La confrontation USA-Iran : les raisons de la colère et les risques pour la région et pour le monde

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«They [the Iranians] will pay a very Big Price. This is not a warning, it is a Threat». (Tweet de Trump, 31 décembre 2019).

«They [the Americans] were slapped in the face last night, but such military actions are not enough». (Tweet de l’Ayatollah Ali Khamenei, 8 janvier 2020).

Introduction

Le 3 janvier 2020, l’armée américaine – sur décision du Président Trump – a lancé un drone qui a conduit à la mort du général iranien Qasem Soleimani, le leader de l’organisation «Quds Forces» opérant en Irak, et de 56 autres personnes et qui a fait plus de 500 blessés. Le 6 janvier, l’armée iranienne a lancé – en guise de représailles et ainsi que promis – plus de 12 missiles contre deux sites américains installés en Irak. Cette dernière attaque n’a fait que des dégâts matériels, selon les dires du président Trump lui-même. L’esprit de cette confrontation est, quelque peu, résumé par les tweets indiqués ci-dessus. Dans le premier tweet, le président Trump promet que «les Iraniens paieront un prix fort et que cela est loin d’être un simple avertissement : c’est une menace». Dans le second tweet, le leader iranien Khamenei déclare, après le lancement des missiles, que «les Américains ont reçu une gifle la nuit du 6 janvier, mais que cela est loin d’être terminé».

Par ailleurs, ces attaques réciproques font suite à une histoire et à une hostilité mutuelles qui durent depuis près de 67 ans, qui ont commencé en 1953 et qui ont connu un bref répit en 2015 avant de reprendre avec l’accession de Trump à la présidence en 2016. Cette situation de «œil pour œil, dent pour dent», ou encore ce jeu de ping pong – si elle se poursuivait de façon persistante – aurait des conséquences catastrophiques mais déséquilibrées non seulement sur les relations entre les deux belligérants, mais aussi sur toute la région MENA (Middle-East and North Africa) et dans le monde considéré dans son ensemble, pouvant conduire ultimement à une troisième conflagration mondiale. Pour comprendre les enjeux d’une telle escalade, nous ferons d’abord un bref aperçu historique des événements qui ont conduit à la situation de limbo actuelle. Nous analyserons ensuite les raisons – avouées et plausibles – qui ont été invoquées d’un côté comme de l’autre pour justifier ces attaques réciproques ainsi que les risques probables pour l’avenir des relations entre les deux belligérants, pour la région et pour le monde dans sa globalité.

Rappel de l’histoire tumultueuse des relations USA-Iran

La guerre entre l’Iran et les Etats-Unis n’a pas commencé le 3 janvier 2020 avec l’attaque américaine qui a coûté la vie au général Qasem Soleimani et de 56 autres personnes et qui a fait plus de 500 blessés. Elle date de plus près de 67 ans avec l’éjection du pouvoir de l’ancien Premier ministre Mohamed Mossadeq en 1953 à la suite d’un coup organisé conjointement par les services d’Intelligence britanniques et américains par lequel ces derniers voulaient punir Mossadeq d’avoir osé nationaliser l’industrie pétrolière iranienne. Vingt-six ans plus tard, en 1979, la Révolution islamique, dirigée par l’Ayatollah Khomeini et qui a poussé le Shah Mohamed Reza Pahlevi à l’exil le 16 janvier 1979, est née à la suite d’importantes protestations et grèves d’opposants séculaires et religieux iraniens. Au cours de la période 1979-81, une autre crise surgit : 52 otages américains sont détenus par des protestataires iraniens pendant 444 jours dans l’ambassade américaine à Téhéran. Ils ne seront libérés que le 19 janvier 1981 lors des négociations d’Alger avec l’intervention – il faut le rappeler – du défunt ministre des Affaires étrangères de l’époque, Mohamed Benyahia.

