Chine / Le défilé militaire du 70e anniversaire de la République populaire : un révélateur de la puissance stratégique chinoise

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Le 1er octobre 2019, le 70e anniversaire de la République populaire de Chine (RPC) sera l’occasion d’un nouveau défilé militaire à Pékin. Alors que la publication du Livre blanc sur la défense nationale en juillet 2019 visait à mettre en scène un certain degré de transparence et à mettre en garde contre le séparatisme, ce défilé mettra en avant la puissance militaire chinoise, et ce alors que les relations sino-américaines se dégradent et que des traités internationaux de maîtrise des armements sont remis en cause. Les autorités chinoises l’ont déjà annoncé, le défilé sera le plus important de l’histoire de la RPC.

Nos recherches permettent d’affirmer que des capacités balistiques conventionnelles et nucléaires sans précédent seront exhibées, certaines pour la première fois, démontrant la modernisation quantitative et qualitative de l’arsenal balistique chinois. Des systèmes d’armes hautement véloces, voire hyper véloces, pourraient également être montrés, illustrant que la Chine est, sur certains segments, à la pointe de l’innovation mondiale. Il n’est pas inutile de souligner qu’en son temps, l’URSS n’a jamais présenté un défilé réunissant un tel nombre de systèmes balistiques stratégiques et non balistiques.

Ces recherches s’appuient sur l’exploitation d’images satellites de la base militaire de Yangfang, dans la banlieue de Pékin, utilisée pour les répétitions du défilé depuis début juillet. L’analyse des images, réalisée par Géo4i, permet à la Fondation pour la Recherche Stratégique de présenter une analyse à partir de sources originelles.

Des défilés militaires plus fréquents au rôle politique clé

Les défilés militaires ont généralement été organisés en Chine pour célébrer la fondation de la RPC, le 1er octobre 1949. Cette démonstration de force vise à mettre en scène la loyauté de l’Armée populaire de libération (PLA) au Parti communiste chinois (PCC), à renforcer les sentiments nationalistes et patriotiques au sein de la population, à démontrer la puissance militaire et le poids international du pays, et, plus récemment, à exhiber de nouveaux systèmes d’armes afin d’illustrer les efforts de modernisation militaire du pays. Depuis 1949, 14 défilés militaires ont été organisés le 1er octobre, chaque année entre 1949 et 1959, puis en 1984 présidé par Deng Xiaoping, en 1999 présidé par Jiang Zemin, et en 2009 présidé par Hu Jintao.

Contrairement à ses prédécesseurs, Xi Jinping a multiplié les défilés militaires, celui à venir étant son premier dans le cadre de l’anniversaire de la RPC. En septembre 2015, Pékin organisait pour la première fois un défilé célébrant le 70e anniversaire de la défaite du Japon, profitant de l’occasion pour annoncer la réduction de 300 000 hommes des effectifs de l’APL, quelques mois avant l’annonce d’une réforme militaire majeure. La particularité avait été la présence de très nombreux chefs d’État et de gouvernement étrangers, avec le président russe Vladimir Poutine comme invité d’honneur. La participation de dirigeants étrangers est moins fréquente pour les défilés du 1er octobre, même si en 1954, Nikita Khrouchtchev et Kim Il-sung y avaient assisté.

Défilé du 1er octobre 1950 à Pékin

Défilé du 1er août 2017 à Zhurihe

En août 2017, Xi Jinping présidait les célébrations du 90e anniversaire de la fondation de l’APL sur la plus grande base militaire chinoise à Zhurihe en Mongolie intérieure. En uniforme, le dirigeant chinois illustrait son nouveau titre de Commandant en chef du Centre de commandement interarmées des opérations acquis en avril 2016. Ajoutons que le dirigeant chinois a présidé une parade navale en mer de Chine méridionale en avril 2018, la plus grande en 600 ans selon les médias chinois, ainsi qu’une seconde parade navale en avril 2019 pour le 70e anniversaire de la Marine chinoise.

