GILETS JAUNES, LES DATES CLÉS

Partie d’une pétition, la mobilisation des gilets jaunes a grandi sur les réseaux sociaux, gagné la France entière et s’est installée dans le temps. Retour sur les étapes décisives, de la genèse du mouvement jusqu’à aujourd’hui.

inverser l'ordre

20 DÉCEMBRE

Le domaine de Versailles fermé préventivement en vue de l’acte VI

Le domaine et le château de Versailles seront fermés «de manière préventive» le samedi à venir, en raison d’un projet de manifestation des gilets jaunes dans la ville, a annoncé la préfecture des Yvelines. Ce même jour, un gilet jaune de 61 ans est mort près d’Agen, renversé par un poids-lourd lors d’un rassemblement non loin de l’accès à l’autoroute A62. Il s’agit du neuvième décès lié aux gilets jaunes en un mois de mouvement. 18 DÉCEMBRE

Photo Lionel Bonaventure. AFP

L’exécutif remballe ses mesures vertes… avant de les maintenir

Matignon a d’abord annoncé la suppression de certaines mesures d’accompagnement promises par Edouard Philippe le 14 novembre. Pour finalement les maintenir face à la levée de boucliers de certains élus de la majorité. Lire notre article. 15 DÉCEMBRE

Photo Yann Castanier pour Libération

Acte V : une participation en net recul

Une mobilisation en baisse, face à un dispositif policier qui ne l’était pas : pour l’acte V, le mouvement des gilets jaunes a montré des signes d’essoufflement. Mais ceux qui avaient fait le déplacement étaient toujours aussi motivés. Libération les a rencontrés sur les Champs-Élysées, près de la gare Saint-Lazare ou encore à Bordeaux ou Lille. Sur les pancartes, une revendication de plus en plus présente est la création du RIC, le référendum d’initiative citoyenne. L’Intérieur a dénombré 33 500 manifestants en France. A Paris, on compte une centaine de gardes à vue. Voir aussi notre diaporama.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : à Paris, le soufflé (un peu) retombé 14 DÉCEMBRE

La France a «besoin de calme, d’ordre et de retrouver un fonctionnement normal», déclare Emmanuel Macron

Emmanuel Macron déclare à Bruxelles que la France a «besoin de calme, d’ordre et de retrouver un fonctionnement normal» à la veille d’une nouvelle journée de mobilisation des gilets jaunes. «J’ai apporté une réponse» aux demandes des gilets jaunes, a dit le chef de l’Etat à l’issue du sommet européen. «Le dialogue (…) ne se fait pas par l’occupation du domaine public et par des violences», selon lui.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : mesures et entourloupes à la loupe 13 DÉCEMBRE

Acte V : le gouvernement appelle à ne pas y aller, les gilets jaunes sont partagés

Le gouvernement n’a «pas décidé d’interdire les manifestations» des gilets jaunes qui se préparent à un acte V, mais leur demande «d’être raisonnables samedi et de ne pas aller manifester», quelques jours après l’attentat de Strasbourg. Certains gilets jaunes dits «modérés» jugent que «le temps du dialogue» est arrivé, d’autres se lassent. Tandis que d’autres figures appellent à pousuivre le mouvement. Les gilets jaunes sont «plus mobilisés que jamais», a assuré l’un d’eux, Maxime Nicolle, lors d’un point presse. A ses côtés se trouvaient Priscillia Ludosky, qui avait lancé la pétition contre la hausse des taxes sur les carburants à l’origine de la contestation, et une vingtaine d’autres gilets jaunes.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : le terrain se tâteLa CGT débordée par sa base sur l’idée d’une convergence 10 DÉCEMBRE

Photo Albert Facelly pour Libération

Macron sort son gilet de sauvetage

Une augmentation de 100 euros pour les salariés au smic, une prime de fin d’année défiscalisée au bon vouloir des patrons, la re-défiscalisation des heures supplémentaires, la suppression de la hausse de la CSG pour les retraités touchant moins de 2 000 euros de pension… Au cours d’une allocution télévisée, Emmanuel Macron a tenté de répondre à la colère sociale. Mais de nombreux gilets jaunes sont restés circonspects face aux annonces du Président.

