La crise économique rattrapera-t-elle la révolution populaire en Algérie?

Kamal Louadj

21.06.2019

À ce vendredi qui clôt le quatrième mois du début du mouvement populaire en Algérie, la situation de blocage politique demeure intacte. Cependant, l’économie du pays rentre de plus en plus dans un état de fragilité aggravée. La loi de finances 2020 s’avère cruciale pour l’avenir du pays. Que décideront les Algériens?

Alors que le mouvement populaire du 22 février, en Algérie, tarde à trouver un terrain d’entente avec le pouvoir pour enclencher une sortie de la crise politiquela situation économique, quant à elle, continue de se dégrader inexorablement. Depuis la chute des prix du pétrole en 2014, les réserves de change du pays, à titre d’exemples, sont passées d’environ 179 milliards de dollars à la fin de la même année, à environ 80 milliards en décembre 2018, selon les notes de conjoncture de la Banque d’Algérie correspondant aux mêmes périodes. Acculé par les difficultés financières, le gouvernent d’Ahmed Ouyahia avait lancé une opération d’assouplissement monétaire en novembre 2017, pour palier à la situation de déficit budgétaire. Compte tenu de la baisse des volumes d’exportation d’hydrocarbures conjuguée à la non amélioration des prix, cette situation serait appelée à s’aggraver à brève échéance. Pour la plupart des experts économiques algériens, l’année 2021 serait une échéance charnière pour le pays.

Dans cette optique, la loi de finances de 2020 sera décisive pour l’économie algérienne, car elle constitue la dernière fenêtre de tir dont dispose le gouvernement, avant l’année fatidique, pour enclencher les réformes structurelles et les mesures d’urgence à même de redresser la situation. Or, ce débat est totalement absent de la scène politique algérienne, alors qu’il ne reste que six mois avant la fin de l’année. Plus grave encore, si un projet de loi de finances inadapté à la situation actuelle venait à être adopté par le parlement, il mettra le prochain Président de la République et son gouvernement dans une situation où la marge de manœuvre dont ils disposeront sera réduite.

Les exemples tunisien et égyptien, ou comment l’économie a ruiné la révolution

Dans un entretien à la chaîne qatarie Al Jazeera, l’ex-Président tunisien Moncef Marzouki a affirmé que «ce qui a tué la révolution en Tunisie c’est la durée de trois ans qu’a pris la transition politique». «Nous avions perdu beaucoup de temps dans les questions politiques en négligeant les questions économiques et sociales».

Dans le même sens, tout en affirmant que «c’est ça qui a facilité la tâche à la contre-révolution pour reprendre le pouvoir en Tunisie», M.Marzouki a conseillé aux Algériens de ne pas refaire la même erreur «et à faire en sorte que la transition soit la plus courte possible».

Le même cas a été observé en Égypte. Les Égyptiens sont sortis par millions dans les rues pour demander le départ du défunt ex-Président Mohamed Morsi, pas pour des raisons politiques ou idéologiques, mais pour des raisons économiques et sociales.

Que veulent les partis et les personnalités politiques algériens

La quasi-totalité des débats se concentrent sur la transition politique et la préparation des élections. De droite comme de gauche, en plus des islamistes, les partis politiques n’abordent pratiquement pas la question économique. Certains parmi eux, à l’exemple du FFS, du RCD, du PT, du PST, de l’UCP, du MDS, du PLD ainsi que des responsables de Ligue algérienne des droits de l’Homme (LADDH), ont signé une déclaration commune appelant à une transition politique et rejetant catégoriquement de participer à un quelconque processus électoral. L’idée de l’élection d’une assemblée constituante a également été avancée comme passage obligé pour la refondation du système politique du pays, avant toute échéance élective. Cependant, aucune durée n’a été fixée pour cette transition.

Néanmoins, deux personnalités politiques, de par leur formation économique, attirent l’attention des Algériens sur les dangers qui guettent le pays si des mesures d’urgences n’étaient pas prises rapidement.

Selon l’ex-ministre du Trésor et président du parti Nida El Watan Ali Benouari, dans une déclaration à Sputnik, «si des réformes structurelles ne sont pas engagées immédiatement, le prochain Président algérien quittera le pouvoir au bout d’une année, sous le poids de la crise économique».

