Interview exhaustive de l’Ambassadeur Youssef Amrani

  L’Ambassadeur marocain en Afrique du Sud, Youssef Amrani, a accordé une interview à MGH Partners, ce 2 novembre 2020.  Dans le cadre de cet échange particulièrement exhaustif,  l’Ambassadeur s’est longuement attardé sur la doctrine et les fondamentaux d’une Politique africaine du Royaume orientée sur les nécessaires imbrications économiques sociales et politiques d’une Afrique de prospérité, de solidarité et d’unité. En réponse aux questions posées par le Journaliste, Amrani a mis en perspective :

·         Les engagements sans failles et les solidarités sans égales qui préfigurent d’une  politique africaine du Royaume qui éclot le cadre d’une coopération sud-sud voulue et façonnée par un panafricanisme à l’élan renouvelé

·         Les légitimités et les justesses des derniers développements de la question Nationale à la lumière de la Résolution 2548 du Conseil de Sécurité et de l’ouverture des consulats de nos pays frères et amis dans les provinces du sud

·         Une prise de conscience africaine qui préfigure d’une diplomatie continentale   qui  remodèle « l’interaction monde »   à l’aune des exigences, des urgences et des enjeux mis à nu par le COVID 19

·         Un Islam marocain, d’ancrage soufi, plébiscité en Afrique « tant il est porteur d’un sens et d’un message d’unité, de compréhension et de paix ».  

Q1 : Monsieur l’Ambassadeur, on sait votre engagement pour une relation avec leContinent renforcée etvotre nomination en tant qu’Ambassadeur à Pretoria après 15 ans d’absence démontre l’importance qu’accorde le Maroc à ses liens avec l’Afrique. Comment jugez-vous aujourd’hui la diplomatie africaine du Maroc, après plus de 15 ans d’intenses activités diplomatiques royales ?

Dans une démarche souveraine, réfléchie et toujours plus volontariste le Maroc n’a eu de cesse d’ériger son Continent d’appartenance en priorité incontestée de son action diplomatique. Sous le leadership de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, c’est d’abord et avant tout des engagements sans failles et des solidarités sans égales qui préfigurent de la politique africaine du Royaume. Le Maroc honore son identité et assume ses devoirs en apportant sa contribution forte et largement appréciée à l’édifice d’une prospérité continentale partagée qui ne peut être conçue en dehors du développement, de la paix et de la sécurité.

Pleinement conscient de l’urgence des enjeux d’aujourd’hui comme ceux demain, le Maroc n’épargne  aucun effort pour participer à « une synergie africaine » qui pousse inlassablement vers le progrès dans le cadre d’une coopération sud-sud voulue et façonnée par un panafricanisme à l’élan renouvelé. De l’enjeu migratoire, aux exigences de prospérité en passant par les questions de développement durable, sans oublier la menace sécuritaire, mon pays positionne sa diplomatie sur une multitude de dossiers autant structurants que déterminants pour l’avenir du Continent.Le Royaume fait valoir aujourd’hui une crédibilité internationale qui lui est largement reconnue pour créer les cadres et les contextes d’une convergence, d’une complémentarité et d’une intégration, mises en émulation par l’Afrique et pour l’Afrique.

Le point d’ancrage de cette approche est celui d’une Vison portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, érigeant la dimension humaine au cœur de toutes les préoccupations.  En découle ainsi une conviction de cœur que la richesse première de l’Afrique est d’abord et avant tout son capital humain. Toute approche qui mettrait le citoyen africain en marge de ses objectifs ne peut légitiment prétendre à une quelconque pertinence. Le moteur d’un changement pour « le mieux » doit impérativement être celui quitraduira, fidèlement et en réalité concrète, la volonté d’une jeunesse africaine aux aspirations multiples et légitimes.

