L’Algérie de 2020 et la Journée mondiale des langues maternelles

par Abdou Elimam

A l’initiative de l’UNESCO, le monde s’apprête à célébrer la Journée de la langue maternelle ce 20 février. Cette année, le thème retenu est «langues transfrontalières communes».

Pour ce qui est de notre région, la darija (ou maghribi) ainsi que tamazight bien entendu, sont donc les stars de la journée. Comment vont-elles être célébrées ? Une chose est certaine, c’est que nos voisins, de l’est comme de l’ouest, se préoccupent avec autant de perplexité que nous du sort de leurs langues maternelles et plus particulièrement de la darija.

Notre dernier ouvrage -qui rassemble bon nombre de nos contributions destinées à la presse écrite nationale et que seul Le Quotidien d’Oran a eu le cran de ne pas censurer- a pour intitulé: «Après tamazight, la darija (maghribi)». Ce titre suffisamment évocateur tire la sonnette d’alarme sur le fait que si tamazight a réussi à arracher sa reconnaissance institutionnelle, la darija reste marginalisée. La langue parlée spontanément partout en Algérie (et dans l’ensemble du Maghreb) se voit injustement refuser toute légitimation institutionnelle. On sait que-grâce aux audaces du Hirak- cette année 2020 sera celle d’une remise en harmonie de la Constitution avec l’état de maturité de la société. Un tel acte juridique majeur élèvera-t-il le besoin d’émancipation nationale et démocratique en principe universel de préservation et de défense de toutes les langues maternelles de la nation ?

Il est grand temps de dénoncer cet argument qui consiste à clamer que la darija serait déjà «langue d’Etat», puisque la langue officielle c’est «l’arabe» ! De tels propos sont non seulement contraires à la réalité historique et culturelle, mais surtout nuisibles -serait-ce à dessein ? En colportant des confusions aussi grossières, ce jeu malsain tend à prendre la darija-maghribi en tenailles entre «les deux langues officielles et nationales». Pourquoi alors admettre que des variétés berbères puissent constituer pour nous un héritage historique alors que la darija est exclue d’une telle promotion ? Pourquoi admettre que tamazight puisse être promue langue d’enseignement et de culture pendant que la darija est refoulée dans les marges des institutions de la république ? Pourtant cette dernière était bel et bien pratiquée plus de 1500 ans avant l’arrivée des Arabo-musulmans dans notre région du monde ! Cette même langue, à l’époque de l’antiquité, s’appelait le punique.

Dans une contribution récente, le grand linguiste de la berbérophonie, S. Chaker1, reconnaît le rôle prépondérant de la langue punique : « (…) tous les grands rois berbères de l’Antiquité -en particulier notre célèbre Massinissa dont les militants berbères se gargarisent-, en tout cas dans l’expression officielle, n’ont jamais utilisé le berbère. Les monnaies de Massinissa et des dynasties numides ou maures portent des légendes puniques (…) ».

C’est au contact de l’arabe que le punique emprunte tout ce qui lui faisait défaut (notamment à partir de corpus liturgiques, juridiques et autres). Quant au parler dominant il était reconnu, au moins du temps de l’Andalousie, comme le «gharibi». Par conséquent nous avons affaire à une langue bel et bien attestée depuis au moins 10 siècles. C’est de la sorte que, dès le IXe siècle, deux langues (et non pas une seule) s’imposent: celle de la liturgie, de l’écrit et de l’administration (l’arabe) et celle de l’oralité et de la socialisation (la darija-gharibi). Cette dernière devient le ciment identitaire de toute la région nord de l’Afrique et les mouvements populaires qui, de nos jours, défilent à Tunis, Rabat ou Alger recourent à cette même langue pour clamer leur désir d’émancipation. Voilà une donnée incontournable. Ceux qui tentent soit de la minorer («la langue de la rue»), soit de l’opposer à la langue du Coran sont, sinon de mauvaise foi, du moins ignorants de l’histoire des langues de notre pays. Car elle est langue de littérature depuis 1000 ans, ceci d’une part ; et, d’autre part, la langue du Coran n’a jamais été langue maternelle de personne au monde. Cela a une conséquence immédiate et évidente -pour qui sait (ou veut bien) voir- : elle ne saurait s’opposer aux langues maternelles (dont l’émergence est innée, voire œuvre divine). Les langues maternelles ne s’apprennent-elles pas par acquisition durant le processus de socialisation de l’enfant ? L’imitation n’intervenant que peu – sinon les enfants ne parleraient qu’à l’impératif ! Cette acquisition mécanique et instinctive constitue une disposition naturelle chez les humains – tous les parents de la planète peuvent en témoigner.

Quant à la berbérophonie, elle n’est pas constituée d’une langue («tamazight»), mais de plusieurs variétés éparpillées dans le territoire, comme le précise S. Chaker, pour citer à nouveau le même article: «On a donc -je crois que c’est une caractéristique fondamentale de la berbérophonie actuelle- d’une part de grands ensembles géographiques qui peuvent rassembler des millions de personnes et, d’autre part, des groupes vraiment microscopiques de quelques centaines à quelques milliers de personnes». Cependant, il faudrait se réjouir du fait que tous ces pôles linguistiques de l’amazighophonie jouissent, de nos jours, de droits linguistiques constitutionnels.

Il paraît donc raisonnable d’espérer que la promotion de nos langues maternelles puisse dépasser le communautarisme (aux retombées contre-productives) et accéder à un principe universaliste de protection juridique et de soutien institutionnel à toutes les langues maternelles. Surtout celles que la nation a vu fleurir en son sein depuis des millénaires. Car, en s’enrichissant des apports de la langue arabe, le punique a évolué/muté sous sa forme actuelle de darija-maghribi (si nos aïeux ne parlaient pas déjà une langue sémitique proche de l’arabe, comment aurait-ils pu communiquer et intégrer le message coranique… en berbère?).

Le sursaut populaire qui est à l’origine du déclenchement de la transition politique actuelle a fait irruption sur la scène politique lors de l’anniversaire de la journée des langues maternelles de 2019. Celle de 2020 semble être celle de la période de gestation du renouveau et ses acteurs légitimes déclarent ouvertement vouloir traduire les aspirations émergentes en programme de gouvernement. Augurons que ce faisant ils fassent preuve de responsabilité historique en s’assurant de la protection juridique de la darija. N’est-elle pas la langue qui porte la révolution du sourire et dont les slogans les plus pertinent sont précisément puisés dans ses mots ? Sommes-nous à la veille d’une remise en adéquation de notre véritable histoire culturelle et linguistique ? Nos élites dirigeantes franchiront-elles le cap du parachèvement d’une algérianité qui, pour avoir minoré sa langue maternelle majoritaire, s’est jusque là auto-mutilée ? Et si ce sursaut de démocratie linguistique parvient à inscrire la protection de toutes les langues maternelles (sans exception) dans la constitution nouvelle, alors c’est le 20 février 2021 qu’il nous faudra célébrer l’une des conquêtes démocratiques et nationales les plus prometteuses pour l’avenir culturel de ce pays, de cette région.

*Linguiste

Notes

1- « Berbères – Imazighen : origines, permanences et mutations», Les peuplements de l’Afrique du Nord : une histoire de migrations plurielles . Colloque de la FMGACMT, 2011 pp.28-36.


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