Roman : « GRANDE TERRE, TOUR A » de Kadour Naïmi – partie IV, chap. 12-13

La Tribune Diplomatique Internationale publie ce roman quotidiennement en chapitres                                                       depuis  le 21 décembre

 

 

 

 

 

12. Secret

Alors, Zahra s’approche lentement de son petit frère. Abderrahmane  apparaît plus jeune que ses dix-sept ans, à cause de son corps petit et frêle. Il semble un moineau sans défense, toutefois capable de s’envoler subitement, d’un vigoureux battement de ses petites mais puissantes ailes. Ce frère a la beauté de sa sœur, notamment des yeux d’une brillance ensorcelante. « Ah ! s’exclament parfois les voisines qui le regardent. Toi, tu feras souffrir beaucoup de femmes ! » Lui rougit, baisse les yeux et  s’éloigne rapidement. Zahra aime en lui la bonté de son caractère, sa gentillesse avec toutes les personnes rencontrées, en particulier les enfants de son âge ou plus petits, sans défense. En outre, plus d’une fois, il s’est scandalisé en voyant les mauvais traitements causés à Saïd par des garnements. Abderrahmane ne réagissait pas, connaissant sa faiblesse physique et la méchanceté des agresseurs. « Il est comme moi ! estime Zahra. La souffrance ne l’a pas rendu méchant, comme tellement d’autres ; au contraire, il en est devenu compatissant, par je ne sais quel miracle ! » C’est dire l’amour que la sœur éprouve pour son jeune frère.

– Abderrahmane ! lui murmure-t-elle avec sa plus tendre affection. Le moment est venu de parler ensemble.

Totalement surpris, il demande :

– Parler de quoi ?!

– J’ai entendu la conversation entre toi et quelqu’un d’autre, quand vous étiez dehors, tout près de la fenêtre de notre maison. Tu as demandé « Combien ? », et le type t’a répondu : « Je te le dirai quand tu seras décidé. »… Alors, décidé à faire quoi ?

Abderrahmane, très troublé et désorienté, fixe le regard sur celui de sa sœur, et demeure silencieux, méfiant.

– Je suis ta sœur ! souligne Zahra, avec le plus de délicatesse possible. Ta grande sœur !… Et tu sais combien je t’aime, mais, aussi, combien je suis responsable de toi, de ta vie, tant que tu n’as pas atteint ta majorité… Alors, dis-moi, qu’est-ce que tu projettes de faire ?

Le presque enfant demeure sur ses gardes, la bouche cousue.

– Abderrahmane ! insiste la sœur. Fais-moi confiance ! Cela restera entre nous deux. Ni ma mère ni mon père ne le sauront… Je sais que tu as des problèmes et que tu souffres sans rien dire. Et je sais que tu es courageux. Mais j’ai peur pour toi, peur de te voir tomber dans un piège… Alors, s’il te plaît, dis-moi ce que tu as en tête, ce que tu as l’intention de faire.

Demeurant silencieux et rigide, le frère baisse les yeux vers le sol.

– Non ! Regarde-moi dans les yeux ! le prie Zahra, avec tendresse.

Avec douceur, elle met sa main sous le menton de son frère et, délicatement, lui redresse la tête ; il reste les yeux baissés.

– S’il te plaît, insiste Zahra, regarde-moi ! Fais-moi confiance ! Je suis ta sœur ! Et tu sais combien je t’aime !

Brusquement, Abderrahmane se lève :

– Je vais dormir.

Elle le retient avec fermeté par la main :

– Non ! le supplie-t-elle. Reste encore un moment !

En laissant sa main tenue par celle de sa sœur, le cadet décharge la tension qui le torture :

– Que veux-tu savoir ? lance-t-il nerveusement. Que je n’ai pas trouvé de travail ?… Tu le sais. Que je ne peux pas m’engager ni dans la police, ni dans l’armée, ni dans un service de sécurité privé, parce que je suis trop jeune ?… Tu le sais. Que je n’aime pas faire partie d’un gang de vendeurs de drogue, de voleurs ou d’assassins ?… Tu le sais. Que je ne peux  pas émigrer légalement ?… Tu le sais. Que je n’accepte pas de passer mes journées appuyé sur un mur dans la rue ?… Tu le sais. Que je ne supporte pas de crever jour après jour, de faim, d’humiliation et de désespoir ?… Tu le sais.  Alors, que veux-tu savoir d’autre ?

– Ce que tu projettes de faire.

– Laisse-moi aller dormir. J’en ai besoin !

– Pourquoi ne veux-tu pas me le dire, persiste Zahra, encore plus suppliante.

– Parce que je dois encore y réfléchir, je n’ai pas encore pris la décision.

– Mais, s’obstine la sœur, dis-moi au moins de quoi il s’agit.

– Non ! répond fermement Abderrahmane. Je le dirai quand je le déciderai.

Il détache brusquement sa main de celle de sa sœur, et quitte le salon.

Zahra en reste très consternée : « Je dois absolument connaître son secret. »

 

13. L’importance des deux mains

Un soir, à l’hôpital, Karim et quatre autres collègues, dont Fatma, médecin, sont réunis dans le petit local de leur section syndicale. Ils discutent de la grève des étudiants en médecine.

– Nous devons faire quelque chose pour eux, déclare Fatma avec véhémence, leur témoigner notre solidarité. Il nous faut les contacter directement, et leur demander ce qu’ils voudraient qu’on fasse en leur faveur. Vous le savez bien, « une seule main ne peut pas applaudir[1] ». Il ne faut pas qu’ils restent seuls, isolés, face aux autorités. La force de ces dernières vient uniquement de notre division. Si le peuple réussit à s’unir, aucun organisme de répression ne parviendra à le dominer. Toute la tragédie de notre peuple est là : sa division. Et ce n’est pas sa faute, mais celle des personnes censées disposer du savoir pour aider le peuple à comprendre où se trouvent ses intérêts, et comment les défendre.

Elle s’interrompt un instant, pour se rendre compte du résultat de son discours sur les auditeurs. Satisfaite, elle ajoute :

– Le peuple, c’est nous aussi qui sommes ici ! Et, nous, nous avons eu la chance d’avoir un minimum d’instruction ; donc, à nous de trouver comment  défendre nos intérêts. Ils sont, je le répète, ceux du peuple !

Les autres écoutent ces propos avec une extrême attention. Karim est fier d’avoir convaincue Fatma d’assister à la réunion.

Elle avait découvert que durant les permanences de nuit, il lisait. Elle lui demanda des informations sur les livres. Il les donna. Fatma aimait lire. « Je suis curieuse de tout ! » affirma-t-elle, toute contente. Alors, Karim lui prêta, l’un après l’autre, le livre sur l’histoire des soviets russes, puis celui sur les collectivités sociales espagnoles.

Karim constate à présent l’utilité de ces lectures par sa collègue. « Il faut, se dit-il, que je trouve le moyen de faire lire ces livres par tous ceux qui sont maintenant ici, et même d’autres. Sans oublier les femmes, elles sont d’une importance fondamentale !… Étant plus dominées que les hommes, si elles se réveillent, elles seront plus conséquentes et plus résolues qu’eux… Les autorités peuvent interdire la liberté de parler, de s’associer, de manifester, mais pas celle de lire, surtout en cette époque d’internet où on peut les trouver gratuitement. La liberté de lire les livres adéquats sera suivie par celle de s’exprimer, d’une manière ou d’une autre. La preuve : Fatma, maintenant. »

– Qui veut, alors, demande Fatma, aller prendre contact avec les grévistes ?

Les autres se consultent du regard, sans répondre.

– Eh bien, je me propose, si vous êtes d’accord ! dit-elle.

– Les grévistes sont des étudiants, des jeunes ! note un collègue d’une soixantaine d’années.

– Et alors ? réplique Fatma.

L’objecteur sourit amicalement, puis :

– N’est-ce pas mieux de leur envoyer une personne proche de leur âge, par exemple Karim ?

Fatma sourit à son tour, puis :

– Ah ! Parce que j’ai une trentaine d’années passées !… Voilà encore un motif de notre division : entre ce qu’on appelle les jeunes et les adultes. Au contraire, il faut que ces deux catégories s’unissent, que les vieux fournissent le fruit de leur expérience, et les jeunes celui de leur enthousiasme, les deux unis par l’espérance. Et n’écoutons pas, d’une part, les jeunes qui croient que la vieillesse est signe de déchéance, ni les vieux qui déclarent que leur génération a « fait ce qu’elle a pu », et délèguent le reste à ce qu’ils appellent la « nouvelle génération ». Tout cela est une grave erreur dont nous payons tous, jeunes et vieux, le prix !