Pour en savoir plus :Smic : mais d’où sortent ces «100 euros» ?Un président en quête de justesse sociale 8 DÉCEMBRE

Photo Ulrich Lebeuf. Myop pour Libération

Acte IV : l’engrenage de la violence

Malgré des appels au calme et un déploiement massif des forces de l’ordre, soutenues à Paris par des véhicules blindés, des heurts éclatent dans la capitale et partout en France, notamment à Bordeaux. Près de 2 000 personnes sont interpellées en France, dont plus de 1 700 placées en garde à vue. Les heurts font 264 blessés dont 39 parmi les forces de l’ordre, deux éborgnés et une main arrachée côté manifestants. Selon le ministère de l’Intérieur, 136 000 personnes ont défilé en France, dont 10 000 à Paris. Le changement de tactique des forces de l’ordre dans la capitale a produit des effets, mais le caractère plus dispersé de la révolte rend l’évaluation des dégâts très délicate. En fin de journée, Edouard Philippe déclare qu’il faut «retisser l’unité nationale» et qu’Emmanuel Macron proposera des «mesures» en ce sens. Revivre la journée heure par heure.

Pour en savoir plus :[Diaporama] Gilets jaunes, acte IV : ça passe et ça casseManifs du 8 décembre : de nombreux journalistes visés et blessés par la police 7 DÉCEMBRE

Photo SEVGI . SIPA

La vidéo de Mantes-la-Jolie attise la contestation chez les lycéens

Environ 400 établissements sont perturbés dans toute la France, dont 84 complètement bloqués. Une façon d’exprimer l’indignation, après la diffusion d’une vidéo tournée la veille à Mantes-la Jolie (Yvelines), où la police a interpellé 153 jeunes. En parallèle, des gilets jaunes dits «modérés», sont reçus à Matignon. Ils appellent à manifester pacifiquement et pas à Paris pour ne pas être assimilés à des «casseurs». 6 DÉCEMBRE

Une interpellation de lycéens à Mantes-la-Jolie devient le symbole des violences policières

Dans la soirée, une vidéo virale d’une interpellation de masse de lycéens de Mantes-la-Jolie(Yvelines), à genoux et les mains sur la tête, provoque un tollé. Les méthodes employées par la police sont vivement dénoncées, notamment à gauche. Notre reportage.

D’autres images de l’interpellation de dizaines de lycéens, aujourd’hui à Mantes-la-Jolie. pic.twitter.com/ghv8K91e7l— Violences Policières (@Obs_Violences) 6 décembre 2018

Pour en savoir plus :Que s’est-il passé pour que des jeunes s’agenouillent, entourés de policiers, à Mantes-la-Jolie ?Dans les lycées, le grand tohu-bahut 5 DÉCEMBRE

Hausses de taxes «annulées» en 2019

Emmanuel Macron fait savoir que les augmentations de taxes sur les carburants sont annulées pour 2019 s’il ne trouve pas les «bonnes solutions» sur le pouvoir d’achat lors de la concertation locale décidée pour répondre à la crise. Mais l’Elysée s’oppose au rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF).

Pour en savoir plus :L’exécutif face à un casse-tête budgétaire«Pause» ou «annulation» des hausses de taxes sur les carburants : à combien la facture ? 4 DÉCEMBRE

Photo Christophe Petit Tesson pour Libération

Trois annonces mais un acte IV en vue

Après trois semaines de contestations grandissantes, Edouard Philippe annonce finalement la suspension pour six mois de la hausse de la fiscalité sur les carburants et du durcissement du contrôle technique automobile, ainsi qu’un gel des tarifs du gaz et de l’électricité «durant l’hiver».Cette suspension pourrait se transformer en abandon si n’étaient pas trouvées des mesures «d’accompagnement justes et efficaces» lors d’une concertation locale menée jusqu’au 1er mars. Des annonces jugées insuffisantes par l’opposition. Des gilets jaunes appellent à poursuivre les actions, notamment à Paris.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : des concessions en rase campagneGilets jaunes : le jour où le macronisme a tangué 3 DÉCEMBRE

