Intervention militaire en Libye: Erdogan met de l’eau dans son raki

Par Tarek Hafid

Le Président turc rétropédale dans sa gestion du dossier libyen. Après avoir menacé d’envoyer des troupes pour soutenir le Gouvernement d’union nationale, Recep Tayyip Erdogan a déclaré dimanche, depuis Alger, «qu’il n’y a pas de solution militaire en Libye».

© REUTERS / PRESIDENTIAL PRESS OFFICE

Recep Tayyip Erdogan a profité de sa visite de travail à Alger pour présenter ce qui peut être considéré comme sa nouvelle vision du dossier libyen. Ce dimanche 26 janvier, lors d’une conférence de presse animée avec son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune, le Président turc a plaidé pour une solution politique en Libye.

«Il est impossible de parvenir à un résultat dans le dossier libyen avec des solutions militaires. Le dialogue et l’entente demeurent les facteurs essentiels d’une stabilité durable. Il existe des contacts intenses avec les pays de la région et les acteurs internationaux pour un cessez-le-feu durable et la reprise du dialogue politique», a déclaré Recep Tayyip Erdogan.

Le Président turc Recep Tayyip Erdogan à la tribune du Forum économique d’Alger, le 27 février 2018.
Ce que vient chercher Erdogan à Alger
© AFP 2019 RYAD KRAMDI

Le Président turc semble vouloir poser son fusil et remiser ses rangers. Il rejoint ainsi la position de l’Algérie qui plaide pour une résolution «pacifique et politique» de la crise libyenne en dehors de toute intervention étrangère dans ce pays. Une attitude qui tranche avec sa stratégie belliciste mise en œuvre ces dernières semaines. Fin décembre en effet, Recep Tayyip Erdogan annonçait son intention de saisir le Parlement pour autoriser l’envoi de troupes afin de soutenir militairement le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj, confronté à une offensive des forces de Khalifa Haftar. La motion avait été adoptée par les parlementaires turcs en tout juste une semaine. Le 5 janvier dernier, le Président turc annonçait même le début du déploiement de soldats turcs sur le sol libyen.

La déclaration d’Alger est donc un virage à 180 degrés. Et, selon Recep Tayyip Erdogan, les troupes envoyées à Tripoli se sont transformées «en experts chargés d’entraîner les militaires du GNA».

Pour Hakim Boughrara, universitaire et analyste politique algérien, l’aspect militaire n’est qu’un volet de la stratégie turque en Libye.

«La Libye est très importante pour les Turcs, et cela pour différentes raisons. Leur stratégie pour ce pays du Maghreb se base sur trois piliers: politique, militaire et économique. En proférant la menace d’une intervention militaire, Erdogan ne visait pas uniquement le maréchal Haftar, l’ennemi de son allié Fayez el-Sarraj, mais aussi indirectement Alger», explique-t-il à Sputnik.

En effet, poursuit Hakim Boughrara, l’Algérie a besoin d’une Libye stable et pacifiée à ses frontières. L’objectif final de la Turquie, et de toutes les puissances impliquées dans le conflit libyen, est de profiter des ressources énergétiques de ce pays. Mais le Président Tebboune, lors de la rencontre de Berlin, avait affirmé être contre toute ingérence étrangère en Libye et que les avantages d’ordre économiques ne pouvaient être accordés à un pays tiers que par un gouvernement libyen légitime.

«Ce qui peut paraître comme un revirement d’Erdogan n’est en fait qu’une manière de privilégier l’option politique tout en gardant l’option militaire sous la main», précise l’analyste.

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Il est vrai qu’Alger avait balisé le terrain de l’option politique en accueillant une rencontre des pays frontaliers de la Libye (Tunisie, Égypte, Tchad, Mali, Soudan, Niger et Algérie) 72 heures avant la visite officielle du Président turc. Au terme de cette rencontre, les représentants des sept États avaient signé une déclaration de principe rejetant «toute ingérence étrangère» en Libye. Recep Tayyip Erdogan a donc accepté de s’aligner sur ce principe en faisant la promotion d’une solution politique. Mais cela aura probablement un prix.

Lors de sa visite algéroise, le Président turc a mis en avant ses ambitions: augmentation du volume des échanges commerciaux à plus de 5 milliards de dollars, renouvellement du contrat d’approvisionnement en gaz naturel liquéfié (GNL) jusqu’en 2024 et création d’une zone de libre-échange. Les regards d’Ankara se dirigent également du côté du secteur de la Défense, grand importateur d’équipements. En pleine expansion, l’industrie militaire turque est à la recherche de nouveaux marchés. Jusqu’à présent, les résultats sont plutôt limités puisque seul Aselsan a réussi à se positionner en Algérie. 


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L’après Berlin et la crise libyenne

par Ghania OukaziLa visite du président turc à Alger a coïncidé avec des violations avérées du cessez-le-feu décrété le 12 janvier dernier en Libye et des engagements pris à Berlin. De violents affrontements entre les forces d’Esseraj et celles de Haftar ont fait hier de nombreux morts à Misrata et dans d’autres localités.