Selon lui, «il est impératif d’introduire des mesures pour réduire le budget de fonctionnement de l’État et des subventions, en plus d’une dévaluation mesurée de la monnaie nationale». À ceci, selon lui, devrait s’ajouter «la privatisation de certaines entreprises publiques, l’augmentation des droits de douane, de la TVA et des impôts, notamment pour une certaine frange de la société, et la réévaluation des accords d’association avec l’Union européenne et de libre-échange avec les pays arabes».

Pour Ahmed Benbitour, ex-Premier ministre, il est nécessaire d’introduire une nouvelle vision de la gouvernanceet d’accélérer le rythme des réformes, dans le but de diversifier l’économie et de créer des emplois. Selon lui, 15 pôles régionaux d’investissement et de développement seront nécessaires pour propulser l’économie du pays, en misant sur des secteurs clés comme l’énergie et les nouvelles technologies de l’information.

Si les deux hommes sont d’accord que ce sont ces questions qui devraient structurer le débat public en Algérie, invitant tous les responsables politiques à s’exprimer d’une manière claire. Reste cependant la question de la loi de finances 2020, dont les moyens d’équilibrer le budget ne sont pas encore débattus. À ceci s’ajoute la question de la récupération de l’argent volé qui est une priorité absolue pour M.Benouari. Alors que M.Benbitour avait déclaré récemmentqu’elle ne l’était pas, et que c’est plutôt la réforme de la gouvernance qui constituait pour lui la priorité.

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22.06.2019

«Le Hirak n’est pas responsable de

la détérioration de l’économie»

Pr. Mohamed Chérif Belmihoub (analyste-chercheur en économie)