Des lors, l’architecture de l’action diplomatique du Maroc envers l’Afrique s’évertue, autant que possible,de porter les valeurs d’un altruisme continental efficient, agissant et structurant et ce à plus forte raison en cette période de crise sanitaire. L’aide  sanitaire conséquente et inédite dans son genre dépêchée par Sa Majesté le Roi il y a quelques mois vers plus de 20 capitales africaines préside de cet élan de solidarité et d’humanisme qui continuellement guide le Royaume dans sa démarche. Plus encore l’offre partenariale du Maroc envers ses frères et sœurs africains ne dévie pas d’une once de cette perspective d’ouverture et de partage. Le Maroc avec modestie n’hésite jamais à partager l’expérience et l’expertise qui est la sienne avec ses pays frères et amis pour les accompagner utilement dans les efforts respectifs qu’ils mènent dans la souveraineté des visions des ambitions et des identités propres à chacun d’entre eux. Pour ne citer que des exemples particuliers d’une réalité beaucoup plus large, le Maroc a signé récemment une multitude d’accords avec le Malawi et l’Eswatini  couvrant des secteurs d’activités aussi larges que stratégiques comme l’agriculture, la santé, l’industrie et le développement urbain. Cela fait montre de cet engagement continu du Royaume d’apporter là où il le peut sa pierre à l’édifice d’un Continent qui prospère par ses propres ressources et pour son propre intérêt.

La constance decet engagement africain du Royaume est d’ailleurs à mon sens un élément fondamental. Certains ont pu comprendre à tort que le Retour du Maroc à sa famille institutionnelle, l’Union Africaine, marquait une forme de concomitance avec la naissance d’une vocation africaine du Royaume. C’est évidemment une erreur d’appréciation flagrante si l’on considère les racines, la profondeur et l’ancienneté de cette africanité portée, défendue et honorée par le Royaume. Le Maroc est un membre fondateur de l’OUA et même après s’être retiré de cette institution dans les circonstances qui prévalaient alors, n’a jamais quitté l’Afrique.

Q2 : L’islam malékite sunnite est l’un des piliers de la nation marocaine. Comment la diplomatie du Royaume s’en inspire pour construire son soft power et rayonner sur le continent ?

Plus qu’une inspiration, l’islam malékite est un fondement structurant et un pilier fédérateur d’une diplomatie marocaine inlassablement animée d’une démarche d’ouverture et de partage. La diplomatie religieuse conduite par Sa Majesté le Roi, Commandeur des croyants, prône dans ses expressions différenciées les valeurs d’un seul et même Islam, d’authenticité et de tolérance. Spiritualité de convergence, l’islam marocain, par ancrage soufi, est plébiscité en Afrique tant il est porteur d’un sens et d’un message d’unité, de compréhension et de paix.

En matière de gestion du fait religieux, l’approche marocaine se distingue par une pertinence, une cohérence et une modération qui sont reconnus auRoyaume par nombre de ses partenaires à l’échelle continentale est au-delà. Le modèle marocain est une référence en la matière et le Royaume entend en faire profiter humblement ses frères et sœurs africains au nom d’une interdépendance spirituelle qui unit non seulement les approches et les appréciations mais également et surtout les convictions de cœur et les engagements de responsabilités

Le Maroc a su conjuguer depuis des millénaires et dans la plus parfaite des synergies, la dimension éthique et spirituelle autour d’un seul et même pilier identitaire qui puise essence dans la richesse d’une pluralité de référentiels. La voie marocaine d’une spiritualité apaisée n’a eu de cesse de se dessiner dans l’amour et l’attachement à une foi partagée par de milliards de musulmans à travers le Monde, avec toujours cette même et indéfectible solidarité spirituelle.

L’Islam n’est pas uniquement une croyance que nous avons en partage mais également une vision que nous avons en commun et un engagement transcendant   que nous avons intrinsèquement en estime. La restructuration du champ religieux devient dèslors la barrière qui préserve la foi de toute récupération à des fins politiques ou idéologiques par des courants extrémistes potentiellement animés par la haine. L’authenticité de l’enseignement religieux constitue alors cette force qui oppose la connaissance véritable à l’ignorance d’une radicalité tendancieuse.