Le 3 juillet 1988, un avion iranien a été abattu par le navire de guerre Vincennes, par erreur selon les Américains qui pensaient que l’Airbus iranien était un avion de combat. La plupart des victimes de cet incident étaient des pèlerins en route vers la Mecque. Un autre pic dans la détérioration des relations USA-Iran était atteint lorsque George Bush placera l’Iran sur la liste des terroristes et qualifié de «Axis of Evil» (L’Axe du mal), en même temps que la Corée du Nord. Cette désignation a été interprétée par l’Iran comme un outrage à la nation iranienne. Un autre événement qui a encore accentué la tension entre les USA et l’Iran est le moment où un groupe d’opposants iraniens a révélé que l’Iran était en voie de déveloper une industrie nucléaire comprenant une unité d’enrichissement de l’uranium. Le gouvernement américain a immédiatement accusé l’Iran de développer clandestinement un programme d’armes nucléaires, ce que le gouvernement iranien réfute totalement.

Cette révélation a conduit les Nations unies, les USA et l’Europe à adopter une série de sanctions contre le gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad. Entre 2013 et 2016, une période d’accalmie a été observée dans les relations entre l’Iran et le monde occidental. Avec le départ d’Ahmadinejad et l’arrivée de Hassan Rohani, des négociations entre le président Obama et le président Rohani ont conduit à l’Accord à long terme sur le nucléaire signé entre l’Iran et le groupe des six pays occidentaux appelé P5+1 (USA, Angleterre, France, Chine, Russie et Allemagne). Cet accord prévoyait que l’Iran arrêterait le développement de ses activités nucléaires et autoriserait la supervision de ses activités par des inspecteurs internationaux en contrepartie de la levée des sanctions économiques qui avaient été adoptées par les pays occidentaux contre l’Iran. En 2018, après l’accession de Trump au pouvoir, cet accord a été considéré par les Etats-Unis comme nul et non avenu et les Etats-Unis s’étaient complètement et unilatéralement retirés de l’Accord. Parallèlement à ce retrait, Trump avait décidé de nouvelles sanctions économiques contre l’Iran et contre tous les pays et entreprises qui achèteraient le pétrole iranien.

Le résultat est l’entrée de l’Iran dans une crise économique sans précédent. En 2019, de nouvelles sanctions économiques ont été prises par Trump contre l’Iran. Ce sera alors le retour à une période de guerre froide entre les deux pays au cours de laquelle l’Iran commence une campagne de dénigrement et des actions contre la politique et les dirigeants des Etats-Unis, avec à leur tête le président Trump. C’est ainsi qu’en mai et juin 2019, des explosions ont été perpétrées contre six pétroliers dans le golfe d’Oman, ce qui a provoqué la colère des Etats-Unis qui avaient accusé immédiatement l’Iran. Le 20 juin 2019, l’Iran avait abattu un drone américain dans le détroit d’Ormuz. Les Etats-Unis déclaraient que cela s’est produit dans les eaux internationales, tandis que l’Iran affirmait que cela s’est passé dans ses eaux territoriales. En juillet 2019, l’Iran commençait son retrait du deal nucléaire signé avec le P5+1. Enfin, le 3 janvier 2020, les Etats-Unis, après une décision du président Trump, lançaient un drone en Irak qui a tué le général Soleimani et 56 autres personnes et fait plus de 500 blessés.

Les raisons de l’attaque américaine et les risques posés pour la région MENA et le monde