Tous les auditeurs applaudissent. Ensuite, l’un des présents lance :

– Eh bien, Fatma !… Là, tu nous surprend !… On te découvre !

Elle indique fièrement Karim :

– C’est son mérite !… J’étais dans l’obscurité, et il m’a aidé à la dissiper.

– En faisant quoi ? Un miracle ?! interroge celui qui vient de faire son éloge.

– Oui, un miracle, on peut le dire.

– Lequel ?

Elle regarde Karim :

– À toi de le dire.

– Je lui ai simplement, explique-t-il, prêté deux petits livres à lire.

– Alors, dit l’homme, prête-les à moi aussi.

– Volontiers !… Quand Fatma me les rendra. Ou, plutôt…

Il se tourne vers elle :

– … donne-les directement à lui.

– Moi, aussi, je me mets sur la liste, déclare un autre.

– Moi, aussi ! ajoute un troisième.

– Alors, c’est vraiment bien ! Ainsi, nous pourrons en parler ici, échanger nos idées, les éclaircir.

– En effet ! acquiesce Fatma. Agir, c’est bien ! Mais sans idées claires, c’est comme marcher dans le noir, sans lumière.

Karim est au comble de la joie. Jamais il n’avait songé ni espéré un tel résultat. Il ne résiste pas à communiquer ses pensées :

– Voilà comment nous découvrons l’utilité de se rencontrer, de se parler, de s’unir !… Et voilà pourquoi nos dominateurs nous en empêchent. Ils veulent nous maintenir dans la pire des conditions : l’isolement, cause de désarroi et de résignation.

Un des présents, qui était resté silencieux, intervient :

– C’est vrai, admet-il. Mais le plus difficile est de convaincre les dominés qu’ils ne se battront pas pour se voir, encore une fois, dominés par une nouvelle caste, comme c’est le cas depuis l’indépendance.

– Tu as parfaitement raison, confirme Fatma. Je le sais par expérience personnelle. Longtemps, j’ai hésité avant de vous rejoindre à la section syndicale. C’est parce que j’avais peur d’être manipulée pour servir la carrière d’autres individus. C’est en lisant les livres que m’a prêtés Karim, puis en le connaissant suffisamment, que j’ai commencé à avoir confiance. Dans ces livres, j’ai appris comment agir pour éviter d’être la victime d’arrivistes et de carriéristes s’érigeant en chefs. C’est cette assurance qui m’a persuadée d’être avec vous, ici.

Elle s’enthousiasme :

– Frères !… Il faut que vous les lisiez tous, ces livres ! Et que chaque membre nouveau de notre syndicat les lise ! Et encourager à leur lecture toutes et tous les travailleurs d’ici et d’ailleurs !… Ce n’est pas du tout par hasard que ces livres ne sont pas connus, sont occultés par tous ceux qui veulent jouer au chef pour se faire une carrière ! Je dis même plus : il faut qu’on trouve le moyen  de traduire ces livres en notre langue, je veux dire en  arabe parlé, et les lire sur des supports audio afin que les gens du peuple les écoutent !

– Quelle idée ! s’exclame l’un des présents. Comment tu l’as eue ?

– Des salafistes. Ne produisent-ils pas des cd audio où ils prêchent leurs idées pour les propager dans le peuple, et cela en arabe parlé ?… Alors, qu’attendons-nous pour faire de même, avec nos idées, à nous ?

– C’est vrai ! acquiesce l’homme qui l’a interpellée.

Il se tourne vers ses camarades, et ajoute :

– Quand les femmes se mettent dans la lutte, elles sont plus productives, plus radicales que les hommes !… Alors, applaudissons Fatma !

Tous battent des mains en signe d’admiration pour elle.

Fatma se calme, et conclut :

– Bon ! Excusez-moi si j’ai trop parlé. Maintenant, nous devons décider comment et quand contacter les grévistes. Et rappelez-vous ce que j’ai appris dans ces fameux livres : je ne suis que votre mandataire, et ne le serais que tant que je me limite à exprimer vos revendications, sans jamais outrepasser mes prérogatives. Autrement, vous devez me rappeler à la mission que vous m’aviez confiée et, si vous le jugez nécessaire, choisir un autre mandataire, mieux représentatif du groupe.

Tous l’applaudissent avec chaleur.

A suivre …


[1]    Proverbe.


 

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