Beaucoup a été dit et se dit encore quant à l’impact du mouvement populaire sur l’économie nationale depuis quelques jours, pour une sorte de bilan quatre mois après la sortie des Algériens pour exiger l’instauration d’une nouvelle République. C’est dans ce sens qu’est venue enrichir le débat l’intervention de l’analyste et chercheur en économie, le professeur Mohamed Chérif Belmihoub, à travers un entretien accordé à l’APS.
Avis éclairé et éclairant à plus d’un titre, celui émis par le professeur Belmihoub lève de nombreuses équivoques sur la responsabilité du mouvement populaire né le 22 février quant à la situation économique du pays. Des équivoques dont une a particulièrement retenu l’attention, celle relative à l’évaluation par la ministre de l’Industrie et des Mines à plus d’un milliard de dollars de pertes induites par les grèves observées dans certaines entreprises nationales pour des revendications socioprofessionnelles. Déjà, pour battre en brèche une certaine argumentation destinée à incriminer le Hirak dans la situation économique peu enviable que le pays traverse, le professeur Belmihoub précise que «la relation entre crise politique et impact sur l’économie et inversement est un problème de temps. En effet, le temps politique n’est pas le temps économique et ce dernier n’est pas le temps administratif.
Il n’y a pas de synchronisation parfaite entre les trois temps. Chacun a sa propre logique et sa rationalité. Le déphasage ou la contradiction est encore plus prononcé sur le court terme. Dans le contexte actuel en Algérie, c’est le temps économique qui va s’aligner sur le temps politique, plus long. Et c’est cet alignement qui est décrié aujourd’hui par certains analystes et experts économiques qui considèrent que l’économique ne peut pas attendre et toute transition serait néfaste pour l’économie. Ce raisonnement fait l’impasse sur la relation entre l’économie, la société et le système de pouvoir. L’économie aurait pu résister mieux aux effets de la crise politique si elle était régulée et gouvernée par des institutions solides. La situation économique du pays était déjà dégradée à la veille du mouvement populaire. Les expressions pacifiques du peuple sont à saluer, car dans ce genre de révolte contre les pratiques irresponsables et autoritaires, voir même mafieuses par certains aspects, les pertes économiques auraient été désastreuses. Nous constatons que le mouvement du 22 février n’a produit aucun de ces effets pervers, excepté quelques mouvements de grève, essentiellement dans le secteur public. Aucune dégradation des équipements publics, aucune perturbation des réseaux de communication. Alors, l’on se demande d’où vient le chiffre d’un milliard de dollar comme impact des grèves dans le secteur public donné par la ministre de l’Industrie. Comment peut-on perdre un (1) milliard de dollar à cause de quelques jours de grève dans le secteur public industriel lorsqu’on sait que tout le secteur industriel (public et privé) ne produit annuellement que 7 à 8 mds de dollars ? C’est pour le moins hallucinant de donner un tel chiffre».
De quoi donner une idée plus sérieuse aux autorités concernées pour revoir leur copie et surtout ne pas se hasarder à balancer littéralement des chiffres, de mauvais chiffres, même si d’un autre côté le professeur Belmihoub admet que «Les actions du mouvement et surtout sa persistance sur une période de quatre mois ont eu quelques impacts sur certains comportements des opérateurs économiques en matière d’investissement, un ralentissement dans le traitement des dossiers de paiement ou de demande de crédits, de lancement de nouveaux projets en raison de l’incertitude sur l’avenir en l’absence d’une perspective politique de sortie de crise ou du moins d’une feuille de route pour une transition maitrisée. Le mouvement populaire et la symbolique qu’il incarne en termes de cohésion nationale, de la récupération de la citoyenneté par les Algériens et surtout de sa projection dans un idéal de justice sociale et de gouvernance responsable, doit être vu comme une nouvelle ressource pour l’économie pour les défis à venir».
Il n’est pas besoin d’être une lumière pour savoir que la longueur dans le temps de la crise politique n’est pas faîte pour arranger la situation économique du pays, mais de façon succincte, il est clair pour l’analyste qu’est Mohamed Cherif Belmihoub : «Il ne fait aucun doute, la persistance de la crise politique et son corolaire le mouvement populaire affecteront l’activité économique de manière directe ou indirecte. De manière directe, nous allons assister à un ralentissement de l’activité économique en raison certainement des perturbations, comme annoncé plus haut, liées à des problèmes de financement ou de transactions bancaires, douaniers et administratifs dus essentiellement à des peurs en lien avec l’opération en cours sur la corruption. Le domaine qui sera le plus affecté est celui de l’investissement. Il est connu que l’investisseur est très sensible à l’incertitude et par conséquent, il aura tendance à reporter sa décision d’investir en attendant de voir plus clair. Déjà que l’investissement privé est relativement faible en Algérie, cette situation va encore le ralentir, c’est pourquoi il devient maintenant urgent, non pas d’organiser une élection présidentielle à la hussarde, mais de donner un signal fort quant à un horizon raisonnable pour organiser une véritable transition. Un tel signal sur l’horizon politique et la feuille de route qui le porte atténueront sans aucun doute le facteur d’incertitude et favoriseront le retour à un fonctionnement plus ou moins normal».
Pragmatique à souhait, le professeur Belmihoub note que «si le Hirak n’est pas responsable, jusqu’à maintenant, de cette détérioration, il est toutefois responsable indirectement du report de la recherche d’une solution à la crise en raison du climat d’instabilité et d’incertitude qui s’installe et de l’absence de l’autorité publique dotée d’un vrai gouvernement compétent et responsable pour prendre les décisions économique qui s’imposent» et dans l’immédiat, il préconise de prendre des mesures pour éviter une plus grande détérioration des grands équilibres économiques et pour assurer la continuité de l’activité économique, seule génératrice de richesse. Ainsi il recommande ce qu’il appelle : un plan d’urgence de sauvegarde. «Il eut été très utile, d’élaborer une loi de finances complémentaire pour 2019. Un retour à l’orthodoxie budgétaire et financière: action sur les dépenses publiques et sur les recettes. Dans le chapitre des dépenses, il est nécessaire d’instaurer une austérité sur le train de vie des administrations et autres organismes publics dont beaucoup n’ont aucune utilité pour la collectivité (conseils, instances, observatoires…), imposer une réduction d’au moins 10% sur les dépenses de fonctionnement hors salaires.
Dans le chapitre recettes et à défaut d’une LFC pour réviser certaines dispositions fiscales, il y a lieu d’utiliser toutes les dispositions prévues antérieurement sans restriction aucune (certains impôts et taxes prévus par la législation) qui n’ont jamais été mises en œuvre pour différentes raisons, renforcer la saisie de l’assiette et le recouvrement des impôts et taxes». Et à l’analyste-chercheur en économie de proposer des pistes pour venir à bout d’anomalies du genre de cette disposition qui exonère de la TVA l’acheteur (non assujetti) d’un véhicule monté en Algérie, alors que ce même véhicule a été exonéré de la TVA à l’importation comme kits ou collections, cette TVA non perçue par le Trésor et qui est certainement encaissée par le centre de montage. Dans la même optique de remédier à la situation, Mohamed Chérif Belmihoub évoque la possibilité de lever des fonds de l’épargne publique par l’émission de titres obligataire afin de remplacer les titres arrivés à échéance en juillet 2019. «Il s’agira de renouveler l’opération périodiquement (à commencer par le renouvellement de l’emprunt obligataire de 2016 de 1600 mds de DA qui arrive partiellement à terme (échéance à trois ans) en juillet 2019.
Sauvegarder le pouvoir d’achat du citoyen pour maintenir l’activité économique et l’emploi. Pour cela, des actions au plan interne et externe doivent être engagées comme la lutte contre la spéculation et l’élargissement de la fiscalisation des activités commerciales, contrôle sévère des prix à la consommation, meilleure surveillance des frontières pour limiter la fuite de produits algériens importés ou fabriqués localement et souvent subventionnés. Rationalisation des subventions : arbitrage sur l’énergie entre électricité et carburants. Il est nécessaire de faire évoluer les prix des carburants si l’on veut maintenir les prix de l’électricité et du gaz ou alors augmentation graduelle des deux. Sauvegarder l’outil de production (les entreprises productrices) en distinguant les affaires judiciaires de la continuité de l’exploitation des entreprises qui sont utiles pour le présent et l’avenir de l’économie nationale». Tout un programme, comme on n’en voit pas la moindre esquisse de la part d’un gouvernement qui, il est vrai, semble avoir d’autres priorités.
Azzedine Maktour


