Du casseur de pierres au manifestant violent La fabrique du mot « casseur »

Quelques jours après « l’acte 5 » du mouvement des « gilets jaunes », retour sur l’histoire du terme « casseur », qui a largement été utilisé ces dernières semaines pour décrire les manifestations liées au mouvement. 

Un manifestant détruit une voiture lors de la manifestation des « gilets jaunes » le 1er décembre 2018 à Paris.• Crédits :Geoffroy Van Der Hasselt – AFP

A la faveur du mouvement des « gilets jaunes », qui est entré dans sa quatrième semaine, et de celui du blocus des lycées, des manifestations de violence dans l’espace public se sont multipliées. Très médiatisées et amplement commentées, ces actions vont de pair avec l’usage récurrent du terme « casseur ». L’occasion de revenir sur l’histoire du mot, apparu dès le XVIe siècle.

Profession « casseur »

Le mot casseur est attesté dès le XVIe siècle, où le casseur est « celui qui frappe fort pour casser », avec dès l’origine, l’accent mis sur la puissance physique. Mais que casse donc le casseur ? Casseur, c’est avant tout une profession : on est casseur de pierre, de grès, de minerai, casseur de fonte. 

Au sens figuré, on voit apparaître le « casseur d’assiettes », celui qui met la pagaille et, partant, qui frime : le casseur est celui qui roule des muscles, qui fanfaronne. Toujours au figuré, le « casseur de sucre » est celui qui dit du mal des gens, dans leur dos.

Pour rester dans cette veine négative, notons qu’à partir du XXe siècle, « casseur » désignera aussi le cambrioleur, celui qui fait un « casse ». Et un peu plus tard, celui qui travaille dans une casse de voitures. 

L’apparition du « casseur de vitres »

Le terme prend le sens qu’on lui connaît aujourd’hui, lié au politique et au social, à partir du XIXe siècle. En 1832, sous la Monarchie de Juillet, des journées insurrectionnelles ont lieu, qui sont réprimées de façon sanglante par le pouvoir de Louis-Philippe. L’analyse de la presse de l’époque a montré que c’est à l’automne de cette année-là que le Figaro, qui a été racheté par le pouvoir en place, construit cette image de l’émeutier. Celui qui se rebelle en dégradant l’espace public et qui souhaite en découdre avec le pouvoir en place est désormais désigné comme le « casseur de vitres ».

Cette expression, qui existait dès 1820, est dès lors reprise dans la langue pour désigner les auteurs de violences, les séditieux, et ce jusque dans les années 1940. Avec parfois un sens figuré. Georges Clemenceau lui-même, dans son journal Le Bloc en 1901, qualifiera ainsi de « casseur de vitres » un certain Théodore Roosevelt, 26e président des Etats-unis, tout juste élu !

Descendant des « maillotins » et des « luddites »?

Soulignons au passage que la figure de celui qui casse ou détruit pour manifester sa colère ne date évidemment pas du XIXe siècle. On peut penser notamment aux « maillotins » du Moyen Âge, qui protestaient contre l’oppression fiscale.

Mais le XIXe siècle est celui qui connaît les premières révoltes contre la société industrielle, avec notamment en Grande-Bretagne la révolte des Luddites : ici ce sont des artisans, qui voyaient leur avenir menacé par l’automatisation, qui se sont organisés pour aller casser des métiers à tisser dans les fabriques de textile. Dans la casse, l’objet visé prend une dimension symbolique : le message n’est pas le même en fonction de ce qui est cassé.

Une catégorie post-mai 1968

Si le mot « casseur » disparaît des radars à partir des années 1940, il réapparaît à la faveur des événements de mai 1968 ou plutôt deux ans plus tard, au moment où est votée par le Parlement la loi du 8 juin, qui limite le droit de manifestation.

Présent cette même année dans les journaux pour désigner les manifestants violents, le terme « casseur » collera vite à la peau de la nouvelle loi, puisque très rapidement on la désigne comme loi « anti-casseurs ». Le texte sera finalement abrogé en décembre 1981, mais le terme « casseur » est d’ores et déjà entré dans les mœurs langagières : il devient le mot-refuge dès qu’il y a manifestation de violence, comme le montrent par exemple les commentaires du conflit social majeur né en Lorraine au tournant de 1979, pour défendre la sidérurgie.

Le « casseur » est-il apolitique ?

A partir de là, le mot « casseur » resurgit dans l’actualité à la faveur des débordements de violence lors des manifestations, ou lors d’émeutes, comme en 2005 dans les banlieues. Le terme a ceci de pratique qu’il ne fait que décrire une action, celle de « casser », sans aller plus loin dans l’interprétation.

Depuis les années 1990, nombre de sociologues se sont penchés sur l’usage de ce mot, repris parfois à leur compte par les personnes qui sont affublées de cette étiquette. Réunir les manifestants violents sous la bannière de « casseurs » a pour effet de dépolitiser des gestes, qui, sans être toujours homogènes dans leur motivation, n’en sont pas moins fortement politiques. A regarder l’usage du terme, on peut remarquer qu’il est souvent associé à l’expression « en marge des manifestations », ce qui insiste encore plus sur le sous-entendu de la catégorie « casseurs »: il y aurait les bons manifestants, et les autres, les mauvais, les casseurs.

Cédric Moreau de Bellaing a par ailleurs montré comment le terme de casseur réunissait sous une même désignation deux groupes de population distincts : des jeunes issus des banlieues, et des militants anarchistes. Or, ils ont en commun, analyse le sociologue, de ne pas se sentir représentés par le principe de la délégation politique, soit par défaut, soit par refus de cette même délégation.

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Violence visible contre violence invisible ?

A l’arrivée, le recours au terme « casseur » entretient une focalisation sur la violence physique comme non-message et ignore la variété des postures face au passage à l’acte, notamment chez des personnes qui n’ont pas l’habitude de cette violence. Le mot casseur rend donc presque impossible l’analyse de mouvements où la spontanéité joue un rôle important, comme celui des « gilets jaunes ». 

Enfin, si on en revient au langage, le fait que le terme « casse » puisse se retourner et servir à désigner des décisions politiques – on parle en effet de « casse sociale » – , interroge in fine la hiérarchie des violences dans nos sociétés, entre violence visible et violence moins visible.

Bibliographie

Maurice Tournier,  Casseurs ou trublions ?. In: Mots, n°27, juin 1991. Laïc, laïque, laïcité, sous la direction de Etienne Balibar, Simone Bonnafous et Pierre Fiala.

Cédric Moreau de Bellaing, « Casse, politique et représentation dans la France contemporaine », Droit et cultures, 58, 2009

Ludivine Bantigny, « Aux origines du terme ‘casseur’ « , The Conversation.

Gwénola Ricordeau, « Pourquoi cassent-ils ? Présentation des discours et motivations des casseurs », Déviance et Société, vol. vol. 25, no. 2, 2001

Hugo Melchior, Quel est le vrai visage des « casseurs » ?, The Conversation, 2016.


Merci à France Culture
Source: https://www.franceculture.fr/histoire/du-casseur-de-pierres-au-manifestant-violent-la-fabrique-du-mot-casseur
Date de parution de l’article original: 21/12/2018
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=24981

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