France : Fantasmes sur le retour à la pure francité

 

 par Benabid Tahar*

   Depuis la nuit des temps, le racisme, la xénophobie, le fanatisme, l’extrémisme, le besoin de domination et autres sentiments de ce registre participent à façonner, moduler en certaines circonstances, les relations entre les humains, tant à l’échelle des individus que celle des groupes sociaux ou des nations.

Dans nos gènes sont inscrits des traits de caractère et des sentiments divers, allant du meilleur au pire, et vice-versa. Les actions et comportements «négatifs», de même que les «positifs», ne sont pas le propre d’une catégorie humaine spécifique. On ne peut croire par exemple que les milliers de citoyens ordinaires allemands, pour la plupart d’honnêtes gens dans leur vie quotidienne, qui applaudissaient Hitler étaient tous de nature mauvais et méchants. Pour leur malheur, l’endoctrinement pratiqué en ces temps par le Parti national socialiste allemand, avec virulence et grâce à une politique de propagande inouïe, les a jetés dans les bras du nazisme. En substance, il est évident que la prédominance au sein de la société d’un état d’esprit donné est liée à deux éléments principaux : d’une part, la nature du discours intellectuel et politique de l’époque et du lieu, et d’autre part, l’usage politique que l’on fait des valeurs nationales ou universelles, des idéologies et des religions. Bien entendu, le degré d’émancipation sociale, l’environnement socioculturel, le système politique ainsi que la situation économique, sont des facteurs à prendre en considération.

A différentes époques de l’histoire, des hommes politiques, des penseurs, des philosophes, des scientifiques, des prophètes, des religieux et autres grands esprits ont œuvré pour la promotion des valeurs humaines universelles de tolérance, de droits, de justice, etc. La révolution française de 1789 a donné naissance à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dont la communauté internationale s’est inspiré pour adopter, lors de l’Assemblée générale des Nations unies en 1948 à Paris, la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il est permis de dire que le siècle des lumières a apporté à la France et une bonne partie du monde des concepts révolutionnaires en termes de valeurs humaines universelles. Nonobstant leur application sélective, au bénéfice des plus forts, les idées qu’ils véhiculent ont pénétré les esprits dans de nombreux pays. Voltaire, Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Denis Diderot, Jean-Paul Sartre, Albert Camus et autres philosophes, penseurs et écrivains ont fait ‘’la grandeur intellectuelle » de la France, qui se targue depuis le XVIIIe siècle d’être le pays des lumières, comme aiment à le répéter certains. Les bâtisseurs de ce patrimoine intellectuel doivent de nos jours se retourner dans leurs tombes. En ce début du XXIe siècle, les lumières s’éteignent sur une France qui ne sait plus faire bon usage du riche héritage qu’ils lui ont légué. Manifestement, le repli sur une prétendue identité française unique et uniforme et le glissement vers la xénophobie gagnent du terrain à grandes enjambées. L’enlisement vers l’idéologie de la francité pure, un néonazisme à la française, semble s’accélérer.

