Didier Raoult : les graves manipulations scientifiques

        06.05.2020
   par Olivier Berruyer

Avant de vous proposer une nouvelle série de billets sur la mortalité du Covid-19, nous tenions à finaliser notre analyse du travail purement « scientifique » de l’équipe de Didier Raoult.

Rappel : Consternés comme beaucoup par la lecture de l’essai clinique de Raoult, Gautret & al. sur la chloroquine, nous avions décidé d’enquêter. Notre enquête nous a ainsi amenés à rédiger les billets suivants :

    1. Didier Raoult : Rebelle Anti-Système ou Mégalomane sans éthique ?

 

  1. Ne vous laissez pas avoir par le compteur trompeur de Didier Raoult
  2. Les mensonges de Didier Raoult pour promouvoir la chloroquine
  3. Les énormes failles éthiques et méthodologiques dans l’essai Raoult
  4. Azithromycine + Chloroquine : les dangers du protocole de Raoult

En résumé, pour reprendre les mots des médecins spécialisés :

  • L’essai est « un échec total »« une honte scientifique » « pathétique »
  • « Tout ce que Raoult publie sur le Covid-19 doit être pris avec beaucoup de précautions ».

Et voici le Best-Of de toutes les prévisions erronées de Didier Raoult :

Par ailleurs, ce dernier a de nouveau frappé récemment :

Précisons : même dans le cas où Raoult aurait éventuellement raison, le fait de tenir de tels propos à la veille du déconfinement ne peut que favoriser la démobilisation des citoyens quant au respect de la distanciation sociale et des gestes barrières (puisqu’après tout, il n’y aura pas de 2e vague…) et donc provoquer des comportements qui, à terme, sont susceptibles de générer une nouvelle crise.

Bref, une fois encore, son attitude est totalement irresponsable et les grands médias continuent de surfer sur la vague en relayant tout cela…

Plan du billet :

I. Trump s’en mêle et Raoult lance son Twitter

A la suite de l’essai Raoult, Gautret & al. sur la chloroquine, la presse s’est rapidement emparée du sujet, et ce alors que l’essai avait été mené dans des conditions déplorables. Puis, avec un peu de lobbying, de duperie et d’inconscience, la rumeur a traversé l’Atlantique jusqu’à contaminer la Maison-Blanche (source) (voir cet article en anglais qui raconte cette folle histoire) :

Ainsi, pour Trump, cette association de médicaments « a une vraie chance d’être un des plus gros « game changer » de toute l’histoire de la médecine« .

Trois jours plus tard, le 24 mars – soit une semaine après la publication des résultats provisoires de l’essai clinique (au 6e jour) – Raoult décide de se créer un compte Twitter (444 000 abonnés). Sans doute trop occupé à tweeter, l’équipe n’a pas publié les résultats définitifs de l’essai au 14e jour (soit le but initial de cet essai…).

II. Nouvelle étude sur 80 patients

À défaut de finir son essai clinique sur ses 26 patients, Raoult décide de sortir une nouvelle étude le 27 mars. Regardons donc cette nouvelle étude de plus près :

2-1 Une étude « observationnelle »

Ici, il s’agit d’une pré-publication (= elle n’a pas été acceptée dans une revue à comité de lecture), et elle est présentée comme une « étude observationnelle » (sources ici et  ; archive).

Une étude observationnelle est une étude empirique mais non expérimentale des effets causés par un médicament. Ce type d’analyse scientifique présente un faible niveau d’intérêt, mais cela peut (par exemple) permettre de mettre en lumière certains biais.

Il fallait bien (à nouveau) 28 auteurs pour un tel bijou…

L’étude observe donc 80 patients hospitalisés à l’IHU pour Covid-19 entre le 3 et 21 mars :

Il faut préciser une chose importante : l’IHU dispose au total d’environ 75 lits (source), sans un large service de réanimation adapté :

Pendant un maximum de 10 jours, ces 80 patients ont reçu de l’hydroxy-chloroquine et de l’azithromycine (dont la dangereuse association a déjà été évoquée dans ce billet).

Les patients les plus atteints ont eu droit à un second antibiotique à large spectre d’action : la ceftriaxone.