C’est cette même connaissance « d’un islam marocain» que le Royaume partage avec ses frères et sœurs africains à travers l’Institut Mohammed VI, de la formation des Imams Mourchidines et Mourchidates. L’enseignement délivré par cette institution de renom bénéficie aussi bien aux nationaux marocains qu’a de milliers d’étudiants venant d’Afrique et d’ailleurs. L’élan engagé aujourd’hui par une demande grandissante en formation présage d’un accroissement renforcé et élargie de cette louable initiative. Pas plus tard que la semaine dernière j’ai eu le plaisir de participer à événement organisé par de la branche sud-africaine de fondation Mohammed VI des oulémas africains constatant avec fierté que les valeurs d’un l’Islam de tolérance prônés par le Maroc trouvent écho au-delà de nos frontières nationales dans des pays si lointains mais si proches si on y repense à deux fois.

Q3 : Les ouvertures de nouveaux consulats africains dans les provinces du Sud se succèdent. Le dernier en date est celui du Royaume d’Eswatini. En tant qu’Ambassadeur du Maroc à l’Eswatini également, poste que vous administrez depuis Pretoria, pouvez-vous nous parler des coulisses de ce ballet diplomatique maroco-africain ?

L’ouverture des consulats généraux de nos pays frères et amis africains à Laayoune et Dakhla relève d’une démarche souveraine exprimant dans son essence un soutien fort, explicite et sans équivoque à la marocanité du Sahara.

Il est de notoriété que l’Histoire, le Droit et la volonté du peuple ont toujours cramponné cette marocanité qui ne saurait être assujettie à un quelconque marchandage. Aujourd’hui par le soutien grandissant de la communauté internationale, le Maroc ne fait que confirmer une fois de plus la légitimité qui lui revient de droit à travers les clartés et les justesses des postions majoritairement résonantes au cœur du concert des Nations.

Le Maroc jouit d’une crédibilité et d’une place privilégiée sur l’échiquier diplomatique du Continent et au-delà.Il est par conséquent naturel que nos partenaires entendent engager des relations autrement plus fortes et substantielles avec le Royaume dans le cadre d’une coopération féconde et mutuellement avantageuse.

Le Maroc a une expérience, une expertise, une vision et volontarisme qui lui confère une attractivité certaine d’autant plus que l’ouverture et le dialogue ont toujours été les constantes d’une diplomatie marocaine orientée sur l’autre, le frère, l’ami, le proche. Sous le leadership de Sa Majesté le Roi, Mohammed VI le Maroc a clairement démontré qu’il ne conçoit pas son avenir en dehors de celui de ses frères et sœurs africains, chose que nos partenaires nous le rendent bien.

N’en déplaise à certaines parties, largement minoritaires qui s’obstinent par idéologie ou intérêts politiciens à remettre en question l’intégrité territoriale du Royaume, le Maroc est conforté dans son approche par un consensus international éminemment favorable à sa cause et par continuité au processus politique engagé sous l’égide exclusive du Conseil de Sécurité des Nations Unies. La dynamique engagée au sein de l’enceinte onusienne pour parvenir à une solution politique ne saurait souffrir outre mesure des postions réfractaires d’une minorité qui en s’isolant du consensus s’isole de la pertinence pour rester attaché à des concepts caducs qui sont autant leurres qui n’aveuglent que ceux qui les prônent.

Les messages qui président aujourd’hui des évolutions internationales sur le dossier de la Question nationale, sont ceux du réalisme, du pragmatisme et du compromis. D’ailleurs la dernière résolution 2548 du Conseil de Sécurité vient dans sa substance conforter le Maroc dans son approche en réaffirmant que la seule option qui vaille est celle d’une solution politique réaliste, pragmatique et durable qui repose sur le compromis. En tout évidence le Conseil écarte de nouveau et définitivement, par cette résolution, toutes les options inapplicables.