Le brassage culturel enrichissant et l’universalisme tant défendus par de prestigieux intellectuels et adoptés par une bonne partie de la société française auraient-ils fait leur temps ? En tout cas, certains intellos et autres polémistes, «têtes verbeuses» dirions-nous, qui occupent à plein temps la scène politico-médiatique, l’entendent bien de cette oreille. Faisant fi des vérités historiques, empruntant des raccourcis invraisemblables, ils se confinent dans l’absurdité du dénigrement systématique et des interrogations oiseuses et tendancieuses. Des chaînes de télévision sont à longueur d’année saturées d’invités de marque déposée inscrite au registre du racisme primaire, qui sèment volontairement la confusion dans les esprits avec des vérités tronquées, mais surtout des contrevérités, exprimées par des réactions épidermiques vis-à-vis des communautés issues de l’immigration. Dans des scénarios bien orchestrés, des journalistes, comme Pascal Praud de Cnews, se prêtent avec leurs abonnés hôtes au jeu des ‘’questions-réponses-commentaires » révélateur, sans équivoque, d’une orientation idéologique partagée. Les habitués du plateau, en terrain conquis, ne s’encombrant d’aucune retenue, sont alors prolixes de réprimandes et de diatribes visant à vilipender les étrangers, musulmans en particulier. Toute honte bue, ils n’hésitent pas à ergoter des heures durant sur des vétilles, avancent des thèses improbables et sans valeur probatoire comme la colonisation de la France et le grand remplacement. A rebours du bon sens et des plus triviales des logiques, des dérapages racistes inadmissibles passent pour des positions osées et courageuses, des actes de bravoure. L’exaltation des sentiments xénophobes s’érige en patriotisme. Fatalement, le scandale est normalisé, l’invective est devenue une prestation politique de haute voltige et la stigmatisation un programme politique. C’est ce que certains politologues appellent élargissement, ou ajustement, de ‘’la fenêtre d’Overton », dite aussi ‘’fenêtre de discours ». Conçue par le juriste et politologue américain, Joseph P. Overton (1960-2003), cette idée est une sorte d’allégorie qui met un ensemble de politiques -idées, opinions et pratiques jugées raisonnables et acceptables par l’opinion publique- dans une fenêtre à travers de laquelle on peut s’exprimer sans risque de choquer grand monde ou provoquer l’indignation générale. Prosaïquement parlant, c’est la vulgate politico-médiatique. La fenêtre étant extensible, dès lors que l’on sait manipuler l’opinion publique, exploiter sa versatilité, le matraquage médiatique aidant, on peut tout y fourrer. C’est ainsi que le primat de la haine et du rejet de l’autre sur les nobles valeurs de l’amour de son prochain, de l’enrichissement mutuel et du vivre ensemble est entré dans l’ordre des choses pour les partisans et sympathisants d’Eric Zemmour, de plus en plus nombreux, et il est désormais toléré par l’opinion publique française. Les adeptes de cette idéologie, on ne peut plus extrémiste, refusent d’assumer l’histoire de la France; ils appellent à une société où la diversité serait une fausse note, une erreur historique qu’il convient de corriger.

Ils ne lésinent pas sur les moyens pour inoculer leur venin dans le corps social français. L’innommable Eric Zemmour est incontestablement le leader et le menon d’une horde ‘’d’extrémistes civilisés » aux commandes de l’hideuse compagne raciste menée contre les étrangers, victimes expiatoires dont le sacrifice serait le salut de la France. Ce sordide personnage fait partie de cette catégorie d’humains dont la haine de l’autre est le substrat de la raison d’être politique, voire l’élixir de bien-être et de longue vie. La coterie des Zemmouriens veut faire de ses inimitiés personnelles une aversion collective, socialisée, contre les étrangers. La nébuleuse xénophobe, effluve d’une idéologie haineuse pour qui le racisme supplée les valeurs humaines universelles, voit en lui le thaumaturge sauveur de la patrie.

C’est à leurs yeux une sorte de seigneur qui mène une croisade anti-immigrés, anti-noirs, anti-arabes, anti-islam et en prépare une contre les Chinois. Entré en politique par effraction, il joue le tout sur la fibre émotionnelle. Tel un moulin à paroles sans cesse répétées, puisées au même registre de l’anti-immigration et l’anti-islam, ses thèmes de prédilection, il met en exergue, avec exubérance, les sujets anxiogènes : insécurité, perte de l’identité française, islamisation de la société française, envahissement de la France, etc. Son succès médiatique l’a rendu outrecuidant à tel point qu’il ne connaît plus de limites. Sans la moindre gêne, il déclare : « L’inconscient musulman veut coloniser l’Occident ». Une totale aberration ! Un vrai délire ! Une telle énormité, venant d’un prétendu et prétentieux intellectuel, vous laisse pantois. Ce psychopathe invétéré n’est pourtant pas sans savoir que la situation des musulmans dans le monde, leur philosophie politique, voire leur état d’esprit, n’ont rien de colonisateurs. Certes, ils souhaitent voir le monde se convertir à l’islam, mais ils n’ont ni l’intention ni les moyens de le coloniser. On ne peut raisonnablement pas imaginer les musulmans nourrir une telle ambition, ni même y songer, face à un Occident autrement plus fort sur les plans économique, technologique et militaire. Du reste, pour recruter et mobiliser des troupes, Zemmour utilise une vieille recette : effrayer une partie des Français en agitant fallacieusement le spectre de la guerre civile et l’épouvantail de l’islam envahissant, tout en accusant sans cesse les immigrés et les Français d’origine non occidentale de tous les maux de la société française et de son déclin. Son corpus argumentaire, de banalité et méchanceté confondantes, est réfutable pour tout esprit sensé.