Edouard Philippe reçoit les chefs de partis

Le Premier ministre reçoit les chefs des partis politiques. Des représentants des gilets jaunes annoncent qu’il ne se rendront pas à une réunion prévue – finalement annulée – car certains ont reçu des menaces de mort. Porté par cette contestation, le mouvement lycéen contre les réformes dans l’Education nationale perturbe 188 lycées. Lire l’édition de Libération consacrée à cette nouvelle contestation.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : acculé, l’exécutif promet des «gestes de détente»Plus d’une centaine de lycées bloqués en France, des manifestations réprimées dans plusieurs villes 2 DÉCEMBRE

Réunion de crise à l’Elysée et pénuries de carburant

Revenu du G20 en Argentine, Emmanuel Macron convoque une réunion de crise à l’Elysée. A Marseille, une octogénaire meurt après avoir été blessée le samedi chez elle par des éléments d’une grenade lacrymogène en marge des incidents. Des blocages de routes et dépôts pétroliers se poursuivent, des pénuries de carburant apparaissent.

Pour en savoir plus :Référendum, dialogue ou Etats généraux, l’opposition réclame une réaction de l’exécutif 1ER DÉCEMBRE

Photo Yann Castanier. Hans Lucas

Acte III : samedi de guérilla

La troisième journée de mobilisation donne lieu à de multiples violences, surtout à Paris, où l’Arc de triomphe et plusieurs quartiers huppés sont le théâtre de scènes de guérilla urbaine. La journée mobilise officiellement 136 000 personnes en France, dont 8 000 à Paris, et fait 585 blessés. Dans la capitale, 370 manifestants sont mis en garde à vue. Une troisième personne meurt lors d’une collision avec un camion à Arles. L’accident est directement lié à un barrage de gilets jaunes. Le récit heure par heure de la journée par nos envoyés spéciaux. Loin des violences parisiennes, les gilets jaunes ont continué, forts d’un large soutien populaire, à occuper ronds-points et péages tout le week-end.

Pour en savoir plus :Macron pris dans les mailles des «gilets»Paris : émeutes inédites depuis 68 30 NOVEMBRE

Photo Marc Chaumeil pour Libération

La rencontre entre Philippe et les gilets jaunes tourne au fiasco

La veille de l’acte III de la mobilisation, la rencontre prévue entre l’exécutif et deux gilets jaunes a tourné au fiasco. «J’ai demandé à plusieurs reprises à ce que cet entretien soit filmé et retransmis en direct à la télévision, cela a été refusé», a déclaré à la presse Jason Herbert avant de repartir après quelques minutes d’un dialogue de sourds. Edouard Philippe s’est entretenu plus d’une heure avec un unique représentant. Ce jour-là, plusieurs lycées sont bloqués, à l’appel de l’Union nationale lycéenne.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : les contours flous d’une France à vif 29 NOVEMBRE

Un premier gilet jaune reçu à Matignon

Edouard Philippe a discrètement reçu un premier gilet jaune, Patrick de Perglas, parti à pied de Chalon-sur-Saône le 21 novembre pour porter ses revendications à Paris. Ce premier contact précède la rencontre prévue le lendemain avec deux des huit membres de la délégation, point d’orgue de deux jours de rencontres commencées pour dessiner la «grande concertation» locale de trois mois voulue par Emmanuel Macron.

Pour en savoir plus :Courtier, ex-journaliste, serveuse… Portraits des huit porte-parole des gilets jaunes 28 NOVEMBRE

Photo Adrienne Surprenant. Item pour Libération

Annick Girardin à la Réunion pour éteindre l’éruption sociale

Après une flambée de violences mélangeant malaise social ancien et revendications fiscales récentes, la ministre des Outre-Mer Annick Girardin joue la carte de la discussion avec des gilets jaunes loins d’être convaincus. Et qui refusent de lever les blocages.