Lire aussi :

Proposition de sortie de crise

M. C. Belmihoub, Dr. es- Sc. Eco. et M. Khalfaoui, Off. sup./ANP à la retraite

1. Contexte : 
Le peuple algérien se mobilise à la recherche d’un processus de transition démocratique, le moins coûteux et le plus rassurant pour tous (selmiya et dialogue conditionné). Signe d’une maturité prometteuse et d’une prise de conscience collective, le peuple exige l’exercice de ses attributs constitutionnels. La réponse du pouvoir, au demeurant invariable, est jugée par les manifestants comme une manœuvre inappropriée ou insuffisante,  voire même provocatrice. 
Cet échange bihebdomadaire entre les protagonistes s’apparente à un bras de fer entre le mouvement populaire qui revendique ses droits légitimes et le pouvoir qui campe derrière un ordre constitutionnel décrié par le peuple. Face à la détermination du pouvoir à maintenir le cap d’une élection présidentielle dans les délais les plus courts, le mouvement populaire, abusé dans ses voix par les pratiques électorales antérieures, rejette définitivement toute démarche conduite par les mêmes personnes responsables des fraudes électorales généralisées pour faire du choix populaire un plébiscite du candidat du pouvoir. Cette situation qui perdure affecte sérieusement aussi bien l’espoir suscité par l’institution militaire, à travers les allocutions du vice-ministre de la Défense, que les sphères économiques et sécuritaires. 
Ce face-à-face, mouvement populaire-pouvoir, porte en lui les germes d’une radicalisation et préfigure d’une dégradation dans les semaines à venir. Un défi pour lequel l’expérience vécue par les printemps arabes devrait être convoquée.

2. Les enjeux : 
Chaque manifestation exprime l’exaspération du Mouvement populaire, le rejet, avec insistance, du gouvernement «bouteflikien», et révèle l’apparition de groupes aux objectifs douteux qui, à terme, pourraient radicaliser le Hirak ou le faire imploser. 
Dans ce contexte de défiance, il devient urgent de tenir compte des enjeux sécuritaire, politique et économique auxquels est confrontée la Nation et dont le traitement requiert, en effet, des consensus.

