de bonheur et de prospérité des peuples.
6- La sophistication des médias internationaux, qui ont accru leur influence grâce à leur quasi-monopole sur l’internet, est utilisée pour donner de la vraisemblance aux mensonges qui sont conçus pour justifier des agressions armées.
7- Un mélange subtil de mensonges et de vérités incomplètes donne la crédibilité nécessaire à ces mass-media pour façonner les opinions publiques et les conduire à soutenir les «causes nobles» que leurs gouvernements déclarent poursuivre et la qualification des États dont ils n’aiment pas les orientations politiques et qui leur paraissent dangereuses pour leurs intérêts.
8- L’Algérie elle-même a été victime d’un mensonge d’État qui, bien qu’avéré à la fois faux et invraisemblable, n’a pas moins conduit à son invasion et à son occupation pendant cent-trente-deux ans.
9- L’histoire de ce fameux coup d’éventail est digne d’être rappelée, car, non seulement il vient d’être recyclé dans un documentaire sur l’Algérie, diffusé sur une chaîne semi-publique de l’ex-occupant colonial, mais également, c’est le même scénario que l’on voit se répéter, mais dans un contexte plus complexe et avec des acteurs plus sophistiqués et qui ont à leur disposition des instruments autrement plus efficaces.
10- Il s’agit toujours de jouer de l’absence supposée de sophistication et de l’immoralité du mode de gouvernement ou des orientations idéologiques des chefs des États – comme de leur refus des principes sur la base desquels seraient construites les relations internationales – qui vont devenir les futures proies, pour justifier moralement des agressions dont les seuls objectifs sont essentiellement de mettre au service de ces puissances les États visés.
11- Le mensonge d’État comme instrument de maintien des relations internationales déséquilibrées est une arme de destruction massive, qui n’a jamais été frappée d’obsolescence au cours des siècles, et, avec l’apparition de l’internet, est devenue encore plus puissante que les armes à haute puissance meurtrière, dont elle précède ou justifie l’utilisation.
M. B.


         Bouillonnement à la veille de l’invasion française en 1830

          Les facteurs d’une renaissance nationale

Cette louche «affaire du blé» était entretenue pendant une trentaine d’années par la ruse et l’indélicatesse de «quelques hommes d’État parisiens (au premier chef Talleyrand), les financiers juifs algéro-livournais dont dépendaient les finances du dey (Bacri et Busnaçh), et un agent consulaire français qui jouissait dans tout le milieu diplomatique et commercial de la Méditerranée d ‘une réputation exécrable (Deval) (3).» Or, la France réagit immédiatement contre «la prise». Elle transforma sa concession commerciale de La Calle (El Qala), près de Annaba, en base d’agression. Convaincue de son bon droit, elle protesta vigoureusement et envoya même le 29 octobre 1824, la frégate La Galathée pour réclamer des excuses. Dépité, le dey dut rendre les prisonniers, mais par l’intermédiaire du consul napolitain, au lieu du consul français, et adressa à Paris de vives réclamations. «En 1827, l’affaire n’était toujours pas réglée et le dey Hussein perdait patience.

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L’ANNÉE 1825 annonçait de grands remous dans toute la région, et spécialement du côté de la frontière ouest et du côté de la ville d’Oran. La plupart des tribus étaient dans une excitation guerrière extrême, fourbissant leurs armes, s’interpellant, discutant, commentant la rumeur d’une souterraine confrontation générale.
Dans les confréries, plusieurs chefs parlaient de djihad, un mot divin, récurrent dans le malheur, un cri de guerre juste, éveilleur de conscience et attiseur de foyers patriotiques. Il était partout prononcé et faisait vibrer de toute sa foi «l’aristocratie religieuse» qui semblait vouloir s’engager pour une union fraternelle et politique contre les ennemis des Algériens.
L’idée se propageait dans les tribus du centre du beylik, lesquelles, à leur tour, la répercutaient loin et largement dans les tribus des Beni Ameur, des Charaga, des Flitta, des Bordjia, des Gharaba, et dans d’autres plus ou moins importantes.