Commençons par les raisons de l’attaque américaine qui a conduit à l’assassinat du général Qassem Soleimani. Ces raisons peuvent être divisées en deux catégories : les raisons invoquées par le gouvernement américain pour justifier l’attaque du 3 janvier et les raisons probables. Les raisons invoquées par le gouvernement de Trump sont nombreuses. Une de ces raisons est que les Iraniens, sous le leadership du général Soleimani, commandant des Qods Forces, préparaient une attaque «imminente» contre les troupes et les avoirs américains en Irak. Cette thèse est notamment défendue par le Secrétaire à la Défense, Mark Esper, qui a déclaré : «Soleiman n’est pas innocent. C’est un leader terroriste faisant partie d’une organisation terroriste et que son temps est venu». Mark Esper ajoute, pour le monde qui l’écoute, «We are not looking to start a war with Iran but we are prepared to finish one» (Nous ne voulons pas déclencher une guerre contre l’Iran, mais nous sommes prêts à en finir une). Toujours dans le même sens, il déclare : «What we’d like to see is the situation de-escalated» (Ce que nous voudrions voir est une situation de désescalade). Le Pentagone et le Secrétaire aux Affaires étrangères Mike Pompeo précisaient l’objectif de l’attaque ainsi : «The strike was aimed at deterring future Iranian attack plans and that top military leader Soleimani was ‘‘actively’’ developing plans to attack American diplomats and service members in Iraq and throughout the region» (L’attaque américaine avait pour objectif de stopper des plans iraniens d’attaques futures que le leader militaire suprême Soleimani préparait activement visant des diplomates et des militaires américains en Irak et dans la région). Après l’attaque américaine, le gouvernement irakien a pris la décision d’expulser toutes les troupes étrangères, y compris américaines, qui aidaient l’Irak à lutter contre l’Etat islamique (EI).

La raisonnement du gouvernement américain, suite à cette décision, est que le fait que le gouvernement irakien ait demandé au gouvernement américain d’aider les Irakiens est une sorte de consentement tacite donné par celui-ci aux forces armées américaines de prendre toutes les actions nécessaires pour défendre leurs intérêts et leur personnel en Irak. Le gouvernement américain, de la bouche du président Trump lui-même, lancera un avertissement au gouvernement iranien, déclarant : «We have singled out 52 cultural sites including ones that are very important to Iran culture as targets if Iran attacks americans or US assets in response to Soleimani’s death» (Nous avons identifié 52 sites culturels, y compris ceux qui sont d’une grande importance pour la culture iranienne, comme cibles dans le cas où l’Iran attaquerait des citoyens ou des avoirs américains en réaction de la mort de Soleimani).

S’agissant des raisons probables – celles que les analystes politiques américains et internationaux considèrent comme étant les vraies raisons de l’attaque et de l’assassinat de Soleimani – elles sont principalement au nombre de trois. L’une d’elles – qui est considérée comme la plus plausible – est «l’impeachment» (destitution) du président Trump par le Congrès américain le 18 décembre 2019 au cours duquel Trump a été accusé de deux charges (appelées aux Etats-Unis «The Articles of Impeachment») : «Abuse of Power» (abus de pouvoir) et «Obstruction of Congress» (Obstruction du Congrès), cette dernière accusant Trump de ne pas transmettre au Congrès les informations dont il a besoin et d’empêcher des témoins importants d’être entendus par le Congrès. En effet, selon plusieurs analystes américains, Trump a lancé l’attaque qui a tué Soleimani dans le but de faire oublier l’affaire de son «impeachment» par le Congrès, affaire qui, disent-ils, le hantent considérablement.

Par cette action, Trump voulait «effacer» ces accusations et faire que l’incident avec l’Iran devienne l’actualité principale dans les médias américains qui, rappelons-le, sont considérés par Trump comme «the enemy of the people» (les ennemis du peuple). La seconde raison probable de l’assassinat de Soleimani est la relation «stratégique» entre les USA et Israël qui prévoit que les Etats-Unis prennent les actions nécessaires pour prévenir toute action militaire de l’Iran (ou autre pays arabe) contre son allié israélien. Il faut rappeler qu’Israël et son allié américain vivent avec l’idée qu’une attaque d’un pays arabo-musulman est constamment possible contre Israël et qu’elle pèse sur lui comme une épée de Damoclès. Israël et les Etats-Unis invoquent notamment les mots de l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, notamment quand, en août 2012, lors de la protestation annuelle contre l’existence d’Israël, aurait déclaré : «The Zionist regime and Zionists are a cancerous tumor» (Le régime sioniste et les sionistes sont une tumeur cancéreuse). Ce sentiment d’une menace permanente contre Israël est partagé par Trump et Netanyahu qui semblent être liés par une relation personnelle très étroite et un engagement de chacun d’être aux côtés de l’autre quoi qu’il arrive à l’un ou à l’autre. La troisième raison de l’assassinat de Soleimani est la guerre froide qui a toujours existé entre, d’une part, les Etats-Unis et l’Iran – ainsi que nous l’avons vu dans la première partie de cet article – et, d’autre part, entre l’Iran (et les pays arabo-musulmans) et Israël.