Puisque Didier Raoult affirme haut et fort que ce sont « les Chinois qui font la science actuellement pour les virus« , regardons ce qui figure dans leurs recommandations officielles (source : eng / cn) :

« Traitement (des malades du Covid-19) avec des antibiotiques : il faut éviter l’utilisation aveugle ou inappropriée d’antibiotiques, en particulier en association avec des antibiotiques « à large spectre« . »

Ainsi, alors qu’il déclare s’en inspirer largement, Raoult ne respecte pas les recommandations officielles chinoises qui sont pourtant claires : pas d’antibiotiques à large spectre avec les antiviraux.

2-2 Changement de critères

Au cours des 18 jours de l’étude, le critère qui justifiait la sortie des patients de l’hôpital a changé 2 fois !

Dans un premier temps, les patients devaient être négatifs au prélèvement nasopharyngé pendant deux jours de suite. Puis cela a été réduit à 1 jour, puis finalement au simple fait d’être en bonne condition clinique !

2-3 Les résultats

– « La majorité des patients a eu une issue favorable (65/80; 81 %) » ;
– « Trois patients ont été transférés aux urgences » ;
– « Un patient de 86 ans qui n’a pas été transféré en réanimation est décédé à l’IHU. »

L’IHU s’intéresse principalement à l’évolution de la charge virale au fond du nez. Comme on le voit sur le graphe ci-dessous, celle-ci diminue avec le temps. Cependant, rien n’indique à quoi correspond le « Day Zéro » : est-ce le premier jour d’hospitalisation ou le premier jour du traitement ?

Sur le tableau ci-dessous, on remarque le traitement a démarré au « Day0 » pour 49 patients, au « Day1 » pour 26, au « Day2 » pour 3 et enfin au « Day3 » pour 2 derniers patients.

Dès lors, il n’y a plus de doute, « Day0 » correspond bien au premier jour d’hospitalisation.

On calcule donc que le délai moyen entre l’hospitalisation et le début du traitement est d’au moins 0,5 jours.

Cependant, sur les tableaux ci-dessous, il est écrit qu’il s’est écoulé 4,8 jours entre l’apparition des symptômes et l’hospitalisation et 4,9 jours entre l’apparition des symptômes et le début du traitement. Comme tous les traitements ont concerné des hospitalisés, il se serait donc écoulé 0,1 jour en moyenne entre l’hospitalisation et le début du traitement (soit 3 heures…).

Bref, il y a manifestement une erreur dans ces deux tableaux parlant de 4,8 et 4,9 jours… Cela nécessite une explication des auteurs.

Par ailleurs, si l’on croit ces tableaux, les patients étaient symptomatiques depuis environ 5 jours (4,8) avant d’être hospitalisés. Et comme le précise l’étude, les 65 patients sortis de l’IHU y sont restés en moyenne 4 jours et demi (4,6) :

Pourquoi sont-ils sortis en si peu de temps ? Parce que le traitement est miraculeux ? Non, tout simplement parce que 69 patients sur 75 avaient des symptômes légers :

2-4 Une étude (à nouveau) non conclusive

Sur les cas problématiques, nous avons le bilan suivant :

– 12 cas nécessitant une oxygénothérapie
– 3 transferts en soins intensifs
-1 décès

Comme le scientifique et médecin Axel Kahn l’a fait remarqué… :

Ainsi, avec ou sans chloroquine + azithromycine, on trouve exactement la même proportion moyenne de cas graves…

Pour la charge virale, comme les patients sont arrivés en étant infectés depuis près d’une semaine, il est peu surprenant de constater une diminution de la charge virale au cours du temps :

Rappelons aussi que le suivi de la charge virale est un mauvais indicateur. Cette étude de 2016 (source) nous apprend en effet que, pour le SRAS de 2003, la charge virale diminuait quand la gravité de la maladie augmentait :

Quant au procédé de mesure de la charge virale, l’hôpital universitaire de Genève (sources : ici et ) indique dans son analyse de l’essai que celle-ci comporte des « biais nombreux » :

En effet, l’équipe de Raoult a choisi un seuil de détection très haut pour considérer que quelqu’un n’a plus le virus (30 fois plus haut que le Ct de 40). Dès lors, cela réduit mécaniquement la période de portage viral…

Bien sûr, cette histoire de seuil n’aurait aucune importance si l’équipe Raoult respectait les principes scientifiques de base, dont, en l’espèce, la constitution d’un groupe témoin, c’est-à-dire un groupe de malades non traités avec la substance étudiée, pour voir s’il est efficace – ou néfaste.

