La Chine exacerbe la bataille pour le contrôle d’internet

07.04.2020

  Stéphane Bussard

Une délégation d’ingénieurs chinois, notamment de Huawei, ont proposé à l’UIT à Genève une nouvelle infrastructure d’internet pour remplacer celle dominée par les sociétés technologiques américaines. Certains y voient le début d’une guerre sanglante pour le contrôle de la Toile, d’autres relativisent. Etat des lieux.

Vue du bâtiment de l’Union internationale des télécommunications (à gauche) et de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle à Geneve.                                                © KEYSTONE/Martial Trezzini

En février, ils étaient près de 180 personnes réunies dans une salle de l’Union internationale des télécommunications (UIT) établie à deux pas de la place des Nations à Genève. Motif: écouter une équipe d’ingénieurs chinois présenter un nouvel IP (protocole internet) au nom de Huawei, de China Unicom, de China Telecom et du Ministère chinois de l’industrie et de la technologie de l’information. Une infrastructure totalement nouvelle d’internet. Par le passé, diverses alternatives à l’internet actuel, dominé par les sociétés technologiques américaines, les Gafam, ont déjà été présentées. Mais cet épisode, raconté récemment par le Financial Times (FT), apparaît comme la bataille la plus sérieuse jamais menée pour contrôler la Toile. Un combat qui se superpose à la rivalité géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine, d’une part, et au modèle de société démocratique ou autoritaire, de l’autre.

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Autorité étatique

A l’UIT, agence des Nations unies responsable de nombreux standards dans ce domaine, le nouvel IP chinois, apparemment en phase d’élaboration, a été expliqué au moyen d’un Powerpoint, mais sans grands détails. La démonstration a cependant eu pour but de montrer que l’internet actuel n’est plus à la hauteur des nouvelles technologies, de la communication par hologrammes, des voitures autonomes ou de la chirurgie à distance. A en croire le FT, la Russie soutiendrait la proposition chinoise. Des Etats comme l’Iran, l’Arabie saoudite seraient aussi intéressés par un modèle prônant une gestion «top down» d’internet où l’Etat jouit d’une pleine souveraineté d’internet.

Que faut-il dès lors penser du nouvel IP chinois? L’un des pères de l’internet suédois et conseiller digital du gouvernement à Stockholm, Patrik Fältström, est très critique. «Une chose m’irrite. La proposition chinoise dit résoudre tous les problèmes d’internet, mais on ne sait pas lesquels.» Il craint que le nouvel IP chinois confère à l’Etat l’autorité absolue de dire qui pourrait se connecter à internet. A voir la manière dont Pékin gère internet, cette perspective fait figure d’épouvantail. Il le relève: «Même si on est captif des big techs, on peut toujours choisir de ne pas utiliser Google.»

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Directeur de la DiploFoundation à Genève et responsable de la Geneva Internet Platform, Jovan Kurbalija estime que la proposition chinoise a plusieurs mérites: «Elle a été bien testée dans les milieux académiques. Elle est discutée dans un processus régulier de l’UIT et peut être mise en œuvre rapidement par Huawei et de grandes sociétés chinoises.» Jovan Kurbalija poursuit: «De nombreuses organisations ont déjà travaillé sur un nouveau protocole internet, que ce soit l’Internet Engineering Task Force, Google avec son Quick ou Mozilla par son DNS via HTTP. La proposition chinoise n’est qu’une compilation de ces efforts, de projets académiques.»

Le directeur de la DiploFoundation ajoute: «Pour la première fois, la Chine montre une supériorité intellectuelle à l’échelle globale. Elle n’agit pas comme seule fabricante de produits, mais donne une nouvelle direction au domaine de la technologie.» Contacté, l’Office fédéral de la communication (Ofcom) est prudent: «Il est encore trop tôt pour donner une évaluation sérieuse. Les discussions sur le thème de nouvel IP en sont à leurs débuts au sein de l’UIT, où le terme n’a pas encore été clairement défini.»

Problèmes surtout politiques

La liberté d’internet et la démocratie sont-elles menacées par le projet chinois, comme le laisse entendre le FT? Chercheur à l’Université d’Amsterdam, Niels ten Oever réfute cette analyse: «On ne résout pas des problèmes politiques voire économiques avec la technologie.» Si on veut un internet plus horizontal, il faudrait déjà que des Etats et universités qui confient leur messagerie à Google y renoncent et gèrent leurs propres réseaux. «Il faut éviter d’aller vers une gouvernance algorithmique.» Le chercheur ajoute: «Le nouvel IP chinois, c’est du vieux vin dans une nouvelle bouteille. Pour l’heure, ce n’est qu’une proposition. Or je vous rappelle qu’à l’heure actuelle, 9000 standards internet ne sont pas appliqués. Internet est un cimetière d’idées. Pour moi, la question n’est pas de savoir si l’on veut un internet géré par des multinationales qui s’autorégulent ou si on veut qu’il le soit par l’Etat. Nous Européens, avec notre fibre sociale-démocrate, nous souhaitons les deux!»

Notre éditorial: Pékin Express


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