Pour en savoir plus :A La Réunion, les gilets jaunes veulent «organiser la lutte sans être récupérés»A la Réunion, l’étincelle gilets jaunes embrase une situation sociale déjà tendue 27 NOVEMBRE

Photo Denis Allard pour Libération

Emmanuel Macron passe aux annonces

Lors de sa présentation de la stratégie française pour l’énergie et le climat, Emmanuel Macron annonce vouloir adapter la fiscalité des carburants aux fluctuations de prix. Contraint par la colère des gilets jaunes, le président de la République a voulu s’afficher pédagogue et à l’écoute, renvoyant à des concertations locales la charge de recueillir les demandes et d’y apporter des réponses. Le même jour, Francois de Rugy reçoit deux représentants des gilets jaunes, Priscillia Ludosky et Eric Drouet. Pas convaincus, ils appellent à une nouvelle manifestation le 1er décembre sur les Champs-Elysées.

Pour en savoir plus :Sur les carburants, Macron renfloue la taxe flottante 24 NOVEMBRE

Photo Denis Allard pour Libération

Acte II : deuxième samedi de mobilisation

Plusieurs milliers de manifestants s’opposent durement aux forces de l’ordre sur les Champs-Elysées, où des barricades ont été dressées. A Paris, les heurts font 24 blessés dont 5 côté forces de l’ordre, 101 personnes sont placées en garde à vue.  Sur l’ensemble du territoire, l’acte 2 a rassemblé 166 000, dont 8 000 à Paris selon la police, et 630 personnes ont été placées en garde à vue. Revivre la journée heure par heure.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : à l’Intérieur, le baptême du bleu Castaner[Témoignages] Blessés des Champs-Elysées : les grenades de trop 20 NOVEMBRE

Castaner déplore la «dérive totale» du mouvement et instaure un couvre-feu partiel à la Réunion

Le nouveau ministre de l’Intérieur Christophe Castaner dénonce la «radicalisation» et la «dérive totale» du mouvement. En quatre jours, l’agitation, qui exprime désormais une colère sociale plus large, a fait 530 blessés et entraîné une deuxième mort accidentelle. La Réunion est secouée par une flambée de violence, due notamment à de jeunes casseurs. Un couvre-feu partiel est instauré sur l’île, pour cinq jours. 18 NOVEMBRE

Edouard Philippe veut «tenir» son cap

Alors que la mobilisation se poursuit par endroits, le Premier ministre Edouard Philippe assure : «Le cap que nous avons fixé, il est bon et nous allons le tenir».

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : les députés LREM veulent garder l’essence de la mesure 17 NOVEMBRE

Photo Laurent Carré pour Libération

Acte I : organisation d’un blocage national

La première journée de blocage des routes, autoroutes et dépôts pétroliers rassemble officiellement à travers la France près de 300 000 manifestants. Un chiffre à prendre avec des pincettes. Ce samedi de mobilisation a commencé par un drame : une manifestante est morteaprès avoir été percutée par une voiture dont la conductrice aurait paniqué. On déplore aussi 227 blessés, dont sept grave, et 227 personnes sont placées en garde à vue.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : l’exécutif cherche la bretelle de sortieTaxe carbone : «Politiques environnementales et sociales sont encore pensées séparément» 24 OCTOBRE

Le symbole du gilet jaune apparaît sur un tableau de bord

Ghislain Coutard, un Narbonnais de 36 ans, se filme dans son véhicule et appelle les automobilistes à déposer un gilet jaune devant leur pare-brise pour monter leur motivation à aller manifester le 17 novembre. Quelques jours avant, deux chauffeurs routiers trentenaires originaires de Seine-et-Marne ont lancé l’idée d’une action le 17 novembre en créant un événement «Blocage national contre la hausse du carburant» sur Facebook. Des milliers de personnes se disent rapidement intéressées ou participantes.

Pour en savoir plus :Hausse du prix de l’essence: qui est à l’origine du mouvement du 17 novembre ? 21 OCTOBRE

Capture d’écran de l’événement Facebook.

Un événement Facebook appelle au blocage le 17 novembre

Eric Drouet, un chauffeur routier de Seine-et-Marne, lance un appel à bloquer le boulevard périphérique et les rues de Paris le 17 novembre. Avec l’idée, pour les manifestants, de «se réunir ensuite devant l’Elysée». L’événement, lancé sous le nom de «Blocage national contre la hausse du carburant» sur Facebook, a été massivement partagé depuis et dupliqué un peu partout dans des versions régionales.