• L’enjeu politique 
Au plan politique, l’espoir né de la dynamique populaire pour une refondation nationale autour d’une gouvernance ouverte et responsable qui garantit les libertés, les droits et l’expression libre des choix de ses dirigeants doit être sauvegardé par le biais d’un compromis assumé, réaliste et donc responsable. Les 57 ans de gestion par un système de gouvernance instauré dès l’indépendance et décrié d’abord par ceux-là mêmes qui furent à l’origine de la naissance de l’Etat algérien (national), et par le peuple ensuite, interpellent les tenants du pouvoir. Les échecs sur les plans de l’économie, de l’éducation, de la santé publique, le chômage, la fuite des cadres, la corruption généralisée et autres comportements outrageants devraient convaincre de la nécessité de réformes souples qui projetteraient le pays dans le système politique tant attendu, en harmonie avec les promesses de la Révolution autant libératrice qu’émancipatrice et répondant aux ambitions des nouvelles générations. Ces dernières montrent, à travers leurs appels hebdomadaires, une prise de conscience prometteuse qui mérite d’être entretenue. 

• L’enjeu sécuritaire  
Le débat entre le peuple et l’institution militaire est troublé par d’autres clans, dont les ambitions basses ne consistent qu’à maintenir leurs privilèges jusqu’à l’effondrement de ce qui reste du pays. L’infiltration du Hirak par les spécialistes des basses besognes et autres cellules dormantes, les fake-news, les provocations entretenues par l’argent sale… sont mis à contribution pour dévier tout effort populaire au redressement du pays. Si hier, la stabilité sociale a été entretenue par les moyens financiers de l’Etat, aujourd’hui ces moyens dilapidés ne suffisent plus. 
Le face-à-face pouvoir-mouvement populaire ne laisse pas indifférentes les puissances étrangères dont l’ingérence dans les conflits de pays frères a conduit au chaos. L’instabilité à nos frontières mobilise une partie de nos forces armées. Les flux d’armes et de terroristes étrangers en Libye exacerbent les tensions régionales. Aussi une réponse adéquate aux revendications du Hirak ne manquerait pas de neutraliser les esprits malveillants. 

• L’enjeu économique 
La situation économique était déjà dégradée avant l’avènement du mouvement populaire : une croissance économique trop faible pour absorber la demande d’emploi qui arrive chaque année et dont une part importante est constituée de diplômés de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle. 
La trouvaille des dirigeants, consistant à imprimer des billets de banque pour financer les déficits, est une fausse solution à un vrai problème. L’inflation n’a pas encore suivi mais elle est attendue. Ces «bombes» sont installées et peuvent à tout moment nous exploser à la face. L’enjeu économique de la sortie de crise est donc de taille et quand la revendication deviendra socioéconomique, le face-à-face, évoqué plus haut, devient plus aigu, car il s’agira d’une question de survie pour plusieurs millions d’Algériens. 
En effet, si la revendication politique donne l’espoir et donc de la patience, d’où son caractère pacifique, la revendication économique exige des réponses immédiates car elle tient à des besoins essentiels de la population. 
 
3. Les acteurs en présence et leurs positions  
Bien que l’institution militaire se soit engagée à répondre à toutes les revendications du mouvement populaire, ce dernier et le pouvoir sont entrés dans un face-à- face qui s’apparente à un dialogue de sourds. 
La réponse du pouvoir au changement du système de gouvernance reste invariable : 
– changement dans le cadre de la Constitution avec rejet de toute transition ; 
– l’ouverture d’un dialogue inclusif suivi d’une élection présidentielle.  
L’institution militaire précise les formes :
La voie «du dialogue sérieux, rationnel, constructif et clairvoyant, qui place l’Algérie au-dessus de toute considération… Le dialogue sincère et objectif consistera en l’évaluation des circonstances que vit le pays et de concessions réciproques pour le bien du pays… ainsi que l’examen approfondi des tenants et des aboutissants de cette crise multidimensionnelle…Les contours de ce dialogue se préciseront en fonction du sérieux et de la faisabilité des propositions qui seront faites». 
Le souci sécuritaire, clairement exposé, exprime les appréhensions de l’institution chargée de la protection du pays. Dans cette situation de doute et pour assurer la sérénité nécessaire au dialogue constructif, l’armée sollicite le soutien des élites nationales, moteur incontournable pour la mobilisation des citoyens : «Il est attendu des élites détermination et assistance à l’ANP dans l’accompagnement des fils de notre patrie, lorsqu’ils présenteront leurs propositions constructives comme le requiert le noble devoir national.» l’objectivité est requise dans les suggestions de sortie de crise.

4. Sortie de crise
Dans ce contexte de doute et d’appréhension, la sagesse commande un processus de changement réaliste, une progression vers la nouvelle république à pas mesurés. Car les expériences de transition démocratique à travers le monde montrent que celles-ci sont toujours complexes, fragiles et incertaines, et qu’elles s’inscrivent dans la durée. Tout changement brutal est porteur de risques. 
Le pragmatisme nous dicte la sobriété dans nos démarches pour la construction de notre nouvelle république. Le changement auquel nous aspirons tous, pour être salvateur, doit bénéficier des expériences des autres en accordant le temps nécessaire à la mutation des institutions et des mentalités afin d’éviter au pays l’irréparable, la démocratie est une culture.
Les propositions de solutions de sortie de cette crise complexe par certaines formations crédibles, pour être soutenues, s’adossent aux revendications du Hirak qui, lui, exige le changement du système prédateur et humiliant avec le départ de certaines de ses figures.

Concessions réciproques : 
L’offre de dialogue exprimée par le dernier message du chef de l’Etat est une opportunité pour sortir de ce face-à-face qui prend les formes d’un bras de fer. Quel que soit le dénouement, le pouvoir en assumera, lui seul, la responsabilité.  Depuis 17 semaines, les Algériens n’ont  cessé de clamer leur rejet de la gouvernance politique en place et d’exprimer des revendications légitimes. En situation normale, les citoyens ont le droit d’exprimer leur mécontentement à l’endroit des tenants du pouvoir en place ; le mouvement populaire, expression des citoyens, n’a pas vocation à leur trouver des solutions, celles-ci sont du ressort des instances et des institutions qui incarnent l’Etat. En situation de crise, comme c’est le cas présentement en Algérie, la solution doit être recherchée en commun, à travers un dialogue responsable du fait que les instances et les institutions du pouvoir, à leur tête la Présidence de la République et le gouvernement, sont, elles-mêmes, remises en cause. 
Le face-à-face est une source de défiance, alors que nous avons besoin, en ce moment crucial, de rétablir la confiance dans la société. Le dialogue n’est pas la négociation, mais un préalable à cette dernière si elle devient nécessaire. 
Le  chef de l’Etat en poste, constitutionnellement reconnu, peut être préservé afin d’assurer la continuité de l’Etat par l’exercice des fonctions de représentation autour des missions régaliennes (diplomatie, défense, service public…).  Etêter le pouvoir en situation de crise est un non-sens.
L’obstination à coller fermement à la lettre de la Constitution sera interprétée comme une velléité de reconduire le système en place, rejeté par la population. Une telle perspective signifierait la non-reconnaissance, par le pouvoir, des revendications du mouvement populaire, et donc une fin de non-recevoir. 
L’acceptation du dialogue et le maintien du président de l’Etat actuel constitueraient les concessions du mouvement populaire. A charge pour le pouvoir de déclarer sa volonté politique de changement du système de gouvernance. 
Le sens des responsabilités, en cette période où tout peut basculer, commande au chef du gouvernement de céder la place à une personnalité acceptée par le peuple et à laquelle incomberait le choix de personnes crédibles pour assurer la gestion des affaires courantes dont on devine les difficultés qu’elle doit surmonter, les risques qu’elle doit prévoir et les incertitudes qu’elle devra gérer. Une personnalité nationale qui bénéficie de la confiance du mouvement populaire et du pouvoir, forte d’une expérience avérée, pourrait mener cette phase délicate et déterminante pour l’avenir du pays. Accompagnée des compétences d’un ministre de l’Intérieur et d’un ministre de la Justice fiables, la commission indépendante d’organisation, de contrôle et de surveillance des élections pourra alors garantir l’émergence du président légitime. Une telle mesure qui peut être celle du compromis, si elle est consentie, ne manquerait certainement pas de rétablir la confiance entre les protagonistes et de regrouper le peuple autour du principe sacré de «Sécurité nationale». Le compromis dans la démarche sera le facteur d’une réussite assurée. Le reste des réformes s’inscrira dans la mission du président démocratiquement élu. Investi de la confiance du peuple, il disposera des données objectives pour lui soumettre sa conception de la nature du pouvoir à adopter.  Pour qu’aucune tendance ne puisse s’approprier notre Algérie, notre Constitution future doit être un contrat social approuvé par le peuple, garantie par l’institution militaire, un Conseil constitutionnel élu et une justice indépendante.
M. C. B. et M. K.   


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