Pour masquer son cynique jeu, notre petit bonhomme, qui patauge dans la fange du racisme, fait dans la provocation acerbe, dans l’excès, dans la diatribe et autres outrances. En campagne électorale, sans être encore candidat, il multiplie les sorties médiatiques où il se complait à jouer à l’esprit, au grand intellectuel qui sait tout sur tout sujet, en prenant soin de saupoudrer son verbiage de citations pour impressionner la galerie et séduire une certaine catégorie sociale, prédisposée, par ignorance ou par paresse intellectuelle, à absorber tout ce qui émane du gourou polémiste. N’en déplaise à ses admirateurs, à part eux, personne n’est dupe de son jeu machiavélique. Lors de l’université d’été du LREM, le samedi 2 octobre 2021, Olivier Véran, ministre français des solidarités et de la santé, a qualifié cet énergumène ‘’d’aventurier du repli, du rejet, du racisme, qui cite des grands auteurs comme d’autres font de la prose, mais qui surtout, donne des boutons aux historiens ». Mieux encore, il le raille en ces termes : « Non Monsieur Zemmour, il ne suffit pas de citer Talleyrand (homme d’Etat et diplomate français; 1754-1838) toutes les trois phrases pour faire de vous un homme d’Etat ». D’une arrogance sans égale, Zemmour se voit tantôt en Napoléon conquérant, tantôt en de Gaulle garant de la grandeur de la France et par-dessus tout futur grand président, pareil à nul autre. Pour certains analystes et observateurs sérieux de la scène politique, il s’agit d’une prétention cocasse, sans lendemain, d’un polémiste obnubilé par son succès médiatique et qui n’a cure des conséquences de son acerbe et nauséabond discours.

Mais en politique, on n’est jamais à l’abri d’une surprise. D’ailleurs, notre héros est dans une bulle aux couleurs arc-en-ciel qui ne cesse de gonfler. Finira-t-elle par éclater ? Rien n’est sûr; même si c’est généralement le sort réservé aux personnes démesurément prétentieuses, comme nous l’enseigne la fable de La Fontaine : ‘’La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ». Dans une tribune au journal du Dimanche, le 24 octobre 2021, le maire de Nice, Christian Estrosi, a écrit : « Lorsque j’entends Eric Zemmour se réclamer de de Gaulle et affirmer qu’il reconstruit le RPR, je ne ris plus, c’est l’indignation qui me submerge (….). Zemmour n’est pas de Gaulle, c’est à peine sa rature ». Autoproclamé porte-parole de la nation française débarrassée des impuretés africaines, arabes et musulmanes, le nouveau maître à penser de l’extrême droite écrit en titre de son dernier ouvrage que ‘’La France n’a pas encore dit son dernier mot »; sous-entendu que par sa bouche cela se fera et par sa baguette magique le rêve se réalisera.

Et la France deviendra alors le pays de cocagne où les descendants des Gaulois seront parfaitement heureux et surtout maîtres absolus de leur cher pays, construit par leurs aïeux sans aucun apport extérieur. Le gourou explique à qui veut l’écouter que les richesses puisées par la force des armes dans les colonies, la main-d’œuvre bon marché importée en masse, sans parler du reste, ne sont que des fantasmes de sous-développés que la France a voulu civiliser, en vain. Et comme ces ingrats ont préféré recouvrir leur indépendance, en reniant les bienfaits de l’entreprise coloniale, ils n’ont qu’à rester chez eux, tranche-t-il. Au besoin, une immigration de premier choix, ‘’identitairement déconstruisable », francophile de préférence et assimilable, pourrait être tolérée, mais à faibles doses. Pour contrôler et bien surveiller ces gens-là, il faut restreindre leur nombre. Si ma mémoire ne m’abuse, le bougre est allé jusqu’à déclarer sur une chaîne de télévision qu’il aimait les étrangers, mais chez eux. Ce gourou de mauvais augure met tellement d’entrain à se construire la stature de bête noire de l’immigration que ses turpitudes les plus obscènes n’offusquent personne dans les rangs de ses partisans ou de ses sympathisants, même pas les intellectuels modérés parmi eux, si tant est qu’il en existe. C’est dire que les valeurs de la république des lumières sont sacrifiées sur l’autel de la xénophobie.