Pour en savoir plus :Gilets jaunes : un mouvement aux coutures opaques 18 OCTOBRE

Une vidéo dénonçant la traque aux conducteurs devient virale

Inconnue à l’époque, Jacline Mouraud publie une vidéo sur Facebook pour exprimer son ras-le-bol. Elle dénonce la hausse du prix du diesel, la multiplication du nombre de radars ou encore les projet de péages à l’entrée des grandes villes. Elle comptabilise aujourd’hui 6 millions de vues. L’accordéoniste et hypnothérapeute bretonne est depuis devenue une des figures du mouvement et fait le tour des plateaux télé. 29 MAI

Lancement de la pétition à l’origine du mouvement

Priscillia Ludosky, auto-entrepreneuse résidant à Savigny-le-Temple en Seine-et-Marne, lance une pétition en ligne sur change.org intitulée «Pour une baisse des prix du carburant à la pompe !». Elle n’appelle cependant pas à une mobilisation dans les rues, encore moins avec des gilets jaunes. En octobre, elle atteint 12 000 signatures, ce qui lui vaut un début de médiatisation. La barre du million de signatures a été dépassée fin novembre. JANVIER

Un gilet jaune précoce dans la manifestation «Colère 24», le 27 janvier 2018. Capture France 3 Périgord.

La Préhistoire des gilets jaunes

Et si le mouvement des gilets jaunes avait débuté en janvier ? On peut au moins en trouver les prémisces lors de l’opposition à la limitation à 80 km/h qui dessinait un cahier de doléances de la France oubliée. Tout est parti d’un groupe Facebook «Vous en avez marre ? C’est maintenant !!», lancé le 12 janvier. Puis, un appel à sortir dans la rue et bloquer des ronds-points est lancé pour le 27 janvier dans toute la France. Ce jour-là, dans la foule manifestant à Périgueux, quelques personnes portent des gilets jaunes avec des slogans écrits dans le dos.

Pour en savoir plus :Comment les gilets jaunes sont nés en janvier sur un rond point de Dordogne

CHRONIQUE

Comment les gilets jaunes sont nés en janvier sur un rond point de Dordogne

Par Vincent Glad, auteur du blog l’An 2000 sur liberation.fr — 14 décembre 2018 à 07:50

Un gilet jaune précoce dans la manifestation «Colère 24», le 27 janvier 2018. Capture France 3 Périgord.
Un gilet jaune précoce dans la manifestation «Colère 24», le 27 janvier 2018. Capture France 3 Périgord. DR 

Début 2018, le mouvement «Colère», né sur Facebook en opposition à la limitation à 80 km/h, avait lui aussi fini par fédérer des revendications disparates qui dessinaient un cahier de doléances de la France oubliée.

  •   Comment les gilets jaunes sont nés en janvier sur un rond point de Dordogne

27 janvier 2018. Un curieux cortège s’empare des rues de Périgueux. 250 personnes se dirigent vers la préfecture, sous la bannière de «Colère 24», le nom de leur groupe Facebook. Ils demandent le retrait de la limitation kilométrique à 80 km/h, mais protestent également contre la vie chère, la hausse de la CSG et les taxes liées à l’automobile (péages, essence…).

Dans la foule, quelques personnes portent des gilets jaunes avec des slogans écrits dans le dos. Les «coléreux» ne se contentent pas de défiler, ils organisent aussi des opérations escargots sur des axes routiers et bloquent la circulation sur des rond-points autour de Périgueux, arrêtant chaque véhicule une quinzaine de minutes.

Si le mouvement «Colère» est parti de Périgueux, ce n’est pas la seule ville mobilisée ce jour-là. Des opérations similaires sont menées dans de nombreuses autres villes de France : 2 000 personnes à Bordeaux, 2 000 à Mâcon, 500 à Dijon, 300 à Chaumont, 300 à Blois ou encore 300 à Cherbourg, selon un décompte de l’AFP. La presse nationale réduit la mobilisation à un mouvement de «motards» opposés aux 80 km/h, sans voir que la colère est déjà bien plus large que cette simple mesure. Sans le savoir, ces milliers de personnes descendues dans les rues de France viennent d’inventer les gilets jaunes.

