L’Algérie : révoltée ou avortée ? Un bilan post-partum

Par Mokhtar Boughanem

Qu’une montagne accouche d’une souris, cela n’est pas du tout étonnant. Mais qu’une révolution accouche d’un dictateur, voilà le comble de la calamité ! Parfois, il est bon de rappeler certaines vérités historiques, y compris celles qui font mal. L’Algérie n’a jamais été entièrement indépendante. Elle n’a jamais été réellement libre. Elle n’a jamais été pleinement démocratique.

De simulacre en simulacre, elle a traversé le XXsiècle comme on traverse une pente glissante, stressée et assaillie par le bruit des bottes et des kalachnikovs. Elle s’est engagée dans le XXIe siècle par hasard, en étant démunie et affaiblie jusqu’aux mollets. C’est peu dire qu’elle aurait pu facilement rater la porte d’entrée et faire un saut dans l’inconnu. Sa géographie se résume à un fleuve détourné et à des chemins qui montent. Son passé ressemble à un champ d’oliviers ravagé par l’incendie. Telle une femme sans sépulture, elle tourne en rond à l’intérieur du cercle des représailles, en attendant le dernier été de la raison en compagnie de l’escargot entêté.

L’Algérie du 22 février 2019 fait un clin d’œil à l’Algérie du 1 novembre 1954, mais aussi à celle de septembre 1963, à celle d’avril 1980, à celle d’octobre 1988 et à celle, encore plus jeune, d’avril 2001. Le souvenir de la révolte et de l’insurrection est encore vivace dans les esprits. Les montagnes et les forêts sont encore là pour témoigner d’une époque chargée d’adrénaline. Qu’on se le dise : l’ère des caïds est révolue, le diktat des généraux est fini. Et si jamais quelqu’un a encore quelques doutes, il n’a qu’à tendre son oreille et ouvrir ses yeux pour se rendre compte que le monde a changé.

L’Algérie vit son printemps le plus long, retenant son souffle pendant qu’elle suit du regard le mouvement de sa jeunesse qui déferle dans les rues et les places publiques. Va-t-elle enfin surmonter le chaos des sens ? Va-t-elle renoncer au serment des barbares et au festin de mensonges ? Fier de ce qu’il est et de ce qu’étaient ces ancêtres, le fils du pauvreremonte l’olympe des infortunes à la recherche de la colline oubliée. Djeha, Mekideche et Loundja sont de retour, accueillis avec des youyous et des chants. Un enfant vient de naître après une attente interminable ponctuée par des espoirs et des désespoirs. Toute la famille est heureuse. Mais la maman a peur qu’on lui vole le fruit de ses entrailles, qu’on le remplace insidieusement par un légume rabougri. C’est normal que la vigilance et la méfiance soient de mise puisque ceux qui ont assassiné un président en direct à la télévision un certain 23 juin 1992 sont capables de faire pire dès lors qu’il s’agit d’étouffer la renaissance nationale dans l’œuf. Ceux qui ont l’habitude de pratiquer la fraude électorale sont toujours en poste, protégés par des boucliers, des canons à eaux et des bombes lacrymogènes.

L’Algérie d’aujourd’hui n’acceptera pas de tomber une nouvelle fois de Charybde en Scylla en substituant une chaise roulante par un char d’assaut. Elle n’acceptera pas non plus que le pétrole profite encore aux seuls oligarques traditionnels et que la machine judiciaire soit au service de la lutte des clans. Que les lieutenants de la contre-révolution sachent que le peuple sera toujours là pour faire barrage à la dictature ! Que les officiers à deux balles qui parlent politique avec un accent de novices rentrent dans leurs casernes ! La jeunesse algérienne a dit son dernier mot, et ce n’est pas une bande d’octogénaires accros au pouvoir qui lui fera changer d’avis.

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