Cette multiplication des défilés militaires depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping s’inscrit dans l’objectif du régime de promouvoir la « renaissance de la nation chinoise » en construisant « un pays prospère et une armée puissante », et de faire évoluer les forces armées chinoises pour qu’elles atteignent un niveau de « classe mondiale » d’ici 2049. Le défilé à venir est présenté par les autorités chinoises comme le plus important depuis la fondation de la RPC. Comme lors des précédents défilés, de nouveaux équipements, notamment des missiles, seront montrés pour la première fois. En 2009, il s’agissait entre autres de l’IRBM DF‑21C et de l’ICBM DF‑31A, en 2015 des IRBM DF‑21D et DF‑26, et en 2017 de l’ICBM DF‑31AG.

Ce que l’on verra le 1er octobre

Nos recherches permettent, avec un haut degré de certitude, d’identifier les systèmes d’armes qui paraderont, et ce avant le défilé du 1er octobre. Pour cela, nous avons identifié la base militaire sur laquelle répètent les unités qui défileront. Celle-ci se trouve à 35 km au Nord-ouest de Pékin, dans le village de Yangfang. Depuis 2015, cette base militaire, qui abrite également le PLAA Institute for NBC Defense et la Brigade du génie et de défense chimique de la 82ème armée, est utilisée pour préparer les défilés militaires à Pékin. De très nombreux travaux y ont été réalisés depuis le printemps 2015, à l’instar de la construction d’une piste de 3 km de long, mais aussi une réplique de Tian’anmen, la porte Sud du complexe de la Cité interdite devant laquelle est installée la tribune d’honneur lors du défilé.

La parade implique l’ensemble des forces armées chinoises et met en avant nombre d’équipements et de systèmes d’arme nouveaux. La partie consacrée aux armes stratégiques devrait être de ce point de vue particulièrement révélatrice. Si certains des missiles et systèmes d’arme à capacité stratégique qui défileront sont déjà connus, d’autres n’ont encore jamais été publiquement dévoilés et certains ne sont connus que par des rumeurs.

Bien que le défilé des forces stratégiques intercontinentales devrait illustrer une montée en puissance du potentiel dissuasif chinois, les évolutions, voire des ruptures technologiques parmi les plus significatives, sont à attendre dans la parade des systèmes de portées moyenne et intermédiaire et des systèmes de reconnaissance qui pourraient leur être associés, ces derniers mettant en évidence une maîtrise croissante des technologies des hautes et très hautes vélocités.

Les images ci-dessous associent la prise de vue satellitaire à des photographies d’équipe­ments aperçus dans les rues de Pékin ces dernières semaines, corroborant la présence des éléments identifiés par satellite. L’analyse reste incertaine pour certains types de systèmes, évidemment bâchés lors de leur transit dans Pékin mais également lors des répétitions à Yangfang. Il est important de souligner que cette analyse se base exclusivement sur les éléments détectés par l’imagerie. Il est possible, voire probable, que d’autres systèmes balistiques apparaissent le 1er octobre.

La consolidation de capacités stratégiques modernes

Un des éléments les plus significatifs du défilé repose sur le nombre total de missiles de type ICBM qui sera présenté, 36 engins apparaissant présents lors des répétitions. Il s’agit pour l’essentiel des modèles les plus récents, sur le point d’entrer en service (DF‑41) ou très récemment déployés (DF‑31AG). Il y a encore deux ans, en 2017, seuls 24 ICBM (16 DF‑31AG et 8 DF‑31A) avaient été montrés, représentant essentiellement la seconde génération de missiles stratégiques et illustrant alors un arsenal nucléaire encore en transition. Si l’on retient l’hypothèse la plus récente du Département de la défense américain, qui situe le nombre d’ICBM chinois à 90, plus d’un tiers de la force serait ainsi symboliquement exhibée.

DF‑5B/C – ICBM. Selon l’analyse des images satellites, 4 DF‑5B/C devraient apparaître. Ces missiles lourds à propulsion liquide, souvent considérés comme périmés par les analystes occidentaux, ont une portée considérable, de l’ordre de 12 000 km, combinée à une charge utile importante, estimée à environ 4 tonnes. Sans surprise, c’est le DF‑5 qui, dans sa version B, a été retenu par la Chine pour porter ses premières ogives multiples indépendamment guidées (MIRV), proba­blement associées à des aides à la pénétration. Leur présence en 2019, comme en 2015, confirme que ce système conserve une importance cruciale dans l’arsenal chinois. Le missile qui défilera pourrait être une version C, qui emporterait un nombre plus important d’ogives.