Tout est parti d’un groupe Facebook «Vous en avez marre ? C’est maintenant !!», lancé le 12 janvier par un maçon de Périgueux, Leandro Antonio Nogueira, pour protester contre la limitation à 80 km/h. Le groupe prend très vite de l’ampleur et les admins lancent trois jours plus tard des groupes par département : «Colère 04», «Colère 29» ou «Colère 73». Deux semaines plus tard, ils sont déjà 80 000 inscrits sur ces groupes locaux. Jean Lassalle et des proches de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon contactent Nogueira, qui ne donne pas suite.

Mathieu Large et Leandro Antonio Nogueira, les deux fondateurs du mouvement «Colère», le 27 janvier à Périgueux. Capture France 3 Périgord.

Un appel à sortir dans la rue et bloquer des ronds-points est lancé pour le 27 janvier dans toute la France. Nogueira lui-même est surpris par le relatif succès de la mobilisation : «Je ne m’attendais pas à voir tant de monde dehors. Quand on a été à la préfecture déclarer la manifestation, ils nous ont pris pour des rigolos, ils pensaient qu’il y aurait juste 5 personnes dans la rue.» Les gilets jaunes n’existent pas encore et, en la matière, l’expérience qui fait jurisprudence pour les préfets est celle des apéros Facebook de 2010. Un truc de petits rigolos. Pas de quoi faire trembler le gouvernement.

Tout ce qui a fait le succès des gilets jaunes est déjà présent dans Colère. La même étincelle qui lance le mouvement : les 80km/h, avant la question des taxes sur l’essence. Le même ras-le-bol des taxes en général. La même agrégation de revendications disparates qui dessinent un cahier de doléances de la France oubliée. La même technique pour se faire entendre : bloquer les ronds-points le samedi, jour de repos des travailleurs. Le même refus de toute récupération politique. Le même slogan qu’on commence déjà à entendre dans les cortèges : «Macron démission !» (et ce, même si Edouard Philippe était en pointe sur les limitations de vitesse). Et, enfin, la même organisation grâce à des groupes Facebook nationaux et locaux.

Point de départ

C’est dans la conversation Facebook que s’est élaborée la doctrine du mouvement. «J’avais créé Colère uniquement pour les 80 km/h, raconte Nogueira. Puis c’est devenu plus large parce qu’il y a eu les retraités, les vaccins obligatoires et plein d’autres revendications qui se sont progressivement greffées dessus. J’ai laissé les gens ajouter toutes leurs demandes et ça a donné ce mouvement qui brassait bien plus large que la question de départ.»

La lutte contre la limitation de vitesse imposée par Paris glisse rapidement vers la question plus large des taxes. Les 80 km/h sont vus avant tout comme une manière de prendre l’argent au bon citoyen, devenu une «vache à lait». L’immense erreur du gouvernement est de ne pas avoir vu que cette question des 80 km/h était bien plus qu’un enjeu de sécurité routière, mais le point de départ d’une potentielle jacquerie fiscale.

Le succès de la première journée de mobilisation va donner aux «coléreux» les mêmes idées de révolte que les gilets jaunes. Grâce à Facebook, ces personnes, qui se croisent mais ne se parlent pas forcément, se retrouvent ensemble dans la rue et trouvent un nouvel espace de délibération politique. L’élite qui ne les a jamais «pris au sérieux» va maintenant se rendre compte de leur force : «Le petit peuple se lèvera encore.» Dans un commentaire Facebook posté en janvier, on peut lire : «Tous à l’Elysée, avec masque à gaz pour éviter les lacrymogènes, pas de violence sur les flics, comme ça, s’ils viennent frapper, c’est eux qui sont en tort.»

Les coléreux vont ressortir dans la rue le 17 février, puis de manière plus marginale en mars et en avril. C’est un échec : le pays n’est pas bloqué par ces manifestations dont seule la presse régionale parle. Le gouvernement, totalement sourd, ne revient pas sur les 80 km/h. Il faut dire que Colère a pris un gros coup sur la tête le 9 février, quand son créateur Leandro Antonio Nogueira est arrêté par les forces de l’ordre et envoyé en prison pour de vieilles histoires qui ressurgissent soudainement. Il fera trois mois de prison. «Ça a mis une claque au groupe, raconte Nogueira. Les gens ont eu peur des réactions des autorités. Et derrière, on a eu du mal à continuer parce qu’il n’y avait plus d’organisateurs dans les groupes locaux.»

Surtout, les coléreux étaient gilets jaunes before it was cool«Ce n’était peut-être pas la bonne période, reconnaît Nogueira. Macron n’était pas encore si détesté, il n’avait pas encore enchaîné autant de mesures impopulaires. Même si notre slogan était déjà « Macron démission ».»

Le mouvement Colère s’éteint progressivement mais va renaître de manière inattendue en octobre, quand Eric Drouet, un routier de Seine-et-Marne, lance un évènement Facebook pour bloquer la France le 17 novembre afin de protester contre les taxes sur le carburant. Les groupes Colère se réveillent sur le réseau social et se transforment en gilets jaunes. C’est Buzzfeed US qui le premier a vu cette filiation. «Moi je ne voulais pas trop dire que c’est parti de Colère, explique Nogueira quand on lui pose la question. Mais si vous regardez les gilets jaunes, ce sont souvent d’anciens coléreux. Dans certains départements, comme la Dordogne ou la Corrèze, tous les gilets jaunes sont des anciens de Colère.»Vincent Glad auteur du blog l’An 2000 sur liberation.fr

Des chercheurs ont analysé les revendications des gilets jaunes, qu’en ressort-il ?

Par Olivier Monod 13 décembre 2018 à 14:38

Retraites, CSG, défense du service public... A Nice, certains manifestants ne sont pas concernés par la hausse du prix des carburants, mais viennent défendre d'autres revendications.
Retraites, CSG, défense du service public… A Nice, certains manifestants ne sont pas concernés par la hausse du prix des carburants, mais viennent défendre d’autres revendications. Photo Laurent Carré pour Libération 

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En analysant le champs lexical des prises de position dans certaines discussions sur les réseaux sociaux, des chercheurs toulousains ont vu émerger un corpus cohérent de revendications au premier rang desquels le rétablissement de l’ISF et la mise en place du RIC.

Question posée par le 12/12/2018

Bonjour,

Nous avons reformulé votre question qui était : «J’ai lu dans un article de libéqu’un collectif de chercheurs a publié une recherche sur les revendications des gilets jaunes. Quelle est cette étude? Où peut-on la trouver?»

Le rapport dont parle cet article de Libération est le fruit du travail d’une équipedu Laboratoire d’Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales de Toulouse intitulé «Les Gilets Jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes» et publié le 26 novembre 2018 (ici en pdf).

Les auteurs, Brigitte Sebbah, Lucie Loubère, Natacha Souillard, Laurent Thiong-Kay, Nikos Smyrnaios, ont récidivé le 7 décembre avec un autre rapport intitulé «Les Gilets jaunes se font une place dans les médias et l’agenda politique» (ici en pdf).

Que sont ces rapports ?

Ces études sont des analyses sémantiques des discours sur les gilets jaunes dans la presse et des discours des gilets jaunes sur les réseaux sociaux. Dans le premier rapport, les chercheurs se sont intéressés aux textes de 10 journaux (Aujourd’hui en France – Le Parisien, La Correspondance économique, La Croix, La Tribune, L’Agefi, Le Figaro, Le Monde, Les Echos, L’Humanité, Libération), mais aussi aux 56 673 commentaires apposés sur la pétition en ligne de Priscillia Ludosky, aux 29 188 commentaires collectés dans le groupe «Manifestations du 17 novembre Cantal 15» et enfin aux 2 171 744 tweets contenant les hashtags #17 novembre, #blocage17novembre et #giletsJaunes du 16 novembre à minuit au 24 novembre à 20h00.

Le deuxième rapport s’intéresse aux mêmes journaux du 30 novembre au 5 décembre 2018, aux 37 251 posts et commentaires publiés sur le groupe «France en colère» du 2 au 5 décembre 2018 et aux 422 250 tweets originaux comportant les termes «gilets jaunes» entre le 30 novembre et le 4 décembre 2018.

Sur ces textes, les chercheurs ont fait émerger des catégories de phrases ayant un champ lexical proche. Ainsi, il y a les phrases qui expriment la colère, celles qui parlent d’inégalité sociale et de pouvoir d’achat, celles qui évoquent la violence, etc.

Ces études permettent de voir beaucoup de choses : les différences de traitement médiatique entre les médias, les utilisations des différents réseaux sociaux, ou encore les revendications des gilets jaunes.

Quelles revendications ?

Votre question porte sur les revendications des gilets jaunes et cela tombe bien, sur ce sujet «nos résultats sont solides car nos deux rapports s’accordent et les 2 arènes numériques (Twitter et Facebook) concordent», affirme Brigitte Sebbah, co-auteure des études.

La conclusion du premier rapport sur le sujet était la suivante.

«Le répertoire de revendications dont les contours semblaient imprécis, voire flous, trouve ici une consistance dans nos résultats. Les questions de l’inégalité sociale et fiscale et du manque de légitimité de ce gouvernement laissent entrevoir une convergence des objets de contestation et sont étayées, argumentés et brandis pour embrasser à la fois les mesures fiscales à l’avantage des «riches», l’absence d’infrastructures et de transports en zone rurale, la question de la transition écologique comme non réellement prise en charge par le gouvernement, la rémunération injuste des élus, la baisse du pouvoir d’achat, la baisse de la rémunération des élus, le rétablissement de l’ISF, l’augmentation du SMIC de 15%, la revalorisation des retraites, la création de taxes pour les gros pollueurs (pétroliers, bateaux de croisière), etc.»

La conclusion du deuxième rapport est la suivante.

«Ce sont les paroles présentes dans les arènes numériques que notre étude a tenté d’investiguer et elle met au jour deux pôles assez homogènes et politiques: des revendications « doléances » ou contre-propositions adressées au gouvernement et principalement à Emmanuel Macron qui apparaît comme leur véritable interlocuteur, et des revendications institutionnelles, liées à la participation des citoyens à la prise de décision adressées au peuple et à la classe politique pour un changement structurel et politique de nos modes de gouvernance actuels.»

Brigitte Sebbah commente pour CheckNews. «Les revendications sont beaucoup plus cohérentes qu’attendues. Elles ont tendance à s’étoffer au fur et à mesure du mouvement. En tête, on trouve le retour de l’ISF et la mise en place d’un référendum d’initiative citoyenne. Le mouvement souhaite rester apolitique et les tentatives de récupération ou les discours racistes restent à la marge».

Limites

Les résultats d’une recherche menée en un temps si court sont plus des pistes de réflexions «que de réelles conclusions», comme le précise le premier rapport. Le principal biais est de s’intéresser aux discours publics sur les réseaux sociaux. Les chercheurs n’ont donc pas accès aux personnes qui ne s’expriment pas sur les réseaux sociaux ni aux groupes privés qui jouent un rôle important dans la structuration du mouvement.

Un autre rapport de recherche, piloté par des chercheuses du Centre Emile-Durkheim à Bordeaux livre une analyse basée sur une enquête de terrain auprès de 166 personnes. Ici l’échantillon est beaucoup plus faible mais il touche des personnes qui ne s’expriment pas nécessairement sur les réseaux sociaux. Le biais est donc différent. Les résultats publiés sur Le Monde offrent un point de vue intéressant sur le profil des gilets jaunes et sur leurs motivations.

Au rang des revendications, les conclusions de cette enquête sont cohérentes avec celles des chercheurs toulousains. En effet, «les deux principales motivations des personnes mobilisées apparaissent comme étant une plus grande justice sociale et la demande d’écoute de la part du pouvoir». Par ailleurs, «la demande de réformes institutionnelles» a émergé et est montée en puissance entre le 24 novembre et le 1er décembre. Enfin, «seulement 2 des 166 personnes interrogées ont mentionné la gestion de l’immigration dans leurs réponses».

CordialementOlivier Monod

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