Le Maroc fidèle à ses engagements et crédible dans ses démarches ne dévie pas d’une once du cadre et du référentiel onusien auquel il adhère et se conforme pleinement en dépit des agissements éperdument transgressifs de certaines parties prenantes au différend régional. Le Droit prône sur la manipulation, le consensus prône sur les isolements, le sérieux prône sur l’incohérence, alors je ne me fais guère de soucis là ou d’autres ne devraient guère se faire d’illusions.

Q4 : Parlons enfin de la crise sanitaire, qui a remis en cause tous les fondamentaux géostratégiques, dont les relations bilatérales entre pays alliés. Est-ce que selon vous, la coopération entre États africains a bien résisté à ce que l’on peut qualifier de ‘’stress test diplomatique’’ ?

Au lieu de « stress test » je préfère utiliser l’expression de changement de paradigme. Non pas que les défis ne soient pas suffisamment conséquents mais c’est plutôt que les enjeux ne sont pas suffisamment appréhendés à leur juste mesure. Il y a une certes une violence meurtrière indéniable dans le virus, mais il y a aussi une unité et une solidarité entre les Nations qui en découle. Il y a eu la peur, il y a eu l’urgence, il y a eu les replis mais je retiens aussi   beaucoup de solidarité et beaucoup de mains tendues. Il y a indéniablement une prise de conscience collective qui peut être, sans le savoir, reconfigure les schémas« des interactions monde » sous le prisme d’une cohérence renouvelée. Depuis l’Afrique du Sud où j’exerce actuellement, j’en ressens les préludes sans discerner parfaitement les contours.  Quoiqu’il en soit à la lumière de ce renouvellement qui se dessine, plus jamais, l’Afrique doit prendre en charge sa destinée à la faveur d’un engagement renforcé qui met le développement humain au centre des priorités.  Le Continent n’a pas vocation à être passif dans un monde où le système multilatéral a montré ses limites et la mondialisation ses imperfections.  En toute lucidité et responsabilité, nous devons effectuer un travail en interne, en profondeur et par nos propres moyens pour revoir des réalités qui sont aujourd’hui dépassées.

Les défis que nous traversons actuellement ne sauraient être interprétés à tort comme un enjeu exclusivement sanitaire. Ses implications sur les multiples vulnérabilités sécuritaires pourraient s’avérer désastreuses en l’absence d’une action réfléchie, responsable et concertée de l’ensemble des pays du Continent. Il s’agit de promouvoir un nouveau modèle de développement en rupture avec les référentiels d’antan, un modèle qui soit en phase avec les réalités et les ambitions d’un Continent aux potentialités et ressources innombrables. Plus qu’hier la résonance des politiques de solidarité s’impose avec acuité. A enjeux communs réponse commune. Dans cette configuration, les diplomates africains deviennent les chevilles ouvrières d’une refonte de l’interaction africaine. Ils se doivent d’être à la hauteur des responsabilités qui leur incombent en retranscrivant dans leurs actions les exigences d’un panafricanisme renouvelé. Leurs démarches doivent  être au diapason des efforts déjà engagés pour affranchir l’Afrique des modèles dépassés, des dogmatismes injustifiés et des idéologies révolues.

Le seul choix qui vaille aujourd’hui pour l’Afrique est celui de la modernisation, de la bonne gouvernance, de l’Etat de Droit et de l’ouverture. Le renforcement des instruments de l’Union Africaine est en toute conséquence un effort nécessaire. Cet effort devra se faire dans le sens des priorités et besoins aujourd’hui clairement définis : relancer les économies, lutter contre les inégalités et les disparités sociales, et promouvoir des croissances inclusives tout en bâtissant un avenir de prospérité, de paix et de sécurité pour le continent. L’équipe qui sera investie de la confiance africaine pour diriger les destinées de l’Institution devra nécessairement décliner en modes opératoires les ambitions ainsi que les aspirations d’une Afrique prospère et audacieuse.


Lire aussi :         

Camps de Tindouf : Omar Hilale dénonce les violations des droits de l’homme devant l’ONU


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *