Le président du Parlement tunisien est de plus en plus contesté : Ghannouchi et la tentation libyenne

08.06.2020

Rien ne va plus entre le patron du parti islamiste tunisien Ennahdha et ses «alliés» au sein de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), le Parlement du pays. Rached Ghannouchi a outrepassé les limites de son mandat de président de l’ARP en s’invitant, à diverses reprises, sur le champ diplomatique, sans même prendre le temps de «consulter» le président Kaïs Saëd dont c’est là une des prérogatives, avec celle de la Défense. Pressé d’apporter son soutien à la politique de la Turquie, il a multiplié les gestes de bonne volonté à l’adresse du chef de l’Etat turc Recep Tayyip Erdogan, jusque et y compris dans le dossier libyen.

  C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Aussi bien Kaïs Saïed que des partis que rien ne lie, en d’autres termes, comme Qalb Tounes, de Nabil Karoui, et le Parti Destourien Libre, d’Abir Moussi, ont mis en accusation le chef d’Ennahdha dans une résolution contre ses agissements. Il faut dire que les griefs sont justifiés et que Ghannouchi n’a pas cessé de piétiner les plates-bandes du président de la République tunisienne, seul en charge de la politique étrangère selon les dispositions constitutionnelles. Alors que la situation en Libye connaît des rebondissements successifs au point d’accroître les tensions sur la frontière commune aux deux pays, Ghannouchi a félicité Fayez al Serraj pour les succès remportés contre les troupes de Khalifa Haftar. Conjugué au voyage «discret» qu’il a effectué en janvier dernier à Ankara pour y rencontrer Erdogan, cette initiative a eu le don de jeter un froid glacial dans les arcanes de l’ARP et même à Carthage. La diplomatie tunisienne veille, sans cesse, à garder ses distances vis-à-vis des parties prenantes du conflit libyen, prônant, à l’instar de l’Algérie, le respect de la feuille de route onusienne et plaidant pour un dialogue inclusif de nature à favoriser la solution politique. Autant dire que Ghannouchi aura cherché à torpiller cette démarche, vitale pour un pays en proie à de graves difficultés économiques et à la menace pendante d’un terrorisme qui frappe à sa porte, depuis plusieurs années. Dans de telles conditions, ce ne sont pas les sollicitations douteuses qui manquent, à travers des offres de services et des promesses de renflouement du Trésor, pour peu que Tunis accepte d’ouvrir les bras à une aide militaire très orientée. On le voit, bien, dans les remarquables opérations d’équilibriste auxquelles se résout le président Kaïs Saïed, chaque fois qu’il doit se prononcer sur cette question. Or, Ghannouchi semble non seulement indifférent à cet exercice difficile, mais bien plus, il joue, de plus en plus fréquemment, à faire vibrer la corde, au risque de la voir rompre. A moins que? Conséquence de la course du lièvre islamiste à travers les champs libyens, le gouvernement Fakhfakh, issu d’une coalition improbable et pour le moins mouvementée, se retrouve sur la sellette, les députés de plusieurs formations comme Tahya Tounes, de l’ancien chef du gouvernement Youssef Chahed, Echaab et el Islah n’hésitant plus à étriller le président de l’ARP et, avec lui, le chef de l’Exécutif dont ils sont, a priori, le rempart majoritaire. Le président tunisien, lui, a cherché à investir la scène libyenne en recevant les chefs des tribus, dans un nouvel effort pour une relance de la diplomatie du dialogue. Et c’est dans cette ambiance explosive qu’on a appris un nouveau couac, une correspondance du Parlement de Tobrouk, représenté par Salah Aguila, à Rached Ghannouchi ayant malencontreusement disparu. L’ARP a beau précisé, samedi dernier, que cette lettre du président de la Commission des Affaires étrangères a été soumise à l’authentification du ministre des AE tunisien, on comprend que le climat politique, en ce début d’été, devient de plus en plus maussade, à Tunis.

Chaabane BENSACI


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