En l’espèce, cette étude ne montre qu’une chose : « le portage viral des patients traités par Raoult en mars 2020 était de 9 à 10 jours, suivant la norme de détection de l’IHU ». Et comme il n’a pas de données de personnes non traitées, on ne peut strictement rien en conclure sur l’efficacité. Du moins, si l’on s’évertue à faire de la science…

Cependant, rien n’arrête l’IHU : l’équipe Raoult compare son étude avec l’étude chinoise déjà mise en avant pour l’essai – qui avait un seuil de détection de Ct = 45, soit 1 000 fois plus faible qu’à Marseille (donc avec une détection bien plus précise). Cette comparaison n’a aucun sens :

On en vient à se demander si l’équipe ne cherche pas tout simplement à manipuler les données pour arriver au résultat escompté – à savoir promouvoir son protocole et non pas savoir s’il fonctionne réellement :

« 6 mars : Voir si on arrive rapidement, parce que c’est ce que les Chinois ont dit, à faire diminuer le portage viral, c’est-à-dire que quand le portage viral naturel se situe apparemment autour de 12 jours, M. Zhong a rapporté que sous chloroquine, le portage viral était réduit à 4 jours donc on espère confirmer ces données.

16 mars : Dans le dernier papier, ils disent que la charge virale moyenne, c’est 20 jours.«

Ainsi, selon ses dires, le portage viral moyen du virus dans le monde serait passé en une semaine de 12 jours à 20 jours… et cela ne pose aucun problème à Raoult…

Pourtant, dans cet article de The Lancet du 19 mars, une étude sur des patients un peu plus malades que chez Raoult conclue avec 90 % de patients testés négatifs au 10e jour.

Bref, cette nouvelle étude de Raoult est (à nouveau) non conclusive.

Pourtant, la conclusion des rédacteurs de l’étude est bien différente…

Et voilà tout le danger de Raoult et de son équipe : faire passer pour solides des conclusions qui ne le sont pas du tout.

Mais qu’attendre d’autre de quelqu’un ayant dit ceci :

« C’est contre-intuitif, mais plus l’échantillon d’un test clinique est faible, plus ses résultats sont significatifs. Les différences dans un échantillon de vingt personnes peuvent être plus significatives que dans un échantillon de 10.000 personnes. Si on a besoin d’un tel échantillonnage, il y a des risques qu’on se trompe. Avec 10.000 personnes, quand les différences sont faibles, parfois, elles n’existent pas. » [Didier Raoult, Marianne, 19/03/2020]

2-5 Effets secondaires et décès

Notons également ceci : les auteurs indiquent que les effets secondaires ont été « rares et mineurs ».

Pourtant, lorsque l’on regarde les annexes, on note ceci :

Un patient a donc eu une « vision trouble » – ce qui est inquiétant vu que la chloroquine s’attaque aussi à l’œil.

Donc pour Raoult, 1 effet secondaire sur 80, c’est « mineur » et « rare »… Pourtant en pharmacologie, un effet secondaire « rare », c’est généralement 1 sur 10 000 ; au-delà de 1 sur 100, on parle d’effet secondaire « fréquent »…

Enfin, un dernier point : on voit qu’une personne de 86 ans est décédée en étant toujours hospitalisée à l’IHU, sans passer par la réanimation.

Et dans le premier essai de Raoult, il y avait aussi eu un décès, et il était indiqué ceci :

Ainsi, il y a apparemment eu deux morts à l’IHU, sans passer par la réanimation. Il faudrait donc que les autorités enquêtent pour savoir de quoi sont morts ces deux patients. En effet, une défaillance cardiaque brutale pourrait avoir été causée par le protocole médicamenteux, comme nous l’avons déjà expliqué.