Quels sont les risques que pose cette escalade de paroles et d’actions de la part des Etats-Unis et de l’Iran ? Le premier risque est un accroissement du niveau de détérioration des relations Iran-USA. Dans son discours à la nation du 8 janvier 2020, à la suite de l’attaque réactive iranienne du 6 janvier, Trump a annoncé de nouvelles sanctions économiques contre l’Iran. Rappelons que ces sanctions qui pèsent déjà sur l’Iran sont à leur maximum. Le second risque – qui est certainement plus inquiétant encore – est celui d’un embrasement de l’ensemble de la région MENA (Middle-East and North Africa). Cette escalade, si on l’ajoute aux effets des nouveaux «Printemps arabes» qui ont lieu dans plusieurs pays de la région (Liban, Algérie, Irak, Libye), va certainement créer les conditions d’un chaos social, économique et politique rappelant la situation de la «Guerre des Six jours» de 1967. Le risque ultime, bien sûr, est que le monde dans son ensemble entre dans une nouvelle ère de guerre froide, voire d’une troisième conflagration mondiale accompagnée d’un nouveau «clash de civilisation» entre l’Orient et l’Occident.

Conclusion

Nous avons vu, tout au long de cet article, que les récentes attaques réciproques entre l’Iran et les Etats-Unis n’ont pas eu lieu dans un climat de vide politique, mais qu’elles sont le résultat de la guerre froide qui prévaut entre ces deux pays et qui dure depuis près de 67 ans. Nous avons vu aussi que les raisons invoquées par le gouvernement américain pour justifier l’attaque du 3 janvier et qui a conduit à l’élimination du général iranien Soleimani et de 56 autres individus et fait plus de 500 blessés ne sont pas convaincantes, selon des experts politiques américains et internationaux. A l’inverse, ces experts considèrent que les raisons les plus probables de l’assassinat de Soleimani sont d’ordre politique – raisons de politique intérieure et de politique extérieure. Pour beaucoup de ces analystes, la raison qui est privilégiée est le fait que le président Trump ait été «impeached» par le Congrès qui l’accuse de deux lourdes charges : abus de pouvoir et obstruction du Congrès. Sur le plan de la politique extérieure, une des raisons les plus plausibles est constituée par l’idée que l’Iran constitue une «menace» permanente pour Israël, un allié stratégique des Etats-Unis.

Nous avons vu, enfin, que ces attaques réciproques et les discours menaçants, d’un côté comme de l’autre, ne peuvent qu’aggraver la situation déjà précaire qui prévaut dans la région MENA et que si des initiatives diplomatiques énergiques à l’échelle de l’ONU ne sont pas entreprises, le risque peut aller éventuellement jusqu’à une conflagration mondiale qui sera nourrie par les nouveaux «Printemps arabes» qui enflamment la région depuis plusieurs mois. Sans de telles initiatives pour apaiser la situation entre les deux belligérants et, plus largement, sans la résolution du conflit israélo-palestinien – qui est dans une grande mesure la «root cause» (cause principale) de cette belligérance persistante entre les Etats-Unis et l’Iran – aucune paix ne pourrait s’installer durablement dans la région et dans le monde pris dans son ensemble. 

Par  Arezki Ighemat

Ph.D en économie. Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)


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