DF‑31AG – ICBM. Les DF‑31AG ont été exhibés pour la première fois en 2017, en nombre identique que celui qui est escompté pour ce 1er octobre (16 unités). Il s’agit d’une version modernisée du DF‑31A, missile de portée intercontinentale (10 000 à 11 000 km), mais considéré comme peu adapté à l’emploi d’ogives multiples, l’accroissement de la charge utile impactant sur sa portée opérationnelle et limitant drastiquement la couverture du territoire américain. Le modèle AG pourrait être une version plus puissante, permettant l’emport d’un petit nombre d’ogives multiples à des portées équivalentes de celle du DF‑31A.

DF‑41 – ICBM. Si des images du missile ont déjà été publiées sur Internet lors de déplacements vers des zones de stationnement, le DF‑41 sera officiellement présenté pour la première fois le 1er octobre. Il s’agit du premier missile intercontinental à propulsion solide chinois permettant l’emport d’une charge utile lourde et de couvrir l’ensemble du territoire américain. Il est estimé que ce missile pourrait être armé par un nombre relativement élevé d’ogives multiples, pouvant atteindre un maximum de 10 têtes contre 3 pour le DF‑31AG. Le DF‑41 donne donc à la Chine la possibilité d’augmenter significativement le nombre de têtes déployées sans accroître la taille de son arsenal balistique. De plus, la puissance de cet engin permet l’emport de leurres et d’aides à la pénétration en sus de la charge offensive, mais aussi l’adoption de trajectoires plus variées, qui contribuent à faciliter la pénétration des défenses antimissiles.

JL‑2 – SLBM. Soulignons l’apparition possible de 8 JL‑2, missile mer-sol intercontinental déployé depuis plusieurs années sur les SNLE chinois, mais jamais publiquement dévoilé. Symboliquement, la participation de ce missile au défilé pourrait viser à affirmer le caractère plus opérationnel de la dissuasion océanique chinoise, dont le développement a été long et complexe. Notons également que le JL‑3 d’une portée accrue serait en développement afin d’équiper à terme les futurs SNLE chinois de nouvelle génération.

Des capacités balistiques de théâtre en cours de modernisation

DF‑20 – Missile de croisière (ou missile quasi-balistique). Plus surprenant, 16 missiles qui seraient des DF‑20 (dénomination transitoire, le système restant non identifié) pourraient être dévoilés. Le DF‑20 est probablement un système de moyenne portée, le missile étant déployé sur un véhicule érecteur lanceur assez typique de cette classe d’engins. La majorité des analyses estiment qu’il s’agirait d’une évolution du DF‑10, missile de croisière sol-sol dont la portée est estimée entre 1 500 et 2 500 km de portée. Le véhicule lanceur, plus lourd que celui du DF‑10, et le nombre de missiles emportés, qui pourrait être réduit à deux, contre trois pour le DF‑10, peuvent laisser envisager que le système abrite un missile de croisière plus lourd. Une seconde possibilité, moins probable, serait que le lanceur porterait un missile ou deux missiles quasi-balistiques longue portée, pour la frappe de précision sur le théâtre. La présentation de ce missile pourrait s’inscrire, entre autres, dans la stratégie de pression diplomatique, économique et militaire sur Taiwan à quelques mois de l’élection présidentielle sur l’île.

DF‑26 – IRBM. Tout comme en 2015 où ils étaient apparus pour la première fois, 16 DF‑26 devraient être présents. Ce missile d’une portée estimée à 4 000 km est amené à jouer un rôle fondamental pour la frappe conventionnelle de précision, et possiblement pour la dissuasion nucléaire sur le théâtre. Ce missile est désormais relativement bien identifié.

