Le diplomate dans l’ère post-coronavirus

Youssef Amrani

TRIBUNE. Sommes-nous à l’aube d’une redéfinition du rôle du diplomate dans le monde ? Quoi qu’il en soit, l’anticipation est désormais de mise.

Un constat

  • Le coronavirus nous interpelle sur le fonctionnement d’une mondialisation où le multilatéralisme, comme communauté de valeurs et solidarité d’action, a fait preuve de lacunes. À l’heure où nous traversons une crise sanitaire sans précédent, le vent annonciateur du renouveau semble emporter sur son chemin les dogmes, les croyances et les fondamentaux « d’un système Monde » aux matrices aujourd’hui révolues.
  • Le monde est attaqué dans sa cohérence, aussi bien de fonctionnement que de configuration. Il ne peut et ne doit plus être régi uniquement par des rapports de force. Les rapports de vulnérabilité dans l’interdépendance deviennent l’alpha et l’oméga de toute ambition d’équilibre et de cohérence de l’échiquier international. La pandémie du coronavirus est une opportunité de revoir les schémas d’imbrication d’une « société monde » en phase avec son temps.
  • Si la résilience doit être l’objectif final, il ressort aujourd’hui que l’adaptation demeure le maître mot d’une diplomatie capable d’interagir avec les nouvelles réalités. Les contours de l’incertitude qui se dessinent doivent être pleinement pris en charge par une diplomatie proactive qui oriente son action, ses modes opératoires et ses objectifs dans une logique résolument stabilisatrice des équilibres mondiaux. Le diplomate est désormais appelé à s’inscrire dans l’initiation, la réflexion et la concrétisation pour conceptualiser un nouvel ordre mondial.
  • Sommes-nous à l’aube d’une redéfinition du rôle du diplomate dans le monde de l’après-corona ? Rien n’est certain, mais tout laisse à penser que nous entrons dans une nouvelle ère. Que les changements qui découleront de la crise soient de degrés ou de nature, l’anticipation est de mise, les mobilisations de rigueur et la vigilance de circonstance ;
  • Le diplomate est invité à :
  • Repenser « l’interaction internationale » dans tout ce que cela implique comme liens transnationaux d’interdépendance, qu’ils soient humains, politiques, économiques, culturels, juridiques, scientifiques ou autres. Aujourd’hui, les notions de risque, de durabilité et de justesse doivent être revisitées pour évaluer les pertinences d’un certain nombre de démarches et questionner certaines perceptions et pratiques qui ont atteint leurs limites face aux défis actuels.
  • Réadapter son rôle dans ce « nouveau système d’interaction » sous le spectre de la responsabilité et du devoir. Si l’on considère que le diplomate est dans la création, le maintien et l’orientation des liens transnationaux d’interdépendance, alors son rôle est fondamental et l’exercice de son métier devient normatif du système international.

Le nouveau rôle du diplomate

  • Protagoniste central d’un nouveau concept de mondialisation, le diplomate est appelé à s’adapter aux exigences d’une grille de lecture renouvelée des relations internationales. Le diplomate devra se faire plus que jamais l’avocat du multilatéralisme. Il est au service d’une mondialisation rationnelle et durable qui préserve l’humanité comme les équilibres internationaux ;
  • La négociation demeurera centrale dans le métier du diplomate, tant celle-ci façonnera non seulement la configuration du système monde mais également les capacités de résilience et d’adaptation d’un monde en mutation permanente ;
  • Si les logiques d’ouverture qui prévalaient hier étaient celles des libres circulations, aujourd’hui elles seront celles du compromis et de la mutualisation des efforts particuliers pour un bien général ;
  • L’information devient capitale, sa communication essentielle et son analyse déterminante. Le diplomate devra gagner en expertise et en réactivité pour évoluer dans un environnement qu’il doit être en mesure de transformer au gré des exigences du moment. La capacité effective du diplomate d’influer de façon efficiente sur son environnement devient aujourd’hui le baromètre de la résilience de notre système international ;
  • L’importance du « soft power » dans la diplomatie augmentera, particulièrement dans ses déclinaisons scientifique et technologique. L’innovation deviendra un outil et une finalité dans les jeux géopolitiques et géostratégiques ;
  • La capacité à s’appuyer efficacement sur les réseaux sociaux et les nouvelles technologies de communication seront les attributs obligatoires des futurs diplomates. La dématérialisation et la digitalisation progressives du travail du diplomate sont inéluctables. Le confinement a démontré que cette perspective est aisément réalisable en plus de représenter un gain de temps et d’argent considérable, faisant ainsi écho à cet effort de rationalisation des démarches qui s’opèrent ;
  • Le diplomate devra élargir le spectre de ses interlocuteurs en engageant de façon plus efficiente la société civile et les ONG qui sont désormais des acteurs incontournables et souvent déterminants dans les relations internationales.
  • La diplomatie marocaine a initié ce nécessaire effort de rationalisation en s’inscrivant depuis quelques années déjà dans des démarches novatrices d’adaptation
  • L’Afrique  est le continent où l’on observera de la façon la plus éloquente ce changement de paradigme dans l’exercice de l’action diplomatique. Le défi pour les pays africains est bien réel et la capacité du continent à prendre en charge sa destinée est aujourd’hui scrutée minutieusement. L’Afrique post-corona sera substantiellement différente.
  • Depuis des semaines, l’ensemble des appareils diplomatiques du continent sont mobilisés pour être au rendez-vous de l’histoire. D’Addis-Abeba à New York, de l’UA à l’ONU en passant par l’OMS, les Institutions de Bretton Woods, le G20 ou encore l’UE, la diplomatie africaine a été de toutes les manœuvres. Une véritable solidarité africaine se dessine et les ambitions d’unité comme de résilience sont aujourd’hui aux avant-gardes d’un agenda continental empreint d’humanisme, animé d’un leadership et porté d’une vision résolument tournée vers l’avenir.
  • C’est cette même vision qui est portée par le roi Mohammed VI pour une Afrique qui avance à pas déterminés sur la voie de son émergence. La dernière initiative des chefs d’État africains impulsée par le Maroc pour établir un cadre opérationnel d’accompagnement des pays africains dans leurs différentes phases de gestion de la pandémie s’inscrit au diapason de cet esprit d’unité et de solidarité qui s’opère à l’échelle continentale.
  • Dans cette configuration, les diplomates africains deviennent les chevilles ouvrières d’une refonte de l’interaction africaine. Ils se doivent d’être à la hauteur des responsabilités qui leur incombent en retranscrivant dans leur action les exigences d’un panafricanisme renouvelé. Leur démarche doit être au diapason des efforts déjà engagés pour affranchir l’Afrique des modèles dépassés, des dogmatismes injustifiés et des idéologies révolues.
  • Le seul choix qui vaille aujourd’hui pour l’Afrique est celui de la modernisation, de la démocratisation et de l’ouverture. Le renforcement des instruments de l’Union africaine est en toute conséquence un effort nécessaire. Cet effort devra se faire dans le sens des priorités et besoins aujourd’hui clairement définis : relancer les économies, lutter contre les inégalités et les disparités sociales, et promouvoir des croissances inclusives tout en bâtissant un avenir de prospérité, de paix et de sécurité pour le continent.

Youssef Amrani

Ambassadeur de Sa Majesté le Roi en Afrique du Sud, Ancien Ministre délégué des Affaires Etrangères et ancien Secrétaire Général de l’Union pour la Méditerranée.


 

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