Hier, les médias libyens ont fait état de violents affrontements entre les troupes du président du Gouvernement d’Union nationale (GNA), basé à Tripoli (ouest de la Libye), et les forces armées du maréchal Khalifa Haftar dont le siège est à Benghazi (est de la Libye). Ils parlent de plusieurs morts et blessés, entre autres, à Misrata et à Abou Grine.

Recep Tayyip Erdogan, dimanche et lundi derniers à Alger, a sous-tendu sa visite par des pourparlers avec le président Tebboune sur la crise libyenne. Les deux hommes sont convenus «d’œuvrer à la mise en œuvre des décisions de la Conférence de Berlin et de suivre quotidiennement les développements en Libye».

Il est certain qu’ils ont évoqué les violations du cessez-le-feu dans ce pays malgré les engagements des pays qui ont participé à Berlin d’arrêter d’envoyer des armes aux belligérants libyens et de ne plus s’ingérer dans le conflit. L’on se demande ce qu’a dit Tebboune à ce sujet à Erdogan dont les promesses de hausser les niveaux des échanges économiques et des investissements créateurs d’emplois en Algérie ont été nombreuses et alléchantes. «Cette trêve fragile est aujourd’hui menacée par l’acheminement de combattants étrangers, d’armes, de munitions et de systèmes avancés aux parties par les Etats membres, dont plusieurs ont participé à la Conférence de Berlin», a écrit la MANUL (Mission des Nations unies en Libye) dans le communiqué qu’elle a rendu public dimanche dernier.

La MANUL a fait savoir que «des vols de fret et autres ont atterri au cours des dix derniers jours dans des aéroports de l’ouest et de l’est du pays pour livrer aux deux belligérants des armes avancées, des véhicules blindés, des conseillers et des combattants». Les Nations unies font état de violations flagrantes du cessez-le-feu décrété le 12 janvier dernier. L’on rappelle que le document le formalisant a été signé la même semaine à Moscou par le président du GNA, Fayez Esseraj, mais pas par le maréchal Khalifa Haftar.

Inquiétudes onusiennes et allemandes

La mission onusienne pour la Libye regrette profondément dans son communiqué «les violations flagrantes et persistantes de l’embargo sur les armes malgré les engagements des pays concernés lors de la conférence internationale sur la Libye à Berlin le 19 janvier».

Hier, le ministère des Affaires étrangères allemand a publié un communiqué dans lequel il affirme être inquiet par ces violations «flagrantes et continues» de l’embargo onusien.

Interrogés par des médias libyens, des experts font état de «beaucoup de divergences au niveau local, régional et international autour des moyens de régler la crise libyenne». Hier, le porte-parole de Haftar, Ahmed Al Masmari, a déclaré dans une conférence de presse qu’«il est impossible que les forces armées de Haftar se retirent de Misrata ou d’autres régions libyennes, l’offensive militaire continue, on ne s’arrêtera pas». Il a noté en outre que «certes, nous sommes partis à Moscou et à Berlin non pas à la recherche d’une solution parce que la solution pour nous est dans le fusil (el boundoukia) mais pour savoir ce que veulent les pays qui se disent prêts à participer au règlement de la crise libyenne». El Masmari a fait savoir que «8.000 mercenaires syriens sont déjà arrivés en Libye en provenance de la Turquie pour aider Esseraj». L’après-Berlin «est donc miné par l’acheminement des armes en Libye par ceux-là mêmes des pays qui ont assisté à la Conférence d’Angela Merkel», estiment des experts. L’un d’entre eux, tunisien, a soutenu hier que «on pensait que Berlin était une orientation pour une plate-forme, un début de consensus pour une solution politique (…) et l’affirmation du cessez-le-feu mais c’était aussi la crainte que la conférence est un début pour un renforcement d’une option militaire que la Libye n’ait jamais connu». L’expert tunisien, qui a indiqué que «le conflit libyen est pour la Turquie une question stratégique et idéologique», pense que «il faut absolument qu’il y ait des concessions de part et d’autre d’Esseraj et de Haftar, il faut que les pays qui les soutiennent les poussent à cela».

L’envoyé spécial onusien pour la Libye ne cesse d’appeler les belligérants libyens à renvoyer tous les mercenaires étrangers et faire taire les armes. Ghassan Salamé a déclaré il y a une semaine à une télévision libyenne qu’il a en main un projet de règlement du conflit libyen qu’il va présenter prochainement aux 5+5 à Bruxelles pour amorcer le règlement de la crise libyenne. Il avait en outre rappelé les invitations qu’il a envoyées depuis quelques semaines à 200 Libyens pour amorcer le dialogue à Genève.