DF‑17 – Lanceur du véhicule hypersonique DF-ZF (?). Il est probable que 16 DF‑17, missile décrit comme lanceur du planeur hypersonique DF‑ZF, soient également dans le défilé, ce qui serait une grande première. Le DF‑17 est probablement un missile courte/moyenne portée de la catégorie du DF‑16. Les images disponibles laissent penser que le missile pourrait être montré avec son planeur hypersonique (abrité sous la coiffe), à l’essai depuis plusieurs années. L’apparition d’un tel système aurait un impact considérable, en mettant en évidence les avancées de la Chine dans la conception de planeurs hypersoniques non stratégiques, segment où Russes et Américains accusent un certain retard.

Une transition vers les très hautes vélocités

WZ‑8 – Drone supersonique/hypersonique. Le défilé pourrait être l’occasion de lever le voile sur un second engin à très haute vélocité, le WZ‑8, qui devrait apparaître en compagnie de plusieurs drones tactiques (non analysés ici) et stratégiques. Ce drone de reconnaissance, potentiellement mis à poste par avion (et non par un missile de type DF‑17), pourrait être propulsé par un statoréacteur (drone hautement supersonique) ou un super-statoréacteur (drone hypersonique), la première hypothèse restant plus probable. Ce type de véhicule pourrait être utilisé pour identifier des cibles éloignées sur un préavis très court, avant de les engager par une frappe conventionnelle balistique ou par un engin hypersonique de type DF‑ZF. Il pourrait également être associé à des missiles balistiques antinavires (ASBM).

Sharp Word – Drone pénétrant furtif. Utilisé lui aussi en soutien des opérations navales, ce drone représente une autre sorte d’avancée technologique, l’utilisation de ce type de drones furtifs longue portée restant essentiellement l’apanage des États-Unis.

Avec le triptyque DF‑17, DF‑ZF et WZ‑8, la Chine disposerait d’une première brique opérationnelle cohérente permettant non seulement de réaliser une frappe hyper véloce, mais aussi d’exploiter ces technologies pour réduire drastiquement la boucle d’engagement et faire évoluer ses stratégies de frappe conventionnelles vers des modèles bien plus évolués que ceux existant actuellement, même aux États-Unis.

Une affirmation de puissance, de dissuasion et de coercition

Ces images annoncent un défilé qui, sur la forme et sur le fond, marquera une transformation non négligeable des forces stratégiques nucléaires et conventionnelles chinoises. Non seulement, la Chine démontre une capacité à faire évoluer l’arsenal nucléaire de façon rapide sur le plan qualitatif et quantitatif, mais illustre également sa capacité d’innovation dans le domaine des forces de frappe conventionnelles de précision. Ces dernières pourront à brève échéance opérer sur de très longues portées et avec des tempos opérationnels très élevés, renforçant spectaculairement la capacité de dissuasion conventionnelle chinoise et contri­buant à inhiber l’action des grands compétiteurs régionaux.

D’autre part, l’image de puissance, de dissuasion mais également de coercition, qui est consubstantielle à toute parade militaire majeure, devrait être ici remarquablement mise en avant. La Chine démontrera ainsi qu’elle réussit le tour de force de disposer d’un arsenal nucléaire restreint, mais de niveau qualitatif quasi égal à celui des deux superpuissances nucléaires, et d’une capacité de dissuasion et de coercition conventionnelle que nul ne peut négliger et que peu peuvent prétendre égaler. Ce message est essentiel dans un contexte de tensions sino-américaines et souligne la volonté chinoise de ne pas apparaître en position de faiblesse et de ne pas être intimidé par les États-Unis.

Un dernier message apparaît en filigrane, celui du refus de la Chine de rentrer dans une logique multilatérale de maîtrise des armements, tant au niveau stratégique que non stratégique, en dépit des pressions croissantes des États-Unis et de leurs alliés en ce sens. En montrant sa capacité à faire rapidement monter en puissance ses capacités nucléaires, mais en maintenant un format délibérément limité, la Chine démontre qu’elle maîtrise elle-même ses armements sans transiger sur sa dissuasion. En accélérant la modernisation du segment non nucléaire, elle affirme qu’elle ne négociera pas sur une catégorie d’armement sur laquelle Washington n’a plus de pouvoir normatif, la Chine étant actuellement l’unique acteur dominant.

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Images stratégiques n°01/2019
Antoine BondazStéphane Delory, 24 septembre 2019

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