Analysé sous une autre optique que celle du phénomène de l’immigration, le discours de Zemmour fait beaucoup moins d’effet, convainc peu. Obsédé par une haine viscérale des Africains et des musulmans qu’il souhaite jeter hors de France, notre intello accorde un vague intérêt pour les vrais défis socioéconomiques qui touchent le quotidien de ses concitoyens dont il ambitionne de devenir président. Point de nouvelles idées, si ce n’est le réchauffement des vieilles recettes et thèses racistes comme le ‘’grand remplacement ». Idée qui a été popularisée dans les années 2000 par l’écrivain français Renaud Camus, militant de la droite identitaire et souverainiste, qui a écrit de nombreux textes à ce sujet. Il convient de rappeler que ce dernier a été, entre autres, condamné en 2014 pour provocation à la haine, suite à des propos tenus lors des assises internationales sur l’islamisation, en 2010, qualifiant les musulmans de « voyous » et de « colonisateurs ». Zemmour, lui aussi condamné pour les mêmes raisons en 2011 et en 2020, a repris à son compte la thèse de son prédécesseur et en a fait un thème central de son discours. Thème devenu au demeurant récurrent dans le débat politique et surmédiatisé. Comme projet social, il prône une France ethnique, où les positions et catégories sociales sont indexées à une appartenance religieuse ou communautaire et non au mérite et aux valeurs intrinsèques de chacun. En clair, au lieu d’œuvrer pour une France citoyenne où les égalités en droits et en devoirs sont consacrées, il appelle à la fracturation de la société et à la légalisation de la stigmatisation des communautés d’origine étrangère. Celles-ci sont sommées à l’assimilation et au reniement de leurs origines pour être acceptées, mais en qualité de citoyens de second ordre. Une approche séparatiste et raciste relevant d’un néonazisme ciblant les Arabo-Musulmans et les Africains. A cela, je voudrais opposer ici, en guise de réponse cinglante, les propos de la femme de lettres franco-sénégalaise, de notoriété internationale, Fatou Diome. S’exprimant sur le plateau de TV France 5, l’auguste dame répond à la question d’un journaliste: «Pour moi, les racistes, quelle que soit leur couleur, ce sont les mêmes ânes gris. Que ces ânes-là soient en Afrique ou en Europe ne change pas l’affaire (….). L’assignation identitaire c’est invalider l’aptitude de l’autre à se définir. Moi, je ne peux pas me définir sans vous parler de l’Afrique, et je ne peux pas me définir sans vous parler de la France. Que ça plaise ou non, c’est comme ça» !

En résumé, Zemmour mène depuis plusieurs années une guerre d’attrition aux valeurs héritées de la révolution française et du siècle des lumières, qui bannissent justement les idées qu’il porte et les thèses qu’il défend. Porté au pinacle par les médias dont il est devenu la coqueluche, il fait sans relâche violence à ces valeurs et compte bien leur porter le coup de grâce à l’occasion des élections présidentielles de 2022. Si guerre civile il y aura en France, comme le prédit et en prévient maître Zemmour, il en sera l’artisan par excellence. C’est à se demander d’ailleurs s’il ne souhaite pas la confrontation violente, qui fait en réalité partie de ses lugubres desseins. A propos des gens de son espèce, Albert Einstein disait : «Evitez les gens négatifs, ils ont toujours un problème pour chaque solution». Pauvre France ! Wait and see !


*Professeur – Ecole nationale supérieure de technologie


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