Le vieux et timoré bey Hassan
Les Hâchim (I), subdivisés en partie Hâchim-Gharaba et en partie Hâchim-Charaga, de loin formant la plus ancienne et la plus importante tribu, les Beni Gharaba (tribus du sud-ouest d’Oran) et les Beni Ameur (en partie Beni Ameur-Gharaba et Beni AmeurCharaga) se concertaient, bon gré mal gré, sous l’impulsion des Qâdirîya qui étaient tous derrière Mohieddine.
Cette confrérie allait jouer, forte de l’influence de son organisation religieuse sur les vastes territoires de l’Ouest algérien et de part et d’autre de la frontière algéro-marocaine, le rôle de catalyseur politique.
Mais des hésitations persistaient au sein des tribus, car face au pouvoir beylical, ces tribus n’avaient pas le même intérêt à le combattre, et chacune cherchant le leadership à son seul profit. Toutefois, l’opposition des Hâchim au bey d’Oran est incontestablement la plus ancienne, la plus puissante et la plus avérée, historiquement.
C’est l’occasion de donner maintenant un résumé sur ces «trois groupes de parentés»» à la «veille» du prochain bouleversement que l’Algérie tout entière allait connaître avec l’expédition militaire française de 1830 et ses conséquences dans l’Ouest algérien.
Parmi ces conséquences directes, il y a lieu, par anticipation, de citer: l’impuissance du vieux et timoré bey Hassan à protéger Oran contre l’envahisseur français; le soulèvement des tribus du centre, de l’Ouest à la suite de cet envahissement; l’occupation de Tlemcen par les troupes du sultan marocain Abd er-Rahman à l’appel des populations hadhar de la cité menacée par une occupation étrangère imminente, à la suite du départ précipité du bey Hassan en exil; l’installation dans cette ville par le souverain chérifien de son khalifa, en l’occurrence, son très jeune cousin et beau-frère Moulay Ali ben Slimane, sous la tutelle du caïd Idris d’Oujda.
Cette décision avait pris la forme d’une réponse double: l’une aux prétentions trop exaltées pour ne pas être trop personnelles du général Clauzel sur Tlemcen; l’autre aux encouragements que lui adressèrent les confréries fraîchement ralliées à lui, les Derqâoua de ‘Ouarsenis et de la partie méridionale du Titteri, et les Tidjâniya, installés depuis 1815, à Aïn-Mâdhi à 70 km environ à l’ouest de Laghouat, pour contrecarrer l’ardeur militaire du général français.
Le résumé annoncé ci-dessus sur les «trois groupes de parentés», le voici. Il met en place les acteurs de la coalition tout en rappelant leurs motivations: «[Les Hâchim] participent, au xviii et xixe siècles à toutes les tentatives hostiles au beylik de l’Ouest, particulièrement à Id plus notable d’entre elles qui se déroule en 1826 en alliance avec Tedjiny et Aïn-Mandi (sic). Les Beni-Ameur, jadis en contact avec les Espagnols, sont tenus en suspicion par le beylik et • participent aux luttes de Tedjiny contre le beylik. C’est parmi eux que Mohammed Mekallech, frère du bey Osman, chargé de mettre de l’ordre dans la province en pleine révolte, surprend les deux marabouts Ben Arach et Ben Chérif.
Mohammed Mekallech rejoint la puissante tribu qui s’était soulevée le jour du marché faisant plus de 600 morts. Par contre, les Gharaba auraient fait partie du makhzen, et se trouvent, par conséquent, dans une position différente des Hâchim et des Gharaba (2).»

Dans la douleur et dans la dignité
En 1825, Abd el Kader était un jeune homme de dix-sept ans dont le physique bien proportionné et les activités socio-culturelles et religieuses forçaient constamment l’admiration des jeunes et des vieux qui fréquentaient la zaouïâ et de ceux de son entourage familial, notamment ses deux demi-frères Mohammed-Saki et Mostefa, nés de Ourida, la première épouse de Mohieddine, son père. Mohammed-Saki, de moeurs simples, au bon coeur, était tout à ses études coraniques; Mostefa ne paraissait avoir à aucun moment un caractère bien marqué. Aucun écrit important ne leur avait été consacré dans l’historiographie traditionnelle de la grande famille du chef de la tribu des Hâchim de «l’Ouest».
Par contre, la renommée de leur demi-frère cadet Abd et Kader, qui était en pleine «phase d’historicité», finit par faire de celui-ci un jeune héros de légende. Et cette légende – car elle répondait aux aspirations des populations s’ancra si profondément dans les esprits qu’elle continue, de nos jours, de marquer l’histoire de l’homme Abd el Kader.
C’est dans cette réalité de faits quotidiens, à la fois stressants et salvateurs, que faisait la tache d’huile des nouvelles annonçant que l’Ouest algérien connaîtrait dans quelque temps un jeune responsable dont la
mère s’appellerait essayida Zohra. On situait déjà exactement la guetna. Reprises par des populations malheureuses des abus de l’odjak, surtout celles des campagnes, assoiffées d’équité et de dignité, ces prédictions circulaient rapidement, remplissant d’espérance toute la région qui n’en voyait plus la fin de ses souffrances et qui commençait à s’abandonner au défaitisme.
Ainsi, évoluaient inexorablement les facteurs d’une affirmation nationale. Certes, dans la douleur, mais dans la dignité aussi.
Cette affirmation trouvait, au fur et à mesure du développement de la situation politique et sociale, tant chez un homme de justice et de culture, que chez un peuple en perpétuelle opposition au joug étranger et aux menaces plus ou moins voilées de l’avenir, les garanties de son épanouissement et de son succès.
Ce sentiment populaire préoccupa le bey Hassan qui, depuis longtemps, se défiait de la famille des Hâchim dont l’audience politico-religieuse ne cessait de croître. L’inquiétude du bey était d’autant plus grande que le parti des Hâchim, soutenu par les idées inspirées de l’actualité et développées dans la zaouïa de Mohieddine, semblait le mieux informé sur le pouvoir chancelant des Turcs et sur les manoeuvres internationales contre l’Afrique du Nord.
Effectivement, on n’ignorait pas que les rapports, entre un État français s’apprêtant de longue main à la conquête et la justifiant sans embarras, et le dey d’Alger à la tête d’un pouvoir affaibli et décadent, ne cessaient de se tendre encore en cette année 1824.