2-6 Étude observationnelle ou essai clinique ?

L’étude observationnelle de Raoult conclut donc à nouveau sur l’efficacité de son traitement. Se pose dès lors une question importante. Comme nous l’avons vu dans le billet précédent, toutes les autorités médicales déconseillent un traitement hydroxychloroquine+azithromycine en dehors d’essais cliniques. Aucune étude robuste et sérieuse n’a montré l’efficacité de ce traitement.

On est donc en droit de se demander si l’on n’a pas affaire à un essai clinique, plutôt qu’à une étude observationnelle – vu que les patients reçoivent un traitement non homologué, et même sans doute dangereux.

À tel point que l’équipe a même demandé à son « comité éthique » interne d’approuver le protocole :

Mais ce n’est pas ce qu’impose la loi… De plus des « primary endpoints » (critères principaux) ont été définis pour cette étude, alors qu’ils sont habituellement réservés aux essais cliniques :

On apprend également qu’il y avait 4 asymptomatiques sur les 80 :

Pourquoi le contribuable finance-t-il une hospitalisation de patients asymptomatiques ? Si ce n’est pour un essai clinique ?

Or, il est évidemment illégal de procéder à un essai clinique sans accord des autorités, c’est pénalement réprimé :

« Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende le fait de pratiquer ou de faire pratiquer une recherche impliquant la personne humaine […] Sans avoir obtenu l’avis favorable d’un comité de protection des personnes »

Et nous ne sommes pas les seuls à nous poser la question – il y a aussi, excusez du peu, le Quotidien du Médecin (source) :

« En qualifiant ses recherches d’observationnelles (RIPH3) et non d’interventionnelles (RIPH1) l’équipe du Pr Raout s’exonère de l’autorisation qui doit être donnée par l’ANSM après un examen détaillé, de la sécurité de l’essai et de sa méthodologie. De plus, et quelle que soit la catégorie de recherche, le protocole aurait dû être soumis à Comité de protection des personnes (CPP) institué par la loi.

Or sur ce point, le travail du Pr Raoult et de ses collègues ne rentre pas dans les clous, puisque le protocole n’a été révisé que par un comité d’éthique local interne à l’IHU dirigé par le Pr Raoult et que l’ANSM n’a donc pas été avisée comme elle l’est par le CPP, même pour les recherches observationnelles.

« S’il s’agit d’un essai de médicament sur l’être humain, le comité d’éthique local n’est juridiquement pas compétent pour autoriser ce travail, résume Philippe Amiel, juriste, membre du Comité d’évaluation éthique de l’Inserm, et auteur d’un livre sur le sujet*. « Pour le juriste, l’article de l’équipe du Pr Raoult ressemble fort au compte rendu d’une recherche impliquant la personne humaine. Il faut observer que les auteurs affirment que leur étude est conforme à la déclaration d’Helsinki. Or cette déclaration est le texte de l’Assemblée médicale mondiale qui fixe, précisément, les principes éthiques applicables à la recherche médicale impliquant des êtres humains. Ce qui laisse penser que les auteurs sont conscients que leur étude est bien une telle recherche. C’est assez troublant ». »

Troublant en effet…

Surtout pour une étude triplement financée par le contribuable, national, régionale et européen :

2-7 Press(qu)e de qualité mais étude publiée

Pour finir sur cette étude, nous citerons simplement ces 3 exemples de rendus de la presse :

Dans ces conditions, ne pas publier le publireportage de Raoult était aussi une option…

Et finalement, l’étude a été publiée le 11 avril dans la revue « Travel Medicine and Infectious Disease » (source) :

Et donc Philippe Gautret, signataire de « l’étude Raoult » publie dans une revue où le Rédacteur en chef adjoint n’est autre que… lui-même (source) :

« Il y a 2 types de scientifiques : ceux qui connaissent bien la science, et ceux qui connaissent bien l’éditeur. » [d’après Coluche]

Le 27 mars, l’IHU a également sorti une autre pré-étude analysant l’efficacité de l’association Hydroxy-chloroquine+Azithromycine sur des cellules in vitro…

Pour accéder à la partie 2 du billet, cliquez ICI

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