Salamé recommande aux Libyens de faire comme les Algériens

«(…) Nous voulons que les protagonistes libyens renvoient les 2.000 Syriens et tous les mercenaires étrangers qui sont en Libye, il faut que les armes cessent». La fermeture des terminaux du croissant pétrolier lui a fait dire que «les Libyens ne doivent pas toucher au pétrole parce qu’il nourrit le peuple». Salamé a noté que «les Algériens ont passé dix ans de conflit (les années 90 ndlr) mais n’ont jamais touché au pétrole parce qu’ils savent qu’il les nourrit tous, les Libyens doivent faire la même chose». Il estime que «Berlin est une chance pour les Libyens, ou ils la prennent ou ils la ratent».

Mourad El Hattab, conseiller et expert en investissement stratégique et intelligence économique, avait en décembre dernier affirmé que «avant que la France n’intervienne en Libye, tous les services secrets y compris américains et russes ont affirmé que ce sera un sahelistan». El Hattab est l’auteur de «Seif El Islam Kadhafi, un rêve d’avenir pour la Libye», un livre dans lequel il détaille un conflit «de factions étrangères et non inter-libyen», dit-il. (Voir l’article paru dans l’édition d’hier). Il a noté que «le colonel Maamar Kadafi en personne avait qualifié Sarkozy d’idiot par rapport à la question du terrorisme et de l’émigration». L’auteur a interrogé «comment les combattants en Libye se retrouvent avec des armes françaises ?» reprenant ainsi une question que Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, avait posée au ministre français Laurent Fabius lorsqu’il était son homologue. «On compte sur la Russie pour voter une résolution contre le mouvement djihadiste au Mali», avait dit Fabius à Lavrov, selon El Hattab. «Nous sommes prêts mais comment expliquez-vous que ces fameux djihadistes se retrouvent avec des armes françaises ?», l’a interrogé le MAE russe, comme raconté par l’écrivain qui insiste sur l’existence de l’instrumentalisation du terrorisme par les Etats depuis plus d’une décennie. Selon lui, «les principaux acteurs dans le conflit libyen n’ont aucune légitimité vis-à-vis du peuple libyen, Esseraj est défendu par la Turquie, le Qatar et l’Europe (du bout des lèvres) et Haftar par les Emirats, l’Egypte, l’Arabie Saoudite». Il a fait savoir que «l’Union africaine (UA) a tenté d’organiser une médiation dans le conflit mais les Occidentaux le lui ont refusée». Le fils du défunt colonel Maamar Kadhafi, Seif El Islam Kadhafi, était concerné par la médiation menée par l’UE en tant que «seul légitime parce que la Libye est un peuple tribal et il est le représentant officiel des tribus, il a été nommé par elles (depuis 2017 il est président du Conseil des tribus libyennes)».

Ces cartels qui poussent à la guerre

Et, a-t-il affirmé aussi à propos de la Conférence allemande, «Esseraj avait demandé que l’Algérie et la Tunisie ne soient pas présents à Berlin». Il trouve que «c’est quand même assez incroyable de voir que les seuls légitimes on leur interdit d’être à la table des négociations». Il pense même -allusion faite aux pays occidentaux et arabes qui entretiennent le conflit- que «on ne veut pas organiser des élections présidentielles en Libye parce qu’on sait que Seif El Islam Kadhafi aura l’unanimité».

L’auteur a soutenu la nécessité pour la Libye de (re)créer un fonds souverain pour collecter des ressources financières. «Le pétrole est la seule ressource pour la Libye», a-t-il reconnu. Il soulignera que «la Banque centrale et les institutions économiques libyennes sont tombées dans des cartels bancaires occidentaux qui ont poussé à la guerre».

La fermeture il y a trois semaines des champs et terminaux pétroliers par les pro-Haftar précipite le pays dans une crise financière et économique inextricable. Des experts en la matière ont fait savoir à des médias libyens que «33% des ressources pétrolières sont distribuées par Fayez Esseraj, président du GNA, en salaires aux Libyens de l’Ouest et 17% vont à l’Est (…), le reste on ne sait pas où il va, il faut constituer une commission mixte entre les gouvernements des deux régions et même celle du Sud pour négocier un seuil d’entente et départager équitablement les ressources générées par l’exportation du pétrole».

Beaucoup de Libyens espèrent que les recommandations de la Conférence de Berlin obligent à défaire et désarmer les milices, à faire taire les armes d’Esseraj et de Haftar, à mettre fin aux ingérences étrangères, mais aussi à réorganiser le Gouvernement d’Union nationale (GNA) qu’ils qualifient d’incompétent. L’objectif primordial est selon eux que «les Libyens se réconcilient, dialoguent et se concertent entre eux pour pouvoir aller vers des élections et élire des institutions nationales légitimes, crédibles et viables». Des médias libyens font état d’une probable rencontre entre «5 officiers d’Esseraj avec 5 officiers de Haftar pour mettre en place les premiers jalons d’un dialogue inter-libyen».

Depuis la Conférence de Berlin, différentes initiatives sont annoncées ici et là, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Libye. Encore une fois, différentes parties libyennes et étrangères établissent des agendas qui risquent de faire voler en éclat toute velléité de règlement politique et pacifique de la crise libyenne.


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