L’affaire n’était pas réglée en 1827
Le bruit avait couru que le dey, exacerbé par le non-paiement de la livraison du blé au Directoire (régime qui gouverna la France de 1795 à 1799) et par les promesses non tenues des gouvernements successifs, avait fait prendre «deux bâtiments pontificaux». C’en était trop, la France n’en finissait pas de donner nettement l’impression d’avoir oublié d’honorer la transaction!
Cette louche «affaire du blé» était entretenue pendant une trentaine d’années par la ruse et l’indélicatesse de «quelques hommes d’État parisiens (au premier chef Talleyrand), les financiers juifs algéro-livournais dont dépendaient les finances du dey (Bacri et Busnaçh), et un agent consulaire français qui jouissait dans tout le milieu diplomatique et commercial de la Méditerranée d ‘une réputation exécrable (Deval) (3).»
Or, la France réagit immédiatement contre «la prise». Elle transforma sa concession commerciale de La Calle (El Qala), près de Annaba, en base d’agression. Convaincue de son bon droit, elle protesta vigoureusement et envoya même le 29 octobre 1824, la frégate La Galathée pour réclamer des excuses. Dépité, le dey dut rendre les prisonniers, mais par l’intermédiaire du Consul napolitain, au lieu du consul français, et adressa à Paris de vives réclamations.
«En 1827, l’affaire n ‘était toujours pas réglée et le dey Hussein perdait patience. Lors d’une audience durant laquelle Deval semble s’être montré particulièrement maladroit et de mauvaise foi, il reçut pour salaire un «coup d’éventail» du maître d’Alger.
Bien que l’opinion informée ne prît guère au tragique l’indignation du consul, la France décida la rupture de relations diplomatiques longtemps bonnes, voire excellentes (4).»
«L’affaire du blé impayé» fut donc consacrée par l’insolite prologue du «coup d’éventail» du 29 avril 1827. Les relations diplomatiques entre les deux autorités furent rompues.
Un blocus maritime «comme solution d’attente», n’ayant pas été fructueux pour eux, les Français, et le prince Jules de Polignac qui rêvait d’un «grand projet» et qui était au pouvoir sous Charles X, décidèrent de l’envoi à Alger d’un corps expéditionnaire. Le débarquement eut lieu à Sidi Ferruch, le 14 juin 1830. L’armée française de répression se rendit maîtresse d’Alger le 5 juillet, entamant ainsi un épilogue tragique qui demeura ouvert jusqu’au 5 juillet 1962.
Dans la tribu des Hâchim, on n’ignorait pas non plus qu’à la même époque, l’Angleterre, «de tout temps intéressée aux États barbaresques», devant une clientèle empressée, celle «des marchands de blé algérien», cherchait des positions pour renforcer son influence en Méditerranée et que certains pays d’Europe, plus même les États-Unis, qui constituaient «les nations les plus intéressées», avaient des convoitises sur les côtes algériennes «pour assurer la sécurité de la navigation» et mettre fin à ce qu’on est convenu d’appeler «la course», cet ensemble d’opérations de guerre menées par des corsaires en Méditerranée aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Or voici que Mascara subissait les assauts de Ahmed Tidjani, un patriote et puissant chef de la confrérie Tidjâniya du Sud.
Il était arrivé de sa ville Aïn-Mâdhi et auquel Ali Bou Taleb, le frère de Mohieddine, avait prêté main-forte. Mais les renforts envoyés au bey par le dey d’Alger reprirent Mascara (1827). Tidjani fut tué au combat, Ali Bou Taleb parvint à s’échapper. Le bey d’Oran, furieux, en proie à des sentiments de suspicion, s’empressa d’accuser Mohieddine d’avoir encouragé le coup de main.
Mais Mohieddine, homme habile et pondéré, ne répondit pas à l’accusation. Il préféra plutôt réunir, comme à son habitude, sa famille et quelques-uns de ses compagnons de confiance, et leur faire la confidence de son coeur : aller à ‘Arafat accomplir le Hadj, le pèlerinage. Il s’en expliqua avec sagesse. Écartant d’emblée la clémence du bey, et pour éviter tout heurt avec ce dernier, il estima qu’un pèlerinage aux Lieux saints de l’Islam, longtemps retardé en raison de ses multiples responsabilités dans sa zaouïa et de la situation inchangée de la région, l’éloignerait pour un temps d’un ennemi implacable. Comme il avait cinquante ans environ, il pensa qu’il pouvait à présent se permettre d’effectuer le voyage de sa vie auquel aspire, à un temps ou à un autre, tout musulman réunissant les conditions nécessaires et suffisantes pour accomplir le Hadj, ce devoir religieux, cinquième pilier de l’Islam. Ce temps-là était arrivé pour Mohieddine… .

Kaddour M